Le Corbusier ou LE BONHEUR ?

Quel drôle de pays que l’Afrance ! Pendant que la plus grande partie des gens de lettres de mon beau pays conspire en silence contre l’écrivain qui actuellement me donne mes plus grandes joies de lecture dans cette langue (Marc-Édouard Nabe), l’État français honore publiquement et en grandes pompes, au Centre Pompidou, l’architecte qui a rêvé de détruire Paris comme même la coalition Goebbels-Hitler-Speer n’aurait pas osé seulement y penser ! Ah ! il faut le voir pour le croire… Un bon croquis valant toujours mieux qu’un long discours plus ou moins flou, voici le plan dont il rêvait pour redresser les torts architecturaux de Paris, le fameux « Plan Voisin » de 1925 :

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  On dit que c'est à un officier de la Wehrmacht amoureux de la France et très bon écrivain de langue allemande, Ernest Jünger, que l'on doit le non-bombardement de Paris par les armées d'Hitler... (Si c'est une légende ? Print the legend!) Mais à qui doit-on que Paris ait été épargnée par cet abominable « Plan Voisin » ? C'est un mystère... Je sais qu’il y a plusieurs ouvrages actuels[1] à charge contre l'allégeance très rapide du « Corbu » au régime de Vichy (il fallait être véloce pour prendre les meilleures places – il le fut : il s’y précipita dès l’automne 1940). Je ne forerai pas cette question d’idéologie-là, mais bien plutôt interrogerai le dogmatisme du plus célèbre architecte français ; car le voilà le vrai « fascisme », c’est l’idéologie de celui qui veut à tout prix imposer ses dogmes aux autres, sur toute la ligne. Le prix que Le Corbusier était prêt à faire payer à ses compatriotes ? La destruction de leur capitale-Lumière, ce phare pour tant de rêveurs définitifs. Oui, tout « fascisme » est un idéalisme. Aveugle, toujours aveugle,  comme tous ses semblables adeptes de la table rase. « Plus rien ne ressemblera au passé ! », disent-ils tous… Sans exception.

  J’enfonce le clou : voici son plan de régénération pour une autre des plus belles villes du monde, New York :

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  Qu’aurait-il imaginé pour la troisième des plus belles villes du monde, Venise ?… Ah ! ces plans-là nous manquent… Imaginons ! Imaginez…

  Il s’est tout de même trouvé un très grand architecte de notre temps pour démolir la pensée de Le Corbusier appliquée à la plus énergique des villes d’Occident, Rem Koolhaas. Son ouvrage Delirious New York[2], le plus délirant des livres d’architecture qui m’ait été donné de lire, explique bien que New York doit toute sa beauté à sa totale absence de planification – un chaos architectural des plus réjouissants – une « Culture of Congestion » totalement hasardeuse : à part la grille initiale des rues et avenues, rien n’y avait été planifié. Car voilà : la « maladie » de l’architecte se déclare quand il veut se faire urbaniste du Grand Tout. Je n’ai rien, mais alors rien du tout, contre Le Corbusier architecte ; j’aime certaines de ses villas (en particulier la « Savoye ») ; j’apprécie la fonctionnalité très « forme-et-fonction » de certains de ses meubles ; je suis capable de témoigner de l’originalité de certains de ses immeubles à Chandigarh en Inde. Je suis un « fan » total de l’architecture moderniste du Bauhaus, de Robert Mallet-Stevens, de Frank Lloyd-Wright ou, plus près de nous, des audaces des Renzo Piano, Jean Nouvel ou Shigeru Ban… Non, vraiment, ne vous méprenez pas sur mon compte… Ce qui me fait horreur, c’est l’organisation de la destruction du passé d’une ville. Comment pardonner alors ? Là, je ne peux qu’être d’accord avec Xavier de Jarcy : « L’organisation est la devise de notre temps, ce que la Shoah a eu de plus monstrueux, ce n’est pas la mort, c’est la folie de l’organisation[3]. » (C’est moi qui souligne.)

  Je laisse la parole à Koolhaas (il en va du Salut public) :

  « Manhattan’s Skycrapers are Le Corbusier’s Indians. / By substituting his anti-Manhattan for the real Manhattan, Le Corbusier would not only assure himself of an inexhaustible supply of work, but destroy in the process all remaining evidence of his Paranoid-Critical transformations – wipe out, once and for all, the traces of his conceptual forgeries ; he could finally become Manhattan’s inventor. » Rêve démiurgique s’il en est…

  Il faudra se faire à cette idée : « Le Corbusier’s “solution” drains Manhattan of its lifeblood, congestion. »

  Et enfin : « In his ongoing surgery […], Le Corbusier is now ready for the final solution : to kill the firstborn. » (Je souligne… Urbanisme chirurgical/frappes chirurgicales… Mêmes dégâts collatéraux !...)

  Quel rapport avec Nabe, me direz-vous ? C’est que dans l’un de ses plus beaux livres, son chef-œuvre de jeunesse, Le Bonheur[4], qui se passe à Marseille[5], on trouve une violente et très réjouissante charge contre Le Corbusier ; on comprend qu’il est l’architecte le plus ennemi de Nabe – son « ennemi intime » en quelque sorte… D’un côté, nous avons l’urbaniste de la Cité honteuse ; de l’autre, l’écrivain-peintre du bonheur et des extases. On trouve dans ce livre d'une grande ambition (par exemple, trouver un style par chapitre (il y en a 27) – comme dans l’Ulysses de Joyce – ; ou bien essayer un « monologue intérieur d’Athénée Thoilux ») un chapitre entier consacré au fameux pont Transbordeur de Marseille, qui a été détruit comme bien d’autres choses de la cité phocéenne.

