PATIENCE 2 : lucidité politique de Nabe

  Depuis qu’il est devenu auto-producteur avec son concept d’antiédition, l’écrivain Marc-Édouard Nabe nous a habitués aux « attentats littéraires » : le portrait d’un Paris gelé dans l’immobilité d’une restauration esthétique et morale à tout va dans L’Homme qui arrêta d’écrire ; un titre impossible à faire passer dans l’édition normale (éditeur, j’aurais rechigné… et vous ?), L’Enculé – arbre qui cacha cette forêt : l’originalité profonde de son livre : se placer du point de vue du bourreau tout en défendant moralement la faible victime, Nafitassou Diallo. Voici maintenant un livre-en-forme-de-magazine : Patience 2. C’est un attentat littéraire du plus bel effet : s’afficher violemment anti-« Charlie » quand des millions de Français ont été pour jusqu’à l’aveuglement… Comme l’écrit Nabe page 13, « en France c’est comme ça : l’intelligence régresse mais l’enquête progresse »…  Premier résultat public visible : décollages furieux (fig. 1) des collages sauvages de planches-test d’imprimerie du magazine dans les rues du quartier des éditeurs à Paris (le sixième)[1] ; censure par omission dans la presse institutionnelle : pas un mot… Rien. Nada ! Nada ! Nada[2] !… Cette censure-là est bien plus efficace que l’ancienne, l’interdiction d’État qui, elle, faisait parler des livres qu’elle interdisait. On connaît la fortune actuelle de l’Enfer des bibliothèques… Finalement, on regrette tous les Ernest Pinard (censeur des Fleurs du mal et de Madame Bovary) qui avaient, eux, un flair infaillible pour repérer la véritable littérature, celle qui a à voir avec le Mal. Mal radical parfois. Ils étaient nos meilleurs éclaireurs.  Patience 2, donc. La couverture déjà… Impossible de parler de ce « magazine » sans en montrer la couverture, très violente et politiquement incorrecte (euphémisme, n’est-ce pas ?). La voici reproduite.  Ma première réaction a été : « Ah ! un peu facile : les “Charlie”, dans leur multitude bienpensante, sont des “fascistes” à vouloir nous entraîner dans leur “bonne” pensée … » J’avais faux. Ce n’est pas du tout ça que Nabe a voulu dire. Encore faut-il se renseigner, et l’écouter, dans une vidéo qu’on peut trouver sur son site, présenter son « livre » rue des Trois-Portes, lieu historique de la fondation d’Hara-Kiri, ancêtre de Charlie Hebdo. Verbatim : « Même “lui” est “Charlie”. On en est arrivé à un tel stade de compromission, de traîtrise, de dégueulasserie, de guimauverie, que même Hitler aujourd'hui serait “Charlie”. » Tout à fait différent, n’est-ce pas ? On sait que les masses ne sont pas toujours (pas souvent ?) éclairées, malheureusement ; dans un livre essentiel de Georges Bernanos, La France contre les robots, récemment réédité par les éditions du Castor Astral, on apprend que ce sont les masses, après tout, qui ont porté Mussolini et Hitler au Pouvoir absolu. C’est très gênant, n’est-ce pas ? Ça ne se dit pas… Dès 1945, Bernanos écrivait : « Il est possible que ces vérités déplaisent. » Car, la voilà cette vérité déplaisante du temps d’alors : « Ce qui fait l’unité de la civilisation capitaliste, c’est l’esprit qui l’anime, c’est l’homme qu’elle a formé. Il est ridicule de parler des dictatures comme de monstruosités tombées de la lune […] dans le paisible univers démocratique. Si le climat du monde moderne n’était pas favorable à ces monstres, on n’aurait pas vu en Italie, en Allemagne, en Russie, en Espagne, des millions et des millions d’hommes s’offrir corps et âmes aux demi-dieux, et partout ailleurs dans le monde […] d’autres millions d’hommes partager publiquement ou en secret leur nouvelle idolâtrie