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Billet de blog 22 mai 2022

Guerre ou paix. La tentation de l'abîme (Partie 3)

La vision de la guerre en Ukraine par les médias éloigne des causes qui y ont contribué. Or, quelle est la responsabilité des pays européens ? Ces derniers ont joué une partition ambigüe, dissimulée, ne mesurant pas leur responsabilité. Mais il faut surtout s'interroger sur les enjeux. La volonté de faire diversion derrière la propagande ne permet que de tenter d'en dresser les contours.

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L’ échappatoire des pays européens

Les États européens, quant à eux, veulent adopter une attitude résolue, mais en même temps ambiguë et dangereuse. Outre le fait qu’ils n ont pas résolu, depuis plus de 7 ans, la question des territoires de l’Est ukrainien, alors qu’ils en étaient partie prenante, l’annonce de livraisons d’armes, alors qu'ils se disent non belligérants, peut être vue comme une position hostile recouverte par un discours hypocrite de négociation.

Les USA avaient déjà livré des armes, dirigées contre les séparatistes, intervenant donc dans une guerre civile.

Le discours des pays européens et celui de la France prétend avoir recours à la discussion, au dialogue, au compromis nécessaire entre les deux pays tout en s’affichant comme adversaires. Comment assumer une position qui apparaît comme incohérente, illogique, accentuant le conflit et l’encourageant tout en prétendant le résoudre ?

Des milliards d’euros sont consacrés aux armements dirigés contre l’armée russe. De fait, c’est un acte de guerre; il aurait fallu qu'il soit assumé comme tel. Ou bien privilégier une attitude de neutralité temporaire afin de favoriser une tentative de solution, en influant sur les deux pays.

N'y a t-il pas également une facilité à encourager ce conflit en se situant à des milliers de km, dans un pays en paix, riche, et à partir d’un bureau, protégé de tout et de tous?

«Seuls les vrais combattants ont le droit de parler de danger, de courage et des hésitations du courage.» (L’étrange défaite - Marc Bloch)

Et on a vu aussi que les couloirs humanitaires étaient refusés par la Russie, nouveau signe de barbarie, jusqu’à ce que l’on apprenne, par hasard et de manière cachée, qu’ils étaient refusés par l’Ukraine parce que certains étaient dirigés vers la Russie, ce que (tous?) les médias avaient caché.

Ils sont même qualifiés d’armes de guerre. Comment peut-on accuser de barbarie au titre des civils pris au piège de la guerre et refuser pour ses propres citoyens ce qui permettrait d'y échapper?

Une spécialiste française de la Russie du Conseil européen des relations étrangères et un général ou des stratèges indiquaient que des couloirs n’étaient pas souhaitables parce que permettant de pilonner les villes. Pilonner les villes avec les civils, femmes et enfants, apparaît donc préférable ? L’inhumanité appartient alors aux deux camps.

Les pays européens n’ont pas souhaité examiner les demandes russes ou les ont éludées. Cette position est sans doute apparue comme favorisant une position hostile et cachant des objectifs à moyen terme et notamment l’adhésion à l OTAN. Or, un pays appartenant à l OTAN est automatiquement protégé par l OTAN et tous se membres.

L’OTAN s'est progressivement étendue en Europe, en dépit des refus russes ou des promesses qui ont été ou trahies selon les Russes ou qui n'avaient plus lieu d’être selon la situation politique ou géopolitique suivant l’OTAN. Mais toutes ces manœuvres n’ont elles pas été comprises comme une avancée inexorable de l’OTAN, de façon masquée et progressive, en profitant des opportunités qui s'offraient ?

Les enjeux d’une guerre

La diplomatie semble le fait de négociateurs chevronnés, connaissant le dessous des cartes, toutes les arcanes de la politique internationale. Pourtant, les guerres éclatent, les conflits se multiplient toujours. Le rapport de forces prévaut. La diplomatie en en viendrait-elle à négliger l’essentiel ?

Les véritables enjeux ne se réduiraient-ils pas à quelques données simples, et s’ils ne sont pas satisfaits, aboutissent à la guerre?

La diplomatie active consiste à savoir pondérer les exigences dans l’importance que leur accordent les parties, mais elle est trop souvent contrebattue par l’idéologie sous-jacente qui la fait échouer. La communication prend alors son extension maximum et devient propagande.

Il s’agit de cacher les échecs , les erreurs aux conséquences insoupçonnées; de susciter, de manière primaire, l’émotion qui paralysera toute réflexion et éloignera de ce qui n’a pas été fait. Et comment les populations pourraient suspecter ce qu’elles ne connaissent pas ?

Les enjeux réels sont occultés, disparaissent dans un flot disparate d’informations, de vagues d’émotion suscitées par l’image. Celle-ci devient le fil conducteur et la traduction de l’échec, tandis qu’elle est exploitée pour le cacher.

