Le Travail, symptôme d’une société aliénée et prise de conscience

« Dans la joie réside la possibilité de rompre avec le vieux monde et d’identifier des objectifs nouveaux, des besoins et des valeurs différents. Même si la joie en tant que telle ne peut être considérée comme le but de l’être humain, elle est sans aucun doute la dimension privilégiée, volontairement identifiée, qui transforme la nature de l’affrontement avec le capital. » (Bonanno, 2010)

« Le compagnon qui, tous les matins, se lève pour aller travailler, marche dans le brouillard, pénètre dans l’atmosphère irrespirable de l’usine ou du bureau pour y trouver toujours les mêmes visages : ceux du chef d’atelier, du chronométreur, du mouchard de l’équipe, du stakhanoviste-avec-sept-enfants-à-charge ; ce compagnon sent la nécessité de la révolution, de la lutte et de l’affrontement physique, même mortel. Mais il sent aussi que tout ceci doit lui apporter un peu de joie, tout de suite, maintenant. Cette joie, il la cultive dans ses rêveries tout en marchant tête basse dans le brouillard, tandis qu’il passe des heures dans les trains ou les trams, tandis qu’il étouffe sous le poids des activités inutiles du bureau ou devant les inutiles boulons qui servent à tenir ensemble les inutiles mécanismes du capital. » (Bonanno, 2010).[1]

 

Le travail est-il une fin en soi ? Devons-nous tous et toutes travailler pour que la société fonctionne ? Le travail, dans la majorité des cas, servirait à contrôler, à occuper les individus ? Dans une société où il manque cruellement de travail, sans besoin, nous pouvons être amenés à nous poser cette question !

L’Homme a des besoins nous dit-on. Il y a, pour lui, une nécessité de les satisfaire. Il y aurait en l’Homme un déterminisme où moyen et fin sont une dualité inhérente à sa propre condition. Le travail lui permettant de se réaliser, d’abreuver ses besoins. Le travail serait donc, pour l’Homme, conceptualisé comme un outil à la vue de son accomplissement.

Le travail lui permettrait-il de se différencier de la nature ? Sans celui-ci, serait-il condamner ou libre d’être un être de nature ?

 

La marchandise est à la fois un instrument de production symbolique et une valeur d’échange. Cette appétence s’automatise, réduisant l’Homme à l’état d’objet. Cette dissolution putréfie les instincts élémentaires de l’Homme. Le marché colmate toutes disparités entre la nature et l’Homme. La loi maitresse du capital est l’accumulation. Or, l’Homme ne peut accumuler indéfiniment ; le système lui-même ne le peut. Ce leurre conduit l’Homme dans un mécanisme quantitatif où exploitation et domination idéologiques en sont les piliers.

Pour se libérer de cet engouement, l’Homme doit voir en quoi ce processus est illusoire, casser cette façade mise en place par le capital pour enfin entrevoir ce qui est réel.

Or se défaire des chaines qui nous enlacent n’est pas si simple. L’Homme s’y est accoutumé. Et bien qu’il lui arrive, parfois, de rêver de liberté, les longs discours politiciens le magnétisent.

Arendt conceptualise le pouvoir, qu’il soit tyrannique ou autoritaire, comme le centre de l’oignon. « Les organisations de sympathisants, les diverses associations professionnelles, les membres du parti, la bureaucratie du parti, les formations d’élite et les polices, sont reliées de telle manière que chacune constitue la façade dans une direction, et le centre dans l’autre, autrement dit joue le rôle du monde extérieur normal pour une strate, et le rôle de l’extrémisme radical pour l’autre. » (Arendt, 2009)[1] Ainsi, le mouvement, produit par chacune de ces couches, induit l’illusion normative du système tout en pointant du doigt ceux et celles qui s’en démarquent. Serrer et cloisonner, les individus ne peuvent voir l’extérieur de l’oignon. Bien que les différents partis ou organisations politiques nous vendent des idées qui semblent les départager, elles ne diffèrent, en réalité, que très peu. Tous et toutes sont imbriquées les unes ou autres. Cette différenciation affichée n’est en réalité qu’une illusion, une façade normative.

