MANIFESTE CONTRE LE LIVRE NUMÉRIQUE ET POUR L’ANTI-ÉDITION

  E-book

  Dans un très rare accès de lucidité (cela doit lui arriver une ou deux fois par décade), la Cour de Justice de l’U.E. a décidé, par un arrêt du 5 mars 2015, que la France ne peut pas appliquer un taux réduit de TVA à 5,5 % pour les fournitures de livres électroniques, contrairement aux livres papier. « Pour la Commission, le livre numérique est en effet considéré comme un service, dès lors selon son raisonnement, il doit être assujetti au taux classique à 20 % et ne doit pas bénéficier d’un régime dérogatoire[1]. »

  Eh non ! Un e-book n’est pas et ne sera jamais un livre, qui est un objet sculpté à trois dimensions, qui a un poids, un volume, et une chair : le papier est sa « peau ». Nous avons lu notre Héraclite, nous savons donc, puisqu’on peut traverser un livre numérique deux fois dans le même état – ce qu’on ne peut pas faire avec une matière vivante –, qu’un tel « objet » ne vit pas, quand le papier, lui, vieillit : il jaunit, il se ride sous l’effet de l’humidité. Retour à la poussière[2]Dust to dust… « Rien ne vit s’il ne meurt », ajoutait mon Maître, Angelus Silesisus… Non seulement le fichier électronique se croise toujours dans le même état, jusqu’à son dernier souffle d’ectoplasme ; mais un jour il disparaîtra d’un coup, sans même un soupir, vous pouvez en être sûrs ! Dès que l’obsolescence de votre liseuse « Kindle » ou « Kobo » aura été décrétée par les « propriétaires de la société[3] », je ne donne pas cher de votre « bibliothèque » virtuelle… Bien sûr, les informations des « livres » n’auront pas disparu pour autant… « On » les aura copiés sur d’autres supports… d’autres « nuages »… et il vous faudra sans doute les racheter ! On notera avec profit que la France, qui n’en est pas à une ignominie près, avait devancé tout le monde capitaliste : cela faisait trois ans qu’elle appliquait le taux réduit, normalement réservé aux « biens de première nécessité », aux livres numériques… Toujours plus collaboratrice et traître des justes causes (le soutien à la chaîne si fragile du livre-papier, par exemple), la France… Toujours plus porte-parole des lobbys des industriels du capitalisme spectaculaire le plus concentré et diffus, l’Afrance… Toujours plus bas sur la voie de son inexorable déclin… Il paraît que le savoir-faire en matière de livres d’art en couleurs s’est effondré dans notre beau pays… Cela vous étonne ? Il ne reste presque rien de cet artisanat de « luxe », et l’on doit traverser les frontières si l’on veut un beau travail d’imprimerie. Ah ! malheur !… Oh ! le beau torpillage… Ô Firmin Didot !

Anti-édition contre édition industrielle

  Par deux fois[4] le Pape du cinéma expérimental, j’ai nommé le grand, l’immense Jonas Mekas, a publié des manifestes contre le cinéma industriel et pour le cinéma invisible, l’underground cinema. Voici un florilège de ce qu’on trouve dans ces « déclarations » d’abord faites pour être lues et entendues (prophétisme oblige) :

  « Mais la réalité est telle que le film d’avant-garde, le film indépendant, n’est pas fait et montré dans le vide.

  Nous avons appris que si un(e) cinéaste d’avant-garde fait un film et laisse le reste au hasard, alors le cinéma commercial et ses institutions l’ignorent ou, s’ils ne peuvent plus l’ignorer, ils le maltraitent : ou ils l’enterrent. / Ils peuvent nous enterrer de plusieurs façons […]

  Je rêve de l’indépendance de toutes les formes de cinéma.

  J’en ai assez des Grands Pouvoirs en politique et en art.

  NOUS NE SOMMES PAS ÉGAUX !

  Nous sommes les Palestiniens du cinéma.

  Nous ne voulons pas être dissous dans une masse de cinéma commercial […]

  Nous voulons être séparés et seuls […]

  On ne peut pas vivre que de mélodrame. » (Les Palestiniens du cinéma)

  « Je veux célébrer les petites formes cinématographiques, les formes lyriques, les poèmes, les aquarelles […]

  Pour nous le cinéma commence […] / mes amis ! » (Manifeste contre le centenaire du cinéma)

