Camélia Jordana, violences policières et fracture sociale

Les violences policières ont été abondamment documentées récemment. Mais ce que révèle l'intervention de Camelia Jordana et les réactions du plateau de télévision d'On n'est pas couché, c'est une fracture sociale en France.

« Monsieur, les flics, ils prennent les gens, ils les plaquent contre le mur sans raison, il les bousculent. Ils s’en prennent à nous sans raison, en quoi ça assure notre sécurité ? ». En exerçant mon métier de professeur d’histoire-géo en banlieue, je découvrais un discours sur les violences policières, arbitraires ou plutôt racistes. Plutôt inédit pour moi qui, dans mon périurbain, avais dans le pire des cas entendu râler contre les policiers qui mettaient des amendes à des honnêtes gens pour excès de vitesse, mais avais surtout bien intégré qu’il étaient là pour assurer notre sécurité. Qu’ils étaient dans notre camp. Qu’ils devaient s’en prendre aux délinquants des banlieues et pas à nous car, s’ils s’en prenaient à nous, c’est qu’ils n’étaient pas là bas pour faire leur travail avec eux. Oui mais voilà, maintenant j’y étais, et je ne pouvais pas nier que cette élève vivait certes en banlieue, mais n’avait rien d’une délinquante. Et ce « eux » des banlieusards était pour elle un « nous » dans lequel elle se reconnaissait, pas un nous des délinquants qui serait le miroir exact du « eux » de la classe moyenne et des classes supérieures mais un nous des banlieusards, des noirs, des arabes. Cette parole là, je la découvrais car, en dehors du rap des années 90-2000, qui curieusement prenait peu de place dans les médias au regard de l’importance numérique de ses auditeurs, personne ne la portait hors des banlieues. Car qui, en dehors de populations déclassées, met les pieds dans les banlieues, hormis quelques fonctionnaires mutés là à leur insu, des profs et ces fameux flics ? Les frontières se retrouvent alors brouillées entre le « eux » et le « nous », c’est une des clefs de lecture de l’excellent film Les Misérables de Ladj Ly, nominé aux oscars l’an dernier : ce flic fraîchement arrivé de l’extérieur qui découvre avec candeur l’attitude indigne de ses collègues dans une banlieue du 93. Ces fonctionnaires sont le seul trait d’union entre ces ghettos et le reste de la société : ils peuvent entraîner des prises de conscience impuissantes ou des abus qui déshonorent l’Etat, dans tous les cas la société n’en ressort pas indemne.