Ainsi, des leaders révolutionnaires apparaissent, gonflés par l’enrôlement des dominés, faisant trembler certains exploiteurs mais l’illusion ne tombe pas. Le spectacle continue, renforçant chaque jour un peu plus le capital.

Mai 68 a permis au capital de tirer un gain considérable de ces luttes diverses. L’illusion s’est renforcée, formant la quintessence du fonctionnaire, développant l’Etat techno-bureaucratique. Le processus quantitatif est mis à jour, sans peur de représailles ou d’éveil quelconque. Le spectacle marchand se dévoile et tout va bien.

Le souci des partis, y compris révolutionnaires, est de se cloisonner dans le concept de production. Sans le remettre en cause, ils  s’embourbent dans le spectacle en quémandant la main mise sur les systèmes de production.

Ainsi, la production étant le maitre mot du spectacle, l’Homme qui ne s’y soumet pas n’est plus un Homme, il est considéré comme un rebus. Tout acte marginal expulse l’Homme. Dans un monde où le réel est une allégorie, y résister fait de l’Homme un fou, voire un criminel.

 

Il y a de profondes divergences qui cohabitent au sein de cette vague de manifestations nationales en lien avec la loi du Travail, El Khomri. D’un côté, ceux qui luttent pour avoir de meilleurs conditions de travail et ceux qui luttent pour l’abolition du salariat. Ces premiers militent pour le maintien de la société du spectacle en cherchant à sauver l’illusion bienfaitrice de la production quand ces derniers cherchent à l’exterminer.

Il y a quelque chose d’extraordinaire dans le fait d’aimer se faire exploiter et se battre aussi intensément pour garder nos chaines telles qu’elles sont. L’Homme a trouvé un équilibre dans cette façon de vivre, cette loi le déstabilise en ajoutant quelques maillons supplémentaires qui permettront, si elle est mise en application, de renforcer le capital. L’illusion, avec le temps, suivra. La pilule sera difficile à avaler, pour certains et certaines, mais elle passera tant que l’Homme ne cherchera pas à se libérer de l’ensemble de ses chaines.

 

Certains désobéissants[2] sont parvenus à se désenclaver de ce processus mécanique, en cherchant à ne plus faire perdurer ce système mais revendiquant le non-travail. En questionnant leurs besoins réels, ils se dégagent de tout système de production marchand. En abolissant le concept marxiste du prolétariat, ils sortent du spectacle. En revendiquant le non-travail, ils se démarquent de ceux qui cherchent du travail et qui n’en trouvent pas. Ces derniers sont, par ailleurs, considérés comme des travailleurs précaires que le capital active de temps en temps pour se maintenir.

La démarche est rude et longue. Ces non-travailleurs se battent contre le système de production, le capital, mais également contre tous ceux et toutes celles qui ont lutté, tout au long de l’Histoire, pour obtenir du travail et des conditions favorables à l’exercice de leur production. Casser les traditions et se construire un présent et un futur où l’on n’obéit plus à ce que nous devons faire, ce que nous devons être mais où nous choisissons ce que nous sommes et ce que nous voulons être et faire ne peut s’accomplir en restant dans le spectacle, que nous soyons spectateurs ou acteurs.

 

 

Désobéir, c’est vivre !

En rompant avec cette idéologie marchande de production, le peu de temps libre, qui nous ait accordé pour assouvir notre besoin illusoire d’accumuler sans cesse, se transforme en une disponibilité totale où l’Homme peut s’accomplir, s’exprimer, être libre.

En n’acceptant plus ces schémas, ils font révolution où actions et pensée se lient pour construire une société nouvelle.

