« L’Enculé » de Marc-Édouard Nabe : vers un nouveau romanesque

dsk On sait comment Charles Baudelaire définissait l’artiste « moderne » : celui qui allait au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau, fût-ce dans la boue. Eh bien voilà ! Nous y sommes ! Marc-Édouard Nabe, dès l’automne 2011, c’est-à-dire à chaud, tout de suite, s’est plongé dans la fange pas très reluisante de « l’affaire DSK » dans la (fameuse) chambre 2806 du Sofitel Midtown de New York – boue très noire en vérité : affaire la moins morale de ce début de siècle ainsi que l’écrivain la qualifie à la fin de son « roman » (tel est le « genre » de ce livre, inscrit sur sa couverture (lettres blanches sur fond noir)) : « Je suis entré dans la série des gens contre qui justice ne sera jamais faite. Je cherche un exemple de coupable triomphant à ce point-là, je ne trouve pas […], rien. Je suis le plus grand criminel impuni et au grand jour de l’humanité. » (p. 230.)

  Nous sommes d’accord, le titre choisi par Nabe pour ce livre est très provocateur, peu engageant, de « mauvais goût » (enfin, chacun mes goûts...) (les inénarrables premiers contempteurs de ce livre à la télévision (sur Paris Première), Philippe tesson et Arnaud Viviant, l’ont tout de suite remarqué (ils auront au moins « compris » cela) : « Aucun éditeur n’aurait accepté ce titre tel quel. » – Quelle perspicacité, quand on sait que Nabe est désormais loin, très loin, du monde de l’édition !… qui n’aura été qu’une petite parenthèse (un peu plus d’un siècle) dans l’Histoire de la Littérature…). D’ailleurs, ce livre, je ne voulais pas y aller, cette « affaire » ne m’intéressait pas littérairement parlant, je l’ai acheté à reculons – sceptique. Eh bien c’est justement là que le talent de Nabe est peut-être le plus fort : il arrive à « nous », tout du moins me passionner – nouvelle Shéhérazade (oui, Nabe est très féminin, d’ailleurs il le revendique) – pour une affaire dont je pensais être dégoûté après tant d’exposition médiatique. Oui, c’est ainsi que Nabe gagne et gagnera sa guerre littéraire : tel la conteuse des Mille et Une Nuits, il arrive à nous tenir en éveil jusqu’à la dernière page de son roman : que va-t-il encore se passer ? Comment ? Où ? Qui ? Pourquoi ? C’est ainsi qu’il aura sa vie littéraire posthume sauve : toujours aux avant-postes de la kamikazerie littéraire, nous tenant en haleine sur les sujets les plus piégés : le monde est un cauchemar, c'est entendu, mais Nabe essaie de se et de nous (c'est sa (rare) générosité) réveiller. En vérité Nabe arrive à m’emmener partout, dans tous les genres, même ceux que je prise peu habituellement : le pamphlet (Rideau, J’enfonce le clou), le journal (genre casse-gueule où bien des écrivains aimés m’ont déçu à cause d’un manque certain de générosité : Sollers avec son journal de L’Année du tigre ; Jean Louis Schefer avec sa Main courante…), où il se montre, quoiqu’on en dise, d’une générosité rare envers ses contemporains (il les montre souvent sous leurs plus mauvais jour pour qu’ils puissent s’améliorer, ce qu’il désirerait vraiment, dit-il souvent), le roman de l’actualité la plus brute, la moins séduisante : la seconde Guerre d’Irak (voir mon texte Mediapart « Nabe du côté de chez Ford »), l’ « affaire DSK », etc. 

  Je ne vais pas m’attarder encore une fois sur le silence critique entourant l’œuvre littéraire de Nabe ; je soulignerai simplement qu’une attaque assez ignominieuse de Marc Weitzmann, publiée comme par hasard dans « Le Monde des livres[1] » (qui a été l’un des organes de presse le plus négationniste de l’œuvre nabienne) sous le titre « Les bienveillants », littérairement très faible, aura au moins permis de me faire connaître et, plus important, de mettre en lumière une note de Léo Scheer sur ce livre issue de son « blog » :