Oui mais voilà, aujourd’hui, avec les vidéos de smartphone, les violences policières dans les banlieues sont abondamment documentées. Plus encore, avec l’extension des violences qui désormais touche les manifestants des classes moyennes suite aux mouvement Nuit Debout puis, avec une ampleur sans précédent, celui des gilets jaunes, plus personne ne peut nier les violences de la police. Le discours « eux aussi sont parfois attaqués, vous êtes d’accord, les flics » porté par Besson sur le plateau d’ONPC peine de plus en plus à justifier les scènes de violences policières qui seraient soit disant coupées du contexte : quel contexte justifierait qu’un pompier en gilet jaune marchant tranquillement dos aux policiers soit victime d’un tir de LBD dans la tête ? Quel contexte justifierait qu’un banlieusard marchant dans la rue voit surgir 4 policiers d’une voiture et, les mains en l’air présentant son attestation, se voit roué de coups sans riposter ? Quel contexte justifie que des policiers frappent des hommes à terre à grands coups de pieds et de matraque alors qu’ils sont déjà neutralisés, si tant est qu’on admette qu’il y avait quelque chose à neutraliser. Pourtant, lorsque ce discours sur les violences policières surgit à l’antenne, il étonne et il détonne. Ce discours, le voici dans la bouche de l’artiste Camelia Jordana, imprévu, impromptu, chez une artiste pop sans histoire : « Il y a des hommes et des femmes qui se font massacrer quotidiennement en France, tous les jours, pour nulle autre raison que leur couleur de peau. » Ce discours laisse sans voix le plateau et tout le monde semble démuni, complètement pris au dépourvu. Cet étonnement du plateau, voilà ce qui est étonnant : malgré toutes ces vidéos, toutes ces victimes, l’aveuglement reste le même. La surdité. Et le mutisme. Car ce que révèle Camelia Jordana, ce ne sont pas les violences policières en elles-mêmes: ces violences ont déjà été révélées par des dizaines de vidéos, des centaines de blessures et de témoignages. Ce qu’elle révèle, c’est la volonté de fermer les yeux et de ne pas en parler. Ce qu’elle révèle aussi, c’est la fracture sociale entre ceux qui la vivent et ceux qu’elle indiffère. Car ce que cette déclaration a engendré sur le plateau, ce n’est pas un débat entre ceux qui dénoncent les violences policières et ceux qui les réfutent -car plus personne aujourd’hui ne peut les réfuter- mais l’engagement face à l’indifférence. Cet engagement surgit de manière inattendue, d’une artiste pop plutôt consensuelle, et non pas d’un personnage subversif. Ce que partage cette personne avec le « nous » des victimes, c’est simplement l’origine ethnique (Camelia Jordana est kabyle, petite-fille d’immigrés algériens). Face à sa déclaration, un seul chroniqueur accepte d’engager le débat, le schématisant à outrance : « Soit ces gens sont là pour nous protéger, sauver nos vies y’a 5 ans, on voit pas pourquoi ce serait des salauds ou des ordures aujourd’hui ». Soit ils nous sauvent, soit ils vous tapent : il faut choisir, exhorte M. Besson, présentant une alternative binaire très simpliste. Pourtant, il serait plus juste d’accepter de complexifier le débat et d’admettre que , si la mission dévolue à la police par les citoyens est de les protéger, celle-ci n’est pas toujours idéalement accomplie. Se contredisant lui-même quelques secondes plus tard en nuançant son propos, il ajoute « cette situation là, c’est des choses qui existent et qui sont minoritaires. 95 % des flics font bien leur boulot ». Ce chiffre pseudo précis sorti tout droit de son imaginaire donne une teneur scientifique a un propos qui ne l’est pas, mais le propos est intéressant en substance : une minorité de flics seraient individuellement responsables d’actes violents illégaux. Cet argument, nous voulons tous le croire. Mais à partir du moment où les violences et le racisme avérés de ces moutons noirs n’est pas sanctionné par la hiérarchie, à partir du moment où chaque acte scandaleux et illégal est couvert par des « non-lieux », cette responsabilité individuelle devient une responsabilité collective et un problème institutionnel. En agissant ainsi, les autorités ne protègent pas les policiers, elles entachent leur image à tous en les assimilant aux actions de ces moutons noirs : elles font de problèmes individuels un problème structurel. N’étant plus à une contradiction près, M. Besson lance un dernier argument « Ils font ce qu’on leur demande. Ils obéissent aux ordres. ». Cette déclaration fait porter la responsabilité des violences policières non plus sur les individus déviants mais sur les objectifs mêmes de la police définis par les autorités. En ce sens, il est encore plus offensif que Camelia Jordana. Quel revirement ! Il serait injuste de stigmatiser M. Besson parce qu’il a daigné répondre avec les arguments fébriles qu’il pouvait rassembler. Les autres, tout aussi démunis, n’ont objecté que l’indifférence. Valérie Trierweiler, tout juste sortie de son « manoir sans wifi ni télé », admet qu’elle a remarqué à Gare du Nord que c’était souvent les noirs et les arabes qui se faisaient contrôler. « Pas qu’à gare du nord ! » Ajoute Camelia Jordana. Oui mais, comprenez-vous, les gares sont les seuls lieux de diversité où l’on croise « des gens qui sont tout et des gens qui ne sont rien » pour paraphraser Macron, et le constat très restreint de Mme Trierweiler montre que c’est le seul lieu où elle a pu croiser des noirs et des arabes des classes populaires. Sa volonté d’abonder dans le sens de Camelia Jordana -elle fut quand même la femme d’un président « socialiste »- révèle à ses dépends la fracture sociale entre la classe supérieure et les minorités « visibles », en fait pas si visibles. Dans la même optique, Camélia Jordana avait dû recentrer le débat avec M. Besson lorsqu’il avait concédé « On peut contester les ordres des gouvernements qui demandent de tabasser les manifestants » en expliquant qu’elle ne parlait pas des manifestants mais des arabes, des noirs qui se faisaient « massacrer » en allant travailler en banlieue « pour nulle autre raison que leur couleur de peau. » Même quand on lui parle d’eux, M. Besson les oublie dans sa réponse. Implicitement, nous comprenons qu’il est plus touché par le sort des manifestants que par celui de ces « noirs » et de ces « arabes ». Quant à Laurent Ruquier, il répond d’abord aux propos de l’invitée par un rire, marque extrême du détachement voire du dédain. « ça sort d’un coup » dit-il un peu plus tard : à la télévision, sans doute, car ailleurs, cela fait un moment que ça « sort ». « ça vous fait du bien » (Ruquier), « il y a une vraie colère » (Trierweiler) : voilà tout ce que les journalistes ont à répondre à ce signal d’alerte tiré par l’artiste. En effet, cette émission « de société » préfère analyser la personne qui lance l’alerte plutôt que le contenu de ce qui est dénoncé: ils la réduisent à ses émotions, refusant de placer son discours sur un plan rationnel et l’ « analysant », avec tous les guillemets, sur un plan psychologique. Une manière de délégitimer son discours, et d’éviter le débat sur le fond. Pour Besson, pour Trierweiler, pour Ruquier, comme pour l’autre invité (qui a des circonstances atténuantes, il ne prétend pas porter un regard analytique sur la société), la banlieue n’est pas un sujet : on n’a rien à en dire car on n’y a vraisemblablement jamais mis les pieds, on ne connaît pas de gens qui y vivent. C’est cette fracture, cette ségrégation spatiale, cette ghettoïsation des banlieues, que révèle implicitement ce dialogue de sourds. Le périph’ est le nouveau limes des classes dominantes, c’est à dire la frontière qui les sépare des « barbares ». Le limes contemporain mis en lumière par J-C Rufin à l’échelle mondiale prend ici une matérialité à l’échelle urbaine.