La société du spectacle nous promet joie et vitalité. Or, le peu de temps que nous avons pour vivre en dehors du système de production est juste suffisant pour nous décharger de la violence accumulée durant celui-ci. Ainsi, comme le précise Alfredo M.Bonanno, nous ne faisons que répéter inlassablement les mêmes gestes édictés par le capital sans même que nous en ayons conscience. Nous acceptons notre rôle et notre place attribués par celui-ci. Pour lui, le jeu est une notion créée par le capital afin de nous complaire dans l’illusion. En sortir, c’est être libre, c’est vivre et non plus jouer à faire semblant de l’être.

Le parallèle effectué avec l’écrit d’Alfredo M.Bonanno nous permet d’entrevoir la logique désobéissante. Elle ne s’engouffre pas dans un mécanisme de vengeance comme le fait le capital depuis des décennies, elle ne rentre pas dans le jeu de la guillotine qui avec le temps s’institue, elle n’engendre pas une instrumentalisation moralisatrice et destructrice, elle ne s’impose pas, elle se construit indépendamment de toute forme de rapport de domination.

En appelant à condamner l’éthique du travail par l’esthétique de la joie, il situe le système de production non plus comme étant un déterminisme propre à l’Homme « mais comme quelque chose qui est la nature même » (Bonanno, 2010)[3]. Il nous invite à ne plus penser en terme de plus-value, de production quantitative mais qualitative, du fictif au réel. En cela, il rejoint la pensée des désobéissants et en particulier ceux qui se sont installés dans des fermes, villages, lieux où nous fabriquons du commun, où la vie prend le dessus sur l’économie.

En effet, en mettant un terme aux idéaux capitalistes ainsi qu’à ceux qui prétendent que le travail c’est la vie y compris en s’appropriant les moyens de production, les désobéissants démystifient ces rapports et s’engagent non plus à produire pour produire mais à produire pour vivre. La production auto-organisée ne peut servir que comme outil de lutte face au capital. Dans un monde sans capital, cette forme d’organisation devient parasitaire.

De ce fait, la jouissance de la vie ne se confine plus à de petits moments de temps « libres ». Les désobéissants ne cherchent pas à travailler toute l’année pour vivre quelques jours de vacances, programmés par le capital, où l’Homme se doit d’être content lorsque ce moment arrive. Ils ne font plus face à l’obligation ressentie de pouvoir se divertir pendant un moment précis, ce qui, pour certain et certaine, peut être vécue comme un châtiment.

Ils ne sont plus des objets disciplinés et obéissants, ils se mettent à vivre. C’est sur ce point que les dominants se sentent en danger. D’une part, les désobéissants ne produisent plus pour leur servir et se mettent à vivre pleinement. Cela pourrait donner des idées à quelques-un.es.

 

« Dépêchons-nous de jouer, dépêchons-nous de nous armer. »[4]

Un souffle d’émancipation est en marche. Nous descendons dans les rues et nous sommes porteurs d’espoir. Mais l’espoir de quoi ? Le savons-nous nous-mêmes ? Quoi qu’il en soit, nous n’avons pas besoin de répondre à cette question pour faire le bilan de ce qu’nous ne voulons plus, de ce qu’nous ne voulons pas. L’enjeu est considérable. Allons-nous trouver les moyens et la force de faire perdurer cette résistance ? Va-t’elle s’essouffler avec le temps ? Le pouvoir va-t’il réussir à reprendre le contrôle ?

Cette loi cristallise un ensemble de mécontentement vis-à-vis du système. Pourquoi ? Parce qu’elle est celle qui remet considérablement en cause les acquis sociaux des travailleurs-salariés. Parce qu’elle révèle le noyau dur du spectacle du capital. En attaquant ce mécanisme à sa source, nous pouvons tenter de faire tomber le système tel que nous le connaissons depuis quelques décennies. Mais ne nous y trompa pas. Il ne suffit pas de prendre possession des moyens de production pour le renverser. Il faut stopper net les conditions structurelles de ce processus de marchandisation. Brisons cette pensée sophiste du travail qui rend libre. Le travail nous enchaine. C’est le cœur du spectacle. Le spectacle doit cesser, le réel doit émerger.

