L’exemple des émeutes de banlieues comme stigmates d’un communautarisme républicain

Les pouvoirs multiplient des efforts considérables pour nous garder sous leur joug. Néanmoins, n’oublions pas que nous faisons tous et toutes sociétés. L’histoire des révoltes a bien évolué avec le temps. Elle reste pour autant porteuse d’un besoin de justice et d’équité. Du « Go Canny » anglais à l’expansion actuelle des ZAD françaises la lutte sociale a un gout d’immortalité.

« J’viens de là ou on d’vient sportif, artiste, chanteur

Mais aussi avocat, fonctionnaire ou cadre supérieur

Surtout te trompes pas j'ai encore plein de métier sur ma liste

Évite les idées toutes faites et les clichés de journalistes » [1]

 

 

Nous avons un rapport à l’état, en France, très particulier. Nous attendons de lui une aide continue, en même temps, nous déplorons son omniprésence en particulier lorsqu’il s’insinue au sein de nos vies privées. Les dernières révoltes qu’ont connues les banlieues de Paris, de Lyon ou de Marseille illustrent bien la complexité de ce rapport. Exigences d’une forme de justice immédiate où résonne l’ambivalence des valeurs de la république. Prendre au mot la portée de ces valeurs tout en foulant de rage les symboles du pays. Les luttes ou mouvements sont fréquents mais la densité de la population participante reste limitée malgré le fait qu’ils aient une ampleur nationale très certainement dû aux violences que ces révoltes engendrent.

Ces révoltes ont bien évolué depuis 68. Nous ne pouvons plus nous référer aux « trimards » lyonnais, aux « katangais » parisiens ou aux « banlieues rouges ». Les évènements ne sont plus spontanés, nous ne pouvons plus parler d’extériorité sociale mais de mouvements de ralliements. Sans dénaturer l’importance des revendications, de la rage véhiculée par ces émeutes banlieusardes, j’ai tenté de cerner à la fois ce qu’elles pouvaient véhiculer au sein de la société en générale, également où elles prennent leurs source et pourquoi elles ne s’extériorisent pas en une forme de lutte nationale.

Il y a dans ces contestations une ambivalence très marquée ; d’un côté, les banlieusards se sentent délaissés par l’état d’où cette rage contre les forces publiques, d’un autre, la violence sans revendication claire s’éveille, réfutant toute solution sociale puisqu’ils ne se reconnaissent pas dans ce que l’on appelle société, il n’y a plus de langage permettant des expériences communes. « La violence ne provient donc pas seulement d’un capital conçu une fois de plus comme un « autre », un « extérieur » mais d’un rapport social qui transforme justement les rapports sociaux et introduit la violence dans tous les aspects de la vie quotidienne. » (Temps critique, 2006).[2]

Afin de comprendre cette réalité sociale qui anime nos banlieues, il est important de mesurer les conséquences des diverses politiques sociales et publiques. Nous considérons souvent le capitalisme comme une façon, un moyen de penser l’économie en omettant son impact sur nos rapports sociaux. En les modulant, il s’insinue au sein de nos modes de vies, il engendre des mécanismes d’oppression, d’aliénation et de domination où discrimination et exploitation sont indissociables. Ces jeunes de banlieues sont issus de milieux sociaux différents, dont les destins varient mais qui néanmoins se retrouvent communément face à des discriminations vécues.

Nous pouvons par ailleurs constater un lien certain entre ces nouveaux mouvements et ce que mènent les différents services étatiques. En effet, les moyens déployés par l’état (subventions aux associations locales) ainsi que par diverses associations qu’elles soient religieuses ou civiles, ont pour ambition de remettre ces banlieues, un peu trop révoltées, dans le système, au sein de cette société capitalisée.

Qui sont ces jeunes révoltés ? Contrairement à ce que peut nous dire les divers gouvernements, ces jeunes de banlieues ne forment pas un groupe homogène. Seul la vie en banlieues les réunit, qu’ils en soient sorties ou qu’ils y vivent encore. Diverses études sociologiques et anthropologiques permettent une analyse approfondie de la situation. Ils font état de plusieurs aspects que nous allons évoquer ici afin de répondre à cette dernière question dont la discrimination semble être le point majeur à la compréhension de ce phénomène.

« Les riches ont tiré un rideau sur les pauvres, et sur ce rideau ils ont peint des monstres. » (Body-Gendrot, Le Guennec, 1998).[3] Le monde de la banlieue est de fait considéré comme une société différente des autres, tout du moins, il est mis à part de la société dite nationale bien qu’il en face intégralement parti. Contrairement à ce que les politiques ainsi que leurs relais médiatiques tentent d’imposer dans les esprits de chacun-es, la banlieue ne se réduit pas aux « racailles ». Les émeutes de 2005 nous ont permis de comprendre que ces jeunes formaient un ensemble hétérogène qui ne se limitait pas aux jeunes chômeurs ou « teneurs de murs ». Il est en effet plus simple, pour stigmatiser aux yeux de l’ensemble de la société ces jeunes, de les diviser et de médiatiser cette face visible que certains représentent et qui pourtant ne constituent qu’une partie de la totalité de ceux qui ont participé aux émeutes de 2005.