  « Nabe va bien au-delà de tout ce que peuvent essayer de nous faire partager des milliers de journalistes à travers les millions de lignes qu'ils écrivent dans leurs journaux. La réalité est écrasée par la puissance de la littérature qui peut dire une vérité inaccessible pour les journalistes. Fondamentalement, toutes proportions gardées, lorsque Flaubert décide, partant d'un fait divers, de se mettre dans la peau de la Bovary, il ne fait pas autre chose que ce que tente Nabe dans ce livre[2]. » (Comme dirait Anne Sinclair si Léo Scheer, petit-fils de rabbin, apparaissait dans L’Enculé : « Antisémite ! »)

  Cette confession intéressante de Weitzmann-« écrivain », « J'ai délibérément coupé les lignes les plus insultantes », prouve d’ailleurs son incapacité à lire et comprendre la vraie littérature : comment, à cette aune, ferait-il pour parler de l’œuvre de Sade où tout est « insultant » pour le sens commun et la bien-pensance ? Le citer en l’édulcorant ? Le couper ? Le castrer ? Il est toujours utile de dire que l’impression générale qu’on retire de la lecture de L’Enculé n’a rien à voir du tout avec le montage d’ « extraits choisis », hors contexte, par le flic Weitzmann... « vengeur de Buchenwald » comme disait Céline de Milton Hindus...

  La première idée capitale de ce livre est de se mettre dans la tête (c’est-à-dire dans  son sexe) de Dominique Strauss-Kahn : c’est du discours direct libre, tout est à la première personne ; comme dans le livre de Jonathan Littell Les Bienveillantes, on est dans la tête du bourreau en permanence – technique cinématographique s’il en est – jusqu’au malaise… « C’est juste que j’ai eu soudain envie de baiser cette Noire, par défi bien sûr, défi à la société si plan-plan con-con, où tant de choses sont décrétées comme ne se faisant pas, mais par besoin de bonheur surtout, par petite fête que je m’offrais à moi-même. » Ou bien : « C’est peut-être ça qui a construit mon fantasme : sauter des femmes de chambre comme si elles étaient des putes. Autre excitation que de payer pour une escort. Faire d’une femme de chambre une pute, c’est le raffinement extrême… » En quoi d’ailleurs Philippe Tesson attaqua Nabe sur Paris Première : « C’est un livre qui fait leur affaire ! » Tout et le contraire de tout (« antiracisme », « anti-antiracisme »), ces « critiques »… comme l’on voit… « Alors, où est le problème ? » se défendra l’écrivain… Le problème est qu’ « on » veut depuis toujours arracher la langue de l’écrivain qui s’est levé contre la bien-pensance de son temps et qu' « on » la passe toujours dans une loupe déformante, exprès… (Ce faisant, on peut même dire de ces « progressistes » qu'ils ont utilisé l'arme du pire des bourreaux : « Plus c'est gros, plus ça passe ! ») Pourtant, plus essentiellement, ça a raté : telle une mauvaise herbe, toujours elle a repoussé où elle pouvait – le vent souffle où il veut – le ciel et la terre passeront – les paroles de Nabe, elles, resteront.

  La deuxième idée géniale de ce livre est de prendre la réalité la plus brute, la plus terre-à-terre – la realtà pasolinienne –, et de la transformer en littérature pour, sinon la sauver, tout du moins la transfigurer : Nabe s’est frangé de boue noire pour inventer un nouveau romanesque (qui n’a rien à voir avec le « nouveau roman », genre dépressif s’il en fut) : le roman de l’actualité. C’est en effet ainsi que Nabe, depuis son « pamphlet » J’enfonce le clou[3], en appelle à un renouveau du romanesque, loin du roman-chromo bien fabriqué où les personnages n’ont rien à voir, surtout pas !, avec l’auteur ou avec une quelconque réalité : « Moi je n’écris pas dans Le Monde, j’écris dans le monde, au fond de lui, pour lui, avec lui, grâce à lui. » (C’est moi qui souligne.) On voit que Nabe, à peine remis de cette « hallucination choisie » de l’affaire DSK, « sortie de soi », s’est trouvé, tel Antonin Artaud en son temps, envoûté par la société (des gens de lettres) : on ne lui a pas pardonné d’avoir donné à ce « drame social » une telle dimension politique et mythologique – métaphysique ! C’est qu’en effet l’abandon du procès contre DSK s’accompagne, à la fin du livre, d’un rare tremblement de terre en plein New York :