La banlieue est une zone de non-droit, pas au sens sarkozyste ou lepéniste : la banlieue est une zone de non-droit car les libéraux, la classe moyenne et a fortiori les classes supérieures, ne daignent pas s’y intéresser. Comme les prisons aujourd’hui ou autrefois les colonies, les banlieues sont l’angle mort de notre Etat de droit. La police y exerce les abus, les violences et le racisme qui lui chantent : aucun puissant ne les regarde, aucun média télévisuel, aucun journaliste de presse. Comme dans la colonie algérienne dont est issue Camelia Jordana, les droits de l’Homme n’y ont pas cours. Elles sont l’exception aux valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité de la République, car dans l’inconscient collectif, ceux qui se font tabasser ne sont ni vraiment libres, ni vraiment nos égaux, ni vraiment nos frères. Les violences qui y ont cours, elles se font à l’abri des regards des « honnêtes gens » et des puissants. Si jamais les violences policières parviennent au reste de la société, leur première réaction est de se dire que s’ils ont eu des problèmes avec la police, c’est qu’ils ont dû le chercher. Rien ne l’indique sur les vidéos que les voisins ont pu filmer sur leur smartphone et relayer sur internet, si ce n’est des préjugés fondés sur leur faciès. Les historiens des postcolonial studies soulignent la persistance des représentations coloniales dans les structures sociales et politiques de l’après-décolonisation. En ce sens, les banlieues françaises sont les nouvelles colonies. L’opinion publique s’en désintéresse, elles sont lointaines. Quelques fonctionnaires sont parfois contraints d’y exercer, obligés de prendre conscience du désarroi de ses habitants ou, pour quelques uns, heureux de venir y satisfaire leurs pulsions racistes.

Sans le vouloir, la télévision publique a donné samedi soir la parole à une subalterne venue proposer un autre discours que le discours dominant sur la police. Tout discours est subjectif, mais c’est aussi pour cela qu’il faut tous les prendre en compte pour avoir un regard global. Les historiens de la colonisation parlent aussi de subaltern studies : l’importance de prêter attention aux discours des subalternes, des colonisés, pour avoir un regard plus complet sur les réalités sociales, pour appréhender la société dans toutes ses perspectives. En ce sens, Camelia Jordana livre un sentiment édifiant: « Il y a des milliers de personnes qui ne se sentent pas en sécurité face à un flic. Quand j’ai les cheveux frisés je ne me sens pas en sécurité face à un flic ». Mais moins qu’un nouveau regard, c’est un coup de projecteur que Camelia Jordana met sur les violences policières. Car, l’an dernier les Gilets Jaunes ont pu à leur tour faire l’expérience des violences policières. Ils ont senti dans leur chair les mêmes douleurs que les subalternes dénoncent depuis des années. Les violences policières ont éclaté au grand jour, pour tout le monde. La société française est sortie de l’ignorance. Il lui reste désormais à sortir de l’indifférence.

 

 

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