  Or, qu’en est-il dans l’édition industrielle de livres commerciaux, en 2015 ? Eh bien, c’est exactement la même situation que dans le cinéma dans les années 70. À la répression idéologique, très violente, du Pouvoir à l’encontre des productions d’avant-garde (celles de « Tel Quel » exemplairement), s’est ajoutée une (ré)pression économique flagrante et effarante : les grands groupes éditoriaux, concentrés comme jamais auparavant (en résumé, Gallimard possède TOUTE l’édition française industrielle), ne veulent plus, ne peuvent plus prendre le moindre risque éditorial : ils sont coincés par trop de frais fixes de fonctionnement, trop de foncier à amortir. Plus de littérature expérimentale. Plus d’essais de jeunes auteurs débutants. Seuls les romans psychologiques bien construits sont encore tolérés… Restauration partout ! Révolution (esthétique) nulle part… Ce qui est très comique, c’est que ces maisons ne veulent même plus des premières études littéraires sur… leurs propres auteurs ! Gallimard sur Jean-Jacques Schuhl… Grasset ou Le Seuil sur Jacques Henric… Ou bien peut-être est-ce tragique ? En vérité on attend leurs morts respectives… Quand ces auteurs seront morts depuis longtemps, bien refroidis et pas ou plus gênants (voir le « cas Guy Debord »), que tout le monde aura lu leurs nécrologies dans toutes les gazettes, alors peut-être… Quant aux petits et moyens éditeurs, ils privilégient exclusivement les membres du Club de l’intelligentsia internationale – déjà installée, noms « déjà faits » – pour la rédaction d’essais choisis par ces commissaires d’expositions de livres que sont les Directeurs de Collections littéraires. Tout est commandé à l’avance à un membre du clergé en place, en fonction même parfois, mais pas toujours, des fonds nationaux de subventions du C.N.L.[5] pour les anniversaires des Grands morts auxquels la Patrie doit se montrer reconnaissante : Duras, Foucault, Barthes, etc., etc.

  Culture d’État.

  Car oui, la Culture, c’est la Règle. Seul l’Art dit l’Exception. Et il est de la règle de l’Europe de la Culture que de tuer l’Exception… qui est l’Art, lequel florissait encore à nos pieds durant notre jeunesse. Plus personne ne dit « je », plus personne ne dit l’exception : études littéraires sur des écrivains vivants, rares héritiers du modernisme (Schuhl) ou de l’avant-garde (Henric) ; littérature expérimentale venant après Ulysses (Joyce) et après les expériences « Tel Quel » de Philippe Sollers : Lois, H, Paradis : (L)ivre de papier.

  Le premier à avoir dénoncé avec violence et passion cet état de fait n’est autre que… Marc-Édouard Nabe, le bad boy des Lettres françaises. L’enfant terrible !… L’horrible réactionnaire révolutionnaire !… (Ou bien est-ce l’inverse ?) Dès son premier livre, il qualifiait le milieu éditorial de ses débuts (années 80 – que dirait-il maintenant ?) de « cimetière ». Beaucoup plus tard, en 2010, salement viré des éditions du Rocher par le nouvel épicier qui avait repris cette maison de poésie – une île au beau milieu du rocher monégasque immonde –, M. Fabre, homme d’affaires en produits pharmaceutiques, Nabe inventa le concept d’ « anti-édition[6] » : il fallait inventer de nouvelles structures légères de fabrication de livres et récupérer son droit pour l’écrivain – son écriture. Exit le maquereau (l’éditeur) et le papa-éditeur (le Directeur de Collection) ! L’écrivain se voyait alors très solidaire des producteurs de lait, qui, dans le capitalisme sauvage, ne touchent que 10 % du prix de vente de leur lait (pourcentage étrangement similaire à celui perçu par les écrivains dans l’édition classique…) Or qu’arriva-t-il en vérité ? Pour avoir dit la Vérité sur l’occupation du Temple de la Littérature par les marchands et leurs babioles (« Je suis au Paradis parce que je suis vivant ; eux, ils sont en Enfer car ils sont morts »), Nabe fut très violemment rejeté par le milieu, très pharisien, des Lettres – exécuté ! Savez-vous ce qui était écrit sur la croix de la crucifixion du Christ ? I.N.R.I. Très exactement, « Je suis le Roi des Juifs » (« Rex Iudæorum… »). À cette prétention intolérable, à son influence néfaste pressentie sur le Royaume[7], les Pharisiens opposèrent la crucifixion. Ils firent exécuter cette sale besogne par des Romains pour ne pas trop se mouiller de sang (juif), mais personne ne fut dupe… Voici comment, moi, je comprends les déclarations de Nabe de 2010 : « Je suis la Littérature. » Blasphème d’une prétention exorbitante… et pourtant vraie ! Il suffit de lire… En vérité, je vous le dis : les éditeurs, actuellement, se fichent complètement de la Littérature, de l'Histoire de ses formes...

