17e Festival des cinémas différents et expérimentaux de Paris

  Du 7 au 18 octobre 2015 se tient à Paris, comme chaque année, le 17e Festival des cinémas différents et expérimentaux. Le lieu d’accueil principal se trouve au lieu dit « les Frigos »[1] près de la BNF site François Mitterrand dans le 13e arrondissement de Paris. C’est le Collectif Jeune Cinéma (qui est aussi une coopérative de distribution de films expérimentaux : vous pouvez louer les films qui restent la propriété des ciné-artistes contrairement à ce qui se passe dans le cinéma dit par opposition NRI (Narratif Représentatif Industriel)) qui organise cet événement anti-industriel. Rien que pour cette expérience de cinéma différent, le déplacement vaut déjà le coup : imaginez-vous sous d’anciennes voûtes industrielles – c’est une caverne – (quand ce n’est pas tout simplement en plein air), assis sur des fauteuils de fortune, au milieu d’un public jeune et enthousiaste, parfois (mais pas toujours) tout près de machines devenues en l’espace de 2 ou 3 années aussi précieuses que des fossiles d’espèces disparues : des projecteurs-Lumière 8 ou 16 mm – ça tourne – ça fait un doux bruit (TRRRR) — et ça clignote (noir/image/noir, etc.) : ça vibre sur l’écran la toile de lin de l’ancienne Église Cinématographe !

Fig. 1 : Histoire de détective, Charles Dekeukeleire Fig. 1 : Histoire de détective, Charles Dekeukeleire


 

 

 

 

 

 

  La projection d’ouverture (j’y étais) fut un film rare du cinéaste belge Charles Dekeukeleire, Histoire de détective (1929, 49’) (fig. 1) : l’histoire d’une ouverture du festival à la fiction – terme honni dans une certaine veine de ce type de cinéma – : « Fiction, Déviation ». Ici (c’est de plus en plus rare), on considère les films comme des œuvres d’art, et donc on essaie de trouver les copies sur leur support original (ils sont plus beaux comme ça, c’est l’évidence – et surtout, est-ce un art ou pas ? Dans les musées de photographie, on fait attention aux tirages montrés au public, non ?) ; Histoire de détective a été montré avec une copie 35 mm restaurée en photochimique de la Cinémathèque Royale de Belgique (merci à Jonathan Pouthier pour son remarquable travail au département « FILM » du Centre Pompidou), et projeté à la bonne cadence (c’est encore plus rare), soit 18 images/seconde. Effet immédiat : hypnose du spectateur-homme-ordinaire-du-cinéma (auquel on pense toujours trop peu[2]) devant l’effet quasi-stroboscopique du clignotement de l’obturateur du projecteur-Lumière : ma fille de 5 ans, que j’avais emmenée, s’est endormie très vite, ce qui ne lui arrive jamais devant un iPad ou un « écran » de fauteuil de passager d’avion de ligne, devant lesquels elle peut rester des heures sans s’endormir si on la laisse faire. Morale : la projection-Lumière des films vient bien du monde de la nuit, quand la diffusion numérique des films, elle, est un bombardement sans répit de photons – monde du (trop de) jour. Le grand écrivain français Jean-Jacques Schuhl l’a dit et redit, « le cinéma rendant les armes devant la télévision »…

  Ce soir, vendredi 9 octobre, on pourra voir à la Maison de la Culture du Japon un rare film autrefois censuré de Shûji Terayama, L’Empereur Tomato Ketchup (1971, 71’) (fig. 2), sur son support d’origine, 16 mm. Courez-y, si vous le pouvez.

Fig. 2 : "L'Empereur Tomato Ketchup",  Shûji Terayama. Fig. 2 : "L'Empereur Tomato Ketchup", Shûji Terayama.

 

 

 

 

 

 

 


  Pour la soirée de clôture, le 18 octobre à 20 h, on pourra voir certaines des dernières productions du précieux laboratoire photochimique collectif L’Abominable, sis à La Courneuve : No Ouestern (2015, 27’) (fig. 3) et Sème ton Western (2014, 25’) du collectif Les Scotcheuses, le tout en projection super-8 ! Car oui, le scotch sert à coller les petits bouts de pellicule ; et, le co-fondateur de L’Abominable, Nicolas Rey (quel nom prédestiné !), l’avait déclaré dès 2013 lors d’un colloque au Centre Pompidou sur l’avenir de l’argentique à l’heure du tout numérique (« 35 ans/35mm : l'argentique à l'heure du numérique », disponible à la lecture en ligne sur le précieux site Dérives autour du cinéma) : « Personne n’a semble-t-il pensé au fait que certains ciné-artistes pourraient souhaiter voir leurs films projetés en argentique » !… Personne ne pense jamais à rien… Et puis, comme l'a dit le grand Giacomo Casanova, « rares sont les personnes que j'ai rencontrées qui m'ont semblé avoir pensé une seule fois dans leur vie »… Mais chut !

Fig. 3 : "No Ouestern", Les Scotcheuses. Fig. 3 : "No Ouestern", Les Scotcheuses.

 

 

 

 

 

 



  Enfin, dans le très élégant programme en noir & blanc de la manifestation on trouve d’étranges textes d’artistes du film, comme celui-ci : « Collectif & Pellicule (ou “pourquoi filmer avec une caméra super 8 quand on fait un film en collectif”) » ; ou même des textes carrément encyclopédiques dans leur domaine : « Cinéfils de l’underground français ? » par Raphael Bassan. À se procurer de toute urgence pour tous les amoureux du film-en-tant-qu’art.

G.B.

Informations pratiques :

Collectif Jeune Cinéma – festival@cjcinema.org ; www.cjcinema.org ; 01 80 60 19 83.

 


[1] Les Voûtes, 19, rue des Frigos, Paris 13e.

[2] Voir, par exemple, mon dernier texte publié sur ce sujet (« On a assassiné le film ») dans un livre collectif écrit par tous les intervenants de l’ancienne chaîne physique du livre, à lire de toute urgence, L’Assassinat des livres (par ceux qui œuvrent à la dématérialisation du monde), éd. L’Échappée, sortie nationale le 13 octobre 2015.

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