Qui sommes-nous ? Quelle place nous souhaitons occuper dans ce monde ? Le futur n’est pas sans avenir, c’est à nous de l’écrire. Soyons optimistes, soyons enragés, montrons les crocs, luttons contre ce pouvoir qui tente de nous maintenir sous son joug. Nous sommes capables, aujourd’hui, de l’affaiblir. Il n’est rien sans nous. Il ne peut survivre à une attaque frontale.

Mais n’alimentons pas le capital. Il ne nous faut pas le sous-estimer. Il est ancré en chacun de nous. C’est en prenant conscience que nous faisons tous et toutes partis intégrantes du spectacle, que nous soyons act.eurs.rices ou spectat.eurs.rices, que nous pouvons en sortir. Le chemin est rude, long et dangereux. Le capital va se protéger et il en a largement les moyens.

Montrons leur que nous n’avons pas peur d’eux, que nous sommes prêts à tout pour garder notre dignité.

Soyons sans pitié.

Ne nous servons pas des armes du capital, il ne pourrait qu’en sortir grandit.

Ne nous servons pas de la vengeance, il ne la connait que trop bien.

Ne cherchons pas à entrer dans la guerre du quantitatif avec le système. Pensons qualitatif.  

Il nous faut vivre et produire sans relâche n’est pas vivre. Le sentiment du besoin d’accumulation c’est la peur constante de la mort qui nous habite.

Il nous faut détruire la morale traditionnaliste qui nous empêche d’avancer, être libres.

Ouvrons des débats d’éducation populaire politique, rencontrons les gens qui nous entourent. Nous ne sommes pas des machines. Sortons de ce conditionnement d’Homme-objet dans lequel le pouvoir nous a enfermés.

N’attendons plus que l’on nous donne la permission d’être libre quelques heures par semaine. Cette liberté déterminée par notre sueur, par la profondeur de nos rides, de nos blessures, de notre fatigue, de notre acceptation à des compromis sans fin, de nos suicidaires, de nos burnout, nous n’en voulons plus, nous n’en pouvons plus.

Cassons cette logique capitaliste de domination totalitaire qui fabrique sans cesse des crèves la dal, qui tue chaque jour des milliers d’individus, qui nous font porter le poids de cette misère.

Nous sommes les victimes et nous avons mal. Il faut que ça cesse.

Ne cherchons pas à créer de nouvelles idéologies qui sacraliseront une fois de plus le capital. Mais suivons le phare, celui du droit, pour chaque Homme, d’être libre, de l’équité, de la justice, du respect.

Certes le changement fait peur, nous ne pouvons savoir où cette lutte nous mènera. Mais il nous faut tenter quelque chose. Nous vallons mieux que la merde dans laquelle nous sommes englués jusqu’au coup. Nous avons besoin de respirer.

Soyons créatifs, montrons au pouvoir que nous ne sommes pas des enfants dénués de tout savoir. Nous savons. Faisons-nous confiances. Convergeons et construisons de nouvelles formes de vie en commun.

Informons les gens, prenons le temps d’expliquer la démarche à ceux et celles qui ne nous voient qu’à travers les chiens de garde.

N’ayons plus peur, justice doit se faire. Fabriquons notre arme la plus précieuse qui soit. Pensons en toute conscience. Ne nous laissons pas berner par des discours d’appareils. Faisons politique, n’ayons pas peur de bouger les lignes. Soyons déterminés, clarifions notre pensée. Réalisons-nous dans la joie.

 

Soyons qui nous sommes.

 


[1]Arendt, Hannah, La crise de la culture, folio essais, Saint-Amand, 2009, p.132.

[2]Pour cet écrit, je n’aborderai qu’exclusivement les désobéissants qui revendiquent le non-travail comme une façon de vivre.

[3]M.Bonanno. Alfredo, La Joie Armée, Suisse, Entremonde, 2010, p.34.

[4]Ibid, p.50.

 


[1]M.Bonanno. Alfredo, La Joie Armée, Suisse, Entremonde, 2010, p.6.

 

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