 

« Le monde de demain
Quoi qu'il advienne nous appartient
La puissance est dans nos mains
Alors écoute ce refrain... »[4]

 

Les émeutes de 2005 sont le fruit de plus d’un demi-siècle de revendications. Elles témoignent d’une absence d’écoute, de prise en considération des cris, « de l’authentique parole politique issue de la jeunesse populaire contemporaine. » (Bertho, 2006).[5] Le « mauvais garçon » (Garat, 1931) [6] a fait son chemin et pour autant, il témoigne encore aujourd’hui des nombreuses injustices, de discriminations, de précarisation, de paupérisation, de racisme que la banlieue subit au quotidien. Les discours politiques du XIXème siècle vis-à-vis des insurrections populaires refont irruption aujourd’hui tel des relents du passé. Les discours sécuritaires cherchant à désigner inlassablement des coupables, des déviants, nous empêche parfois d’appréhender cette réalité dans laquelle vivent ces banlieusards.

Ils ne sont pas scindés en deux groupes, il n’y a pas les méchants voyous, les Apaches du XXIème siècle, et les gentils, les bons banlieusards. A la suite des émeutes de 2005, le tribunal de Bobigny nous indique, par ailleurs et à l’encontre de ce que le ministre de l’intérieur pouvait revendiquer, que la très grande majorité des émeutiers qui ont comparu n’avaient jamais eu affaire à la justice. Le juge Jean-Pierre Rosenczveig nous révèle également que sur les 95 mineurs qu’il a reçu seul 17 étaient connus de la justice « et encore, quelques-uns étaient connus non pas pour des faits de délinquance, mais parce qu’ils faisaient l’objet d’une mesure d’assistance éducative pour enfant en danger. » (Rosenczveig, 2005).[7]Les émeutes de 2005 ne sont donc pas un combat mené seulement par des jeunes « malfaisants ». Elles ont regroupé en leur sein une jeunesse, qui malgré leurs divergences sociales, se sent appartenir à la même cause. Des jeunes diplômés aux chômeurs, ces ramifications qui séparent potentiellement ces jeunes restent perméables. Les liens qui les unissent sont beaucoup plus solides que ce qui les différencie. « Communauté d’expérience, vécue souvent dans la bande, marquée par le même dénuement matériel, les mêmes humiliations sociales liées à la pauvreté endémique et à la couleur de la peau. » (Beaud, Pialoux, 2006).[8] Ces jeunes sont découragés. Cet abattement, qui, à un moment donné, ne semblait concerner, du moins majoritairement, les jeunes les plus précaires, touche aujourd’hui cette jeune classe ouvrière et étudiante. Dénués de tout espoir, leur futur s’est considérablement obscurci. Les discriminations qui touchent quotidiennement ces jeunes sont extrêmement violentes, particulièrement lorsqu’il s’agit d’être embauché. La précarité frappe cette classe sociale de plein fouet, d’une part par la fermeture des usines ou par des licenciements drastiques dont ces jeunes sont les premiers à faire les frais, d’autre part, par la discrimination à l’embauche. S’y ajoute une dégradation prégnante de leur condition de travail où ils n’échappent pas à la stigmatisation raciale. Etre Noir, Arabe, Maghrébin ou/et Musulman ou juste en étant domicilié au sein d’une banlieue médiatisée pour des faits divers est aujourd’hui source de suspicion. « Se faire sa place au travail pour les jeunes de cité exige toujours plus d’efforts, d’abnégation, de retenue… Or ils appartiennent à une génération sociale, marquée par la vie en cité, qui ne veut pas jouer les « rabaissés », qui ne veut pas reproduire les logiques d’humiliation vécues par leurs parents. » (Beaud, Pialoux, 2006).[9]Chargé de frustrations, de colères, de haine, ces jeunes sont nés, ont grandi et sont encrés socialement dans une forme de précarité sans fin.

Il est finalement assez étonnant que ces émeutes aient mis autant de temps à prendre forme. Le plus alarmant étant les réactions successives de nos gouvernements et des classes dominantes. L’enracinement historique et social des multiples souffrances (humiliations, ségrégations, racisme d’état, culturel et social, discriminations, injustices…) que subissent les banlieusards ne fait qu’aggraver ce processus de violence. Parce qu’au-delà des nombreuses études, analyses, statistiques etc… nous parlons ici d’hommes, de femmes, d’enfants, d’adolescents qui souffrent continuellement de leur condition de vie et ceux-ci sous nos yeux ou presque, de par-delà des périphs.