  « Je m’étonnai que personne ne fasse le rapprochement avec mon acquittement… Anne surtout, versée dans les signes bibliques. Si ça ce n’en était pas un ! Le voile du tribunal se déchirant en deux […], c’était comme le Temple de Jérusalem qui s’écroula lorsque le Christ expira sur sa croix, sauf que ce n’est pas contre la même injustice que Dieu a voulu protester en cet instant. On ne punissait pas un innocent, on dépunissait un coupable ! […] C’est au moment où un coupable tel que moi a été outrageusement pas puni que Dieu s’est mis en colère. Châtiment divin évident ! Foudres célestes sans équivoque ! »

  Il est également à signaler que pour quelqu’un qui n’est jamais allé à New York (il y a seulement été conçu – voir son livre Billie Holiday à ce sujet), eh bien Nabe réussi très bien à rendre présents les différents lieux de cette ville mythique à bien des égards : ici la façade qui a « l’air fausse » de la prison dorée du couple Dominique Strauss-Kahn-Anne Sinclair à TriBeCa au 153 Franklin Street (on sait qu’aux USA, beaucoup d’immeubles ne sont que « façades », il n’y a rien d’architectural sur les côtés ou derrière) : « Quelque chose d’un décor de pièce de théâtre d’Arthur Miller ou de film d’Hitchcock. Une douceur de carton-pâte très agréable. Du dur un peu mou, du vrai un peu faux. Le cinéma continue… » ;  là le Brooklyn Bridge pour mieux visionner le feu d’artifice du 4 juillet : « Des ballons bleu et rouge s’envolaient et se retrouvaient prisonniers dans les câbles de ce pont majestueux aux arches en ogive, presque une église flottante » (on se croirait dans un film de Douglas Sirk, exemplairement Le Mirage de la vie (1958) : 'tis an imitation of life!) – d’instinct, Nabe a senti que le pont de Brooklyn est le point névralgique de la « Grosse Pomme », c’est de là qu’on sent le mieux l’énergie de la grande ville – et puis, en bon fou de jazz, il sait bien que de grandes aventures jazzistiques se sont jouées là, sur et sous les ponts de l’East River : Sonny Rollins jouant seul sur le Williamsburg Bridge pendant de longs mois au début des années 60[4], Albert Ayler se suicidant en novembre 1970, vraisemblablement sous ce même pont ;

  brooklyn bridge (Joseph Stella, The Brooklyn Bridge: Variation on an Old Theme, 1939)

   keefe (Georgia O'Keefe, The Brooklyne Bridge, 1949)

là encore le poumon de New York, Central Park : « Quel parc !… C’est cent jardins du Luxembourg, cinquante parcs Monceau, et vingt-cinq bois de Boulogne mélangés… J’ai emprunté plusieurs de ces petits tunnels typiques qui font déboucher sur un nouvel espace de pelouses, de mini-forêts et de fourrés grandioses… » Quel topologue, ce Nabe ! Même la fameuse sculpture d’ « Alice au pays des merveilles assise sur un champignon géant » y fait une courte apparition très symbolique… Mais chut ! À vous de jouer ! À vous de lire…

  Très tardivement, c’est-à-dire aujourd’hui 6 avril 2015, je découvre que Nabe a écrit la plaquette de présentation de la rétrospective intégrale des films de Douglas Sirk qui s’est tenue à la Cinémathèque française en 2005 ; voici ce que j’y trouve – qui servira de conclusion et de « morale » à ce texte :

  « Les films de Fassbinder sont longtemps restés objets de controverse, et le resteront encore, je l’espère, car c’est ce qui est soumis à la contradiction qui aura la force de durer. »

  (C’était ici Sirk s’exprimant sur l’œuvre de Fassbinder – le plus beau texte sur ses films selon Nabe.)

G.B.

 


[1] « Le Monde des livres » du 17/11/2011.

[2] Sur le site des éditions Léo Scheer, on trouve cette autre note, datée du 7 octobre 2011, sur le livre qui nous occupe : « C'est une bombe littéraire et une démonstration de la puissance de déflagration de l'écriture romanesque. » Ce n’est pas mal vu…

[3] Éditions du Rocher, 2004.

[4] Il en sortira un album proche du free jazz, The Bridge, RCA Victor, 1962.

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