  Dans le cinéma, il est très bien vu qu’un cinéaste fonde sa propre maison d’auto ou de co-production. Toutes les plus grandes œuvres, hors Hollywood, qui est un cas particulier, se sont faites comme cela : François Truffaut (Les Films du Carrosse), Éric Rohmer, Jean-Luc Godard (JLG films, SONIMAGE), John Cassavetes, etc. Dans les Lettres, non ! c’est très mal vu !… « Nabe n’a même plus d’éditeur ! » entendis-je de la bouche comme dégoûtée d’une toute petite, toute insignifiante, toute nulle femme de lettres[8] en 2014… Non, décidément, le monde des lettres est totalement petit-bourgeois ! Chaque auteur attendant bien sagement que son papa-éditeur veuille bien lui commander tel ou tel texte sur tel ou tel sujet… Littérature d’eunuques !… Comme si un film-maker avait attendu l’autorisation d’un producteur avant de partir, avec sa seule palette (une toute petite caméra 16 mm de marque Bolex), filmer le port de Cassis image par image[9], en 1966… Révolution considérable et semblable à celle des peintres de l’ « impression » en France vers 1870… Ô Monet ! Dans le cinéma underground, les cinéastes se sont regroupés en coopératives-kibboutz pour défendre et montrer leurs films (en premier lieu à New York, à la Film Makers Coop, ancêtre de l’Anthology Film Archives). Il est très intéressant de relever et souligner que dans ce cadre-là, les cinéastes sont restés propriétaires de leurs droits ! Chaque fois qu’une coopérative de cinéma différent loue un film d’un cinéaste pour sa projection, eh bien l’auteur touche 50 % du prix de la location. Système révolutionnaire s’il en est, on le voit ! Parfois, des aventures se sont faites à deux, en couple (« Le rêve des individus, c’est d’être deux[10] ») – voir Godard et sa compagne Anne-Marie Miéville exilés à Grenoble dans les années 70, après la « Fin de cinéma » (carton de Week-End [1967]), pour fonder une petite maison de production utopiste : SONIMAGE… De telles structures ont été fondées et vécues comme la création de kibboutz révolutionnaires par ces artistes du film, ces Film Makers : même utopie d’autonomie et de non-aliénation au monde du Grand Capital déshumanisant-déshumanisé. Même messianisme révolutionnaire ! Mais des kibboutz qui auraient réussi car ils ne se sont pas trouvés opposés à d’autres habitants du même territoire : les Palestiniens ! Tel est d’ailleurs le génie du dernier Godard – avoir montré dans deux films (Notre musique et Film Socialisme), avec les moyens du cinéma (champ/contre-champ, montage), que la « fiction création de l’État d’Israël » s’était trouvée opposée au « réel palestinien » : ils occupaient déjà, de fait, cette terre réellement ; et que les Palestiniens avaient été rejetés du côté du documentaire par l’Histoire contemporaine d’Israël –[11]. Un grand film est toujours l’histoire de son tournage… Un bon film se bonifie toujours avec le temps s’il possède une forte valeur de « document »… Ô fiction documentée !

  On commence donc à voir où je veux en venir : Nabe a été le premier révolutionnaire à flageller l’establishment littéraire qui occupe le Temple des Lettres, comme Jésus en son temps pour de similaires raisons (voir l’Évangile de Jean) ; moi, Guillaume Basquin, tel saint Paul sur son chemin de Damas, j’ai été converti (j’ai d’abord eu deux livres publiés dans le circuit classique, underground pour mon premier ouvrage (Fondu au noir : le film à l’heure de sa reproduction numérisée, Paris expérimental), universitaire pour le second (Jean-Jacques Schuhl, du dandysme en littérature, Honoré Champion) en plein Paris, en 2015 : il faut suivre Nabe dans sa révolution messianique toute catholique (il l’est en effet ! Il est même allé à Jérusalem recevoir sa première communion à l’âge de 33 ans – voir son livre L’Âge du Christ (éd. du Rocher)) : fonder soi-même sa propre maison de fabrication de livres de Littérature. Oui, chaque révolution est un coup de dés qui abolit totalement le hasard. Voici pourquoi j’annonce ici et maintenant la co-création, avec ma compagne Christelle Mercier, d’une telle maison de poésie : TINBAD.

  En voici la page d’accueil du futur site :


 

ÉDITIONS TINBAD

5, rue des Beaux-Arts - 75006 PARIS  joyce par brancusi

contact : editions.tinbad@gmail.com 

  He rests. He has travelled.

  With?

  Sinbad the Sailor and Tinbad the Tailor and Jinbad the Jailor and Whinbad the Whaler and Ninbad the Nailer and Finbad the Failer and Binbad the Bailer and Pinbad the Pailer and Minbad the Mailer and Hinbad the Hailer and Rinbad the Railer and Dinbad the Kailer and Vinbad the Quailer and Linbad the Yailer and Xinbad the Phthailer.