            La république s’est fondée sur la production d’un vivre ensemble en s’appuyant sur des symboles communs ; elle ne peut se dissocier du peuple qui est souverain. La Déclaration des droits de l’Homme assure au sein de l’article 3, le 26 aout 1789 que « Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation ». Pour autant, pouvons-nous parler réellement de production commune ? Tenue à Barcelone, en 1998, la conférence européenne des Droits de l’Homme dans la ville a permis d’instituer une charte signée, entre autre, par la ville de Saint Denis en 2000 qui déclare ainsi que : « La ville est un espace collectif appartenant à tous les habitants. (Les droits) sont reconnus à toutes les personnes vivant dans les villes signataires, indépendamment de leur nationalité (identifiées comme) citoyens et citoyennes des villes »[10]Cette dernière diverge quelque peu de la constitution républicaine puisqu’elle ne se base plus sur une unité-nation mais sur la défense et la reconnaissance de tous les individus vivant sur un territoire donné, quel que soit leur affiliation nationale. Néanmoins, cette république ne semble pas apte à partager. En insistant, en se concentrant sur des valeurs qu’elle espère communes, elle divise la population. Elle reconnait d’une part les citoyens « de droit commun » et les autres dont la république exige d’eux, s’ils souhaitent être acceptés par celle-ci, qu’ils s’intègrent. En réalité, d’une part cela est un leurre puisque l’Histoire nous montre bien que la république présente beaucoup de difficultés à accepter ces « Autres » et d’autre part, parce que ça serait faire preuve d’abnégation de sa propre Histoire, un déni de soi afin de s’intégrer… et pourquoi ? Autant de sacrifice pour quelle finalité ? Afin d’ « assurer la continuité disciplinaire d’une République qui fut viscéralement anticommunautariste, le pouvoir peut faire le choix de communautariser la République » (Bertho, 2006).[11]Cela ne peut être autrement si l’on considère que la production du commun est l’essence de la république. C’est dans cette optique qu’elle met en place des lois et plus insidieusement des normes, une morale d’identité nationale qui d’un côté conforte les bons individus qui en font allégeances et d’un autre, stigmatise durement ceux qui ne partagent pas ou qui ne correspondent pas, du moins pour parti, aux attentes d’unité nationale. Celle-ci se forgeant sur une mémoire collective ne peut pour autant être effective tant qu’elle n’admet pas en son sein ce partage d’Histoire qu’elle a et qu’elle a eu dans le passé avec d’autres nations, en particulier à travers le colonialisme. En continuant à stigmatiser une partie de la population, elle engendre des colères et attise la haine. Cette « figure contemporaine d’exigence de droits pour tous et de singularités respectées pour chacun » (Bertho, 2006)[12] ne concerne plus seulement une minorité d’individu. Elle est un appel, qui prend forme y compris à travers les émeutes de 2005, à l’égalité, à l’équité et à la justice pour tous et toutes.

Il y a finalement ici quelque chose de paradoxale puisque en créant des frontières y compris dans les villes, voir entre les gens, cette république, en refusant de créer de nouveaux symboles, « devient un vecteur de guerres civiles. » (Bertho, 2006)[13]

 

 

G.Grounesk


[1] Grand Corps Malade, « Je viens de là », Album Enfant de la ville, 2008

[2] Temps critiques, « Jeunes en rébellion, Catastrophisme ou révolution ? Luttes actuelles et universalité », n°14-hiver 2006

[3] Sophie Body-Gendrot, Nicole Le Guennec, « Mission sur les violences urbaines », La Documentation française, Paris 1998

[4] NTM, « Le monde de demain », Album Authentik, 1991

[5] Alain Bertho, Chapitre 2, « Bienvenue au 21e siècle ! », Banlieue, lendemains de révolte, La Dispute, 2006

[6] Henri Garat, « C’est un mauvais garçon », 1931

[7] Jean-Pierre Rosenczveig, Le Figaro, 19 novembre 2005

[8] Stéphane Beaud et Michel Pialoux, Chapitre 1, « La « racaille » et les « vrais jeunes » : critique d’une vision binaire du monde des cités », Banlieue, lendemains de révolte, La Dispute, 2006

[9] Ibid

[10] http://efus.eu/files/2012/09/Pr%C3%A9sentation_FR.pdf

[11] Alain Bertho, Chapitre 2, « Bienvenue au 21e siècle ! », Banlieue, lendemains de révolte, La Dispute, 2006

[12] Ibid

[13] Ibid

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.