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  Verbatim : « Hier le Vieux-Port envoyait des rayons, aujourd’hui il étouffe ceux qui osent encore y converger. »

  Ah ! Voici le fameux pont :

  « Le peintre du lundi avait minutieusement travaillé les diagonales des câbles, les croisements des poutrelles… Il avait dramatisé cette structure spatio-constructiviste… » On sait que Nabe est fanatique des Futurismes…

  Hélas, « on démonta le funambulesque ouvrage patiemment, comme on enlève les accords compliqués d’un vieux blues. […] Les marteaux des ouvriers sur le métal : singuliers coups de mailloches sur le plus grand vibraphone du monde ! »

  Écoutez bien (tous tympans ouverts) :

  «  D’abord les pattes, puis tout le reste : la Grande Libellule de Marseille était rangée à jamais dans sa boîte, dans ses petits étuis, ses écrins. »

  Comme les nombreuses réalisations du « Corbu » à Marseille sont encore debout, en particulier sa Cité Malheureuse, il était inévitable qu’il resurgît plus loin dans Le Bonheur… Voici… voici…

  « Pouillon-Le Corbusier : la même merdasse ! […] Aménageurs de misère ! […] ces deux malfaiteurs ont massacré la ville avec leur urbanisme progressiste, je vous le dis comme je me le pense ! […] »

  Voici la pensée du « Corbu » au CIAM[6] de 1933 : « Les matériaux de l’urbanisme sont le soleil, l’espace, les arbres, l’acier et le ciment armé, dans cet ordre et dans cette hiérarchie. » Je ne sais pas ce que c’est que « l’architecture », mais je sais qu'une habitation peut aussi être du bois, du verre et même du roseau (ô Shigeru Ban !) ; en tout cas voici que le « Corbu » va périr par où il a péché :

  « Il aurait fallu couler Le Corbusier dans du ciment armé ! [Ah ! Ah !] Son corps de brutaliste […] ! Non mais vous avez vu sa tête un peu ? Une sorte de prison ! C’état pas un architecte, c’était un geôlier ! Si on l’avait écouté, il aurait même sûrement installé des cimetières aux terrasses, et des maternités aux sous-sols ! Comme ça plus besoin de sortir du tout ! Il suffit de monter les étages de la vie ! Ô fan ! Corbu, le plus con des Suisses protestants ! » (Comme l’on vient de voir, je vous avais gardé le meilleur pour la fin… Il suffisait d’être patient.)

  Si je ne-sais-pas-ce-que-doit-être l’architecture, je sais que la-poésie-c’est-le-rythme ; avez-vous entendu ce « je vous le dis comme je me le pense » ? Ce je-là est un autre, assurément… Je vous le dis, c’est par leur rythmique, et uniquement par là, que les écrivains ont une chance de survivre au Temps… d’accéder à l’éternité…

  Très récemment, on a pu (re)voir à Paris[7] ce monument de gracilité architecturale (c’était une sorte de grand échassier d’une extrême finesse), le pont Transbordeur, imprimé sur de la pellicule 16 mm (ce dont la planification numérique hystérique veut « me » priver à jamais… les tremblements, c’est louche ! Adieu, rayures… ô poussière aimée !) dans deux films géniaux (et rares) d’un maître de la modernité, Laszlo Moholy-Nagy : Marseille Vieux Port (1929) et Architekturkongress (1933). En voici une photographie :

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  Dans le premier de ces deux films, on voit le prolétariat d’alors traîner et vivre – on pisse partout ! on dort où on peut – dans les rues qui bordent le Vieux Port de Marseille (ô quartier du Panier !). Est-il si étonnant que, quand Hitler voudra nettoyer Marseille, il demanda qu’on détruisît d’abord et surtout ce quartier sale et pouilleux, « le chancre de l’Europe » ? Non ! C’est la même peur très protestante devant ces rues sombres et louches ! Étroites ! On pouvait se croire à Naples ! « Je désire me trouver de bonne heure à bord »… disait un poète français échoué et gangréné dans cette même ville… « Sales pauvres pouilleux et couillus ! », nous allons vous nettoyer ! On l’a vu… « Dites que ça faisait surtout une bonne aubaine immobilière oui ! » conclut Nabe.

Apostille 

  À la fin du deuxième film de Moholy-Nagy, un voyage aller-et-retour entre Marseille et Athènes (c’est un film « de vacances » de l’artiste – pas de plan, pas de scénario – on y croise un Fernand Léger tout débonnaire – on y sent le vent entre les choses et les êtres), on voit l’île de Santorin en 1933. Ses toits-terrasses… Ses escaliers minuscules à flanc de falaise pour rejoindre des barques de pêcheurs… La mer Méditerranée si bleue (en noir-et-blanc ! tel était le miracle du noir-argentique)… Outremer profond ! La soi-disant « pauvreté » d’alors… On y circulait à dos d’âne… La fuite aux Cyclades !… Et puis les moulins à pales de bois d’Ios… On se verrait bien les charger de nos lances donquichottesques… Le bonheur !

G.B.

  


[1] Voir le texte de l’architecte Paul Chemetov dans Le Monde du 29/04/2015, « Le Corbusier fut-il fasciste ou démiurge ? »

[2] The Monacelli Press, 1994.

[3] In Le Corbusier, un fascisme français, Albin Michel, 2015.

[4] Éd. Denoël, 1988.

[5] Ville où l’architecte a particulièrement sévi…

[6] Congrès International d’Architecture Moderne, qui se tint à Athènes cette année-là.

[7] Séance « Scratch » du 28 avril pour le premier ; projection dans le cadre du cycle « FILM » du Centre Pompidou le 6 mai 2015 pour le second.

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