Les enjeux n’ont alors plus de signification, bien qu’ils soient à l’origine du désastre et qu’ils en constituent la clef.

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Le président Zelensky est, comme président de l’Ukraine, confronté au choix le plus difficile pour lui : soit pousser le plus possible à la guerre, demandant toujours plus d’armes, et donc causant plus de morts, de blessés, de destructions, ou arrêter le conflit.

La défense de la liberté et de la patrie contre un agresseur ou la préservation de vies humaines et la tentative de trouver une solution diplomatique ?

Les deux positions pourront être critiquées : demander l’arrêt du conflit, et il aura sacrifié la liberté ou l’honneur du pays ; ou continuer à organiser la résistance et aller vers plus de morts, de populations désespérées, de destructions, et devoir assumer le bilan du désastre humain (mais les politiques ont-ils jamais assumé un bilan humain dans une guerre ?).

L’aide militaire des occidentaux pousse à l’allongement du conflit. Leur aide est-elle désintéressée et le font-ils en fonction de la population ou nation ukrainienne? Ou en fonction de leur détestation de M.Poutine et de leurs calculs futurs (extension de l’OTAN, nouvelle désagrégation de la Russie)?

Leur contribution à la poursuite de la guerre apparaîtra-t-elle comme un malheur supplémentaire pour le peuple ukrainien ou comme la sauvegarde de la liberté ?

Le président Poutine porte et fait porter à la Russie une immense responsabilité, celle de l’agression de l’Ukraine. La Russie portait déjà celle de la Tchétchénie, au bilan humain terrifiant pour cette région. Il a considéré que l’adhésion voulue à l’OTAN représentait une menace trop grande pour la Russie : le principe de l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN a été inscrite dans sa Constitution en 2019. La Russie aurait alors l’OTAN à sa porte et tout autour d’elle, ce qu’elle ne peut que considérer comme la pire menace pour sa sécurité (position russe).

M. Poutine a estimé nécessaire de porter secours aux républiques populaires de Donetsk et Lougansk. Mais vise t-il d’autres buts ? Les occidentaux prévoient déjà la répétition d’invasions dans d’autres pays de l’ex URSS. N’est- ce pas jouer avec le feu que d’anticiper de tels scénarios, car c’est contribuer à précipiter certaines réactions, et certains semblent presque souhaiter (cf.médias) qu’un missile tombe malencontreusement dans un pays de l’OTAN, afin de pouvoir déclencher une riposte et l’embrasement. La folie de la guerre ne s’explique pas et la haine ou l’inconscience aveuglent toujours.

Une telle volonté de la part de la Russie ne serait que suicide, alors qu‘elle a montré, à tort ou à raison, son sens du calcul dans des situations très risquées pour elle. Mais certains mythes (la restauration d’un empire russe) peuvent pousser à l’irrationnel.

La non reconnaissance de la Crimée par l’ONU (en mars 2014) ne peut-elle pas, dans l’esprit des Russes, entraîner le scénario suivant : l’Ukraine , une fois l’adhésion à l’OTAN réalisée, pourrait revendiquer la Crimée (puisque son indépendance n’a pas été reconnue internationalement), envoyer des troupes pour récupérer ce territoire considéré comme ukrainien, susciter de fait une riposte de la Russie, ce qui serait considéré comme un acte de guerre contre l’OTAN (qui serait obligée d’intervenir) et alors toutes les possibilités d’un conflit généralisé seraient réunies, avec tous les États européens et les États-Unis alliés en guerre contre la Russie. Mais ce serait en fait forcer celle-ci à s’incliner et renoncer à la Crimée.

Nietzsche disait : « L’État est le plus froid des monstres froids. Il ment froidement ; et voici le mensonge qui s’échappe de sa bouche : “Moi l’État, je suis le peuple.” Il y a donc tout à craindre des États, eux qui emmènent des peuples dans la guerre, en leur nom.

Il est possible de s’interroger aussi sur la responsabilité des pays occidentaux. Partie prenante du protocole et des accords de Minsk, (2014 et 2015), ils ne les ont pas faits aboutir. La région du Donbass (russophone) a durant toutes ces années, été assiégée par l’armée ukrainienne (pendant 8 ans).

Des manœuvres ont eu lieu, visant à élargir le cadre de l’OTAN, élargissement considéré par la Russie comme une limite à ne franchir en aucun cas. Or, l’OTAN est déjà présente en Pologne, Roumanie, Tchéquie, Slovaquie, Norvège, Hongrie…. et dans les 3 pays baltes dont deux sont frontaliers avec la Russie (Estonie et Lettonie). Tous ces pays entourent la Russie.