James Joyce, Ulysses, 1922


 

  Comme l’on commence à voir, les anciennes maisons d’édition industrielle, avec leurs noms ridicules (Gallimard… Grasset… Flammarion !... Avons-nous choisi, nous, pour nom de notre future maison « Mercier » ou « Basquin » ? Non ! Ces noms-là vous paraissent « prestigieux » seulement parce que vous les avez entendu un million de fois...) ne pourront pas lutter avec « Tinbad »…

  On ne peut pas vivre que de la lecture de mélodrames familiaux !

  On commence à voir que Paris, nouvelle Jérusalem, est au centre de plusieurs révolutions considérables dans l’Art… Mêmes causes, mêmes effets : mêmes soulèvements dans un messianisme révolutionnaire ! Nous avons déjà un imprimeur, celui de Paris Expérimental, Pulsio. Nabe, lui, dans son nouveau messianisme, dans sa grande colère prophétique, est allé jusqu’à la radicalité souhaitée par Jonas Mekas pour le cinéma underground : être séparé ! Ses livres ne se trouvent pas en librairies, mais seulement sur Internet sur le site de sa plateforme de vente à distance. Nous ne pourrons pas le suivre dans ce choix radical qui ne s’applique qu’à un nom « déjà fait »… Nous avons encore besoin d’un diffuseur/distributeur – seul maillon encore manquant à notre organisation artisanale et différente. Que Dieu nous vienne en aide !

  Cette « déclaration » est, au choix :

  Le FAIRE-PART de la naissance d’une petite maison de fabrication de livres : TINBAD.

  L’ANNONCE faite au monde de l’édition industrielle à bout de souffle et à court d’idées nouvelles.

  Un MANIFESTE pour la poésie vécue.

  Une publicité pour le premier livre qui sera fabriqué par Tinbad : Jacques Henric entre image et texte.

  La BANDE-ANNONCE de la parution à venir de mon (L)ivre de papier, livre de l’avenir.

  Un PROJET POUR UNE RÉVOLUTION À PARIS, nouvelle Jérusalem terrestre.

  Pour nous la Littérature continue !...

  À Paris, le 6 mars de l’an 6 de la Nouvelle ère fondée en 2010 par le concept d’anti-édition.

G.B.

 


[1] «  Livre électronique : la France va devoir relever le taux de TVA », Le Monde du 5/3/15.

[2] Parfois, dans certaines conditions de sécheresse, un rouleau de papyrus peut traverser plus de 2 000 années – voir les manuscrits de Qumrân, dits « de la Mer morte », dont le plus connu est le rouleau d’Isaïe, composé en hébreu deux siècles avant notre ère – il a été retrouvé, lisible, dans les années 1950, sous forme de 17 feuilles de cuir cousues ensemble bout à bout, d'une longueur totale d'environ 7,30 m, et disposées en 54 colonnes.

[3] Cf toute l’œuvre de Guy Debord sur cette question.

[4] « Les Palestiniens du cinéma » [1976] et « Manifeste contre le centenaire du cinéma » [1997], repris en volume in Déclarations de Paris, « Les Cahiers de Paris Expérimental » n° 2, 2001. Ce n’est donc pas un hasard si, moi, je suis le premier à avoir aussi souligné l’importance historique de la fondation et de l’existence de ces éditions – 30 années de publications pour le cinéma underground, faisant suite à un grand soulèvement intérieur – biblique ! – de son fondateur, Christian Lebrat, face à l’édition industrielle totalement occupée par l’argent – Mon « Éloge de Paris Expérimental » paraîtra dans la très valeureuse revue de cinéma Trafic à l’automne 2015.

[5] Centre National des Lettres.

[6] La seule revue littéraire à avoir soutenu Nabe dans son entreprise a été La Revue littéraire de Léo Scheer – voir le dossier « Anti-édition » dans son numéro 44 –. Qu’elle en soit ici remerciée…

[7] « Mon royaume pour un  livre supplémentaire de Nabe ! » dis-je alors…

[8] Émilie Frèche, directrice d’une maison d’écriture de scenarii pour téléfilms…

[9] Allusion à un chef-d’œuvre de pleinairisme cinématographique de Jonas Mekas, Notes for Jerome, monté en 1978.

[10] L’amour d’un être mortel, Georges Bataille. Quand le rêve de l’État, lui, est d’être seul. Seul avec sa sale Culture étatique…

[11] Est-il si étonnant que de totales réussites Esthétiques aient été salies par un pharisien totalement installé dans le Pouvoir en place, Alain Fleischer ? Non ! cela n’a pas été indifférent. « Il sait très bien ce qu'il fait » ce nouveau Judas…

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