Les exigences de la Russie portaient sur deux points essentiels: pas de bases militaires dans les pays de l’ex-URSS non membres de l’Otan et non élargissement de l’OTAN. Ces demandes étaient-elles exagérées ? La menace sur la paix ne valait-elle pas qu’on n’élargisse pas une OTAN déjà présente dans toute l’Europe et ne pas absolument tenir (sauf provocation) à ce qu’elle soit, une fois de plus, aux frontières de la Russie ?

La crise de Cuba, qui a failli aboutir à une troisième guerre mondiale, a été suscitée par l’implantation de missiles russes. La France et l’OTAN ont alors dit soutenir le États-Unis en cas de guerre contre l’URSS. Aucun pays, situé prés ou loin des USA, ne possède de missiles ou forces armées russes. La Russie est, elle, entourée par des pays membres de l’OTAN et donc qui lui sont hostiles, par définition. Pourquoi ce qui vaut pour les USA et était capable de plonger le monde dans une guerre nucléaire serait considéré comme indécent et criminel pour la Russie (si on veut adopter la logique nord – américaine et européenne) ?

Les pays occidentaux ne portent-ils pas également une responsabilité passée inaperçue en éludant constamment les exigences russes, en tentant de les contourner, et en ne faisant pas respecter les accords de Minsk ? N’ont-ils pas fait courir le risque qu’un conflit éclate? Et ne savaient-ils pas que la Russie, tout en excluant l’invasion de l’Ukraine, ne pouvait pas ne pas intervenir devant la situation au Donbass, laissée sans réponse pendant huit ans, et devant le siège de populations russophones et pro-russes?

Par ailleurs, les pays européens ne peuvent pas constamment prétendre que l’autodétermination des peuples est un principe fondamental et le refuser à certaines populations parce que contrariant leur vision hostile de la Russie.

Le drame aura été que cette situation a permis à la Russie d’intervenir, non pas seulement au Donbass mais en Ukraine, rattrapant ainsi la question de l’Otan en Ukraine.

La question de la perte d’influence et du désastre causé par l’effondrement de la Russie (sous les présidences de M. Eltsine et Gorbatchev) a constitué un traumatisme majeur , immense disent certains, pour les Russes et a rajouté aux éléments fondamentaux de la sécurité russe.

Le dilemme était-il celui, pour le président russe, d’empêcher à tout prix l’adhésion à l’Otan, car une fois que l’Ukraine aurait été déclarée membre de l’Otan, le processus était irréversible ? Et ce que la Russie redoutait le plus pour sa sécurité – l’encerclement par l’OTAN - aurait pris corps.

Les pays européens, en ne tranchant pas cette question, parce qu’orientés vers une solution favorable à l’adhésion à l’OTAN, tout en tergiversant pour arriver à terme à ce but sans affronter frontalement la Russie, ont peut-être amené celle-ci à vouloir y apporter une réponse brutale et guerrière.

Là également, si la situation n’était aussi désespérée pour le peuple ukrainien, la phrase du président du Conseil Henri Queuille (1949-1951) a t-elle pu s’appliquer aux pays européens: « Il n'est aucun problème assez urgent en politique qu'une absence de décision ne puisse résoudre » ? La situation en Ukraine aurait nécessité d’oublier les calculs politiques de Bruxelles.

Saura-t-on jamais dans quelle mesure la position des pays occidentaux et de l’Otan n’a pas précipité la position du président russe, ou lui a donné l’occasion de trancher un nœud gordien ?

Dans l’immédiat, il reste que le dialogue prôné par les pays européens ne peut s’accommoder d’une situation de belligérance créée par les livraisons d’armes.

L’aide humanitaire, seule, devrait retenir l attention des pays et susciter leur effort , et non pas les milliards d’euros d’armes livrées (parce que les pays européens ne sont pas en guerre, parce qu’ils prolongent la guerre et ses morts alors qu’ils prétendent appeler au dialogue). Ou une position nette d’intervention doit être démontrée ; or, celle-ci n’est pas possible.

Un choix, également, se pose à eux : ou ils acceptent de prolonger par ces livraisons, indéfiniment peut-être, la guerre, ou ils parient sur l’enlisement de l’armée russe , mais avec tous les morts et destructions auxquels ils auront contribué. Ou ils mettent tout leur poids dans l’aboutissement d’un accord, en posant leurs exigences et proposant un réel compromis, dont il leur revient de le définir (c’est là leur rôle, et un devoir qu’ils n’ont pas rempli).

L’insulte permanente d’un chef d’État, au-delà de la bêtise, et la présentation d’un pays comme incarnant seulement la barbarie, peuvent singulièrement compliquer ce dialogue.

Dévier les problèmes, éviter les questions, utiliser les tergiversations, espérer que le temps résoudra les difficultés peut conduire à l’oubli bienveillant comme à des catastrophes.

La catastrophe ayant lieu, il ne reste que la fuite en avant ou la dissimulation de ses erreurs. Mais ce sont des peuples qui sont conduits au drame collectif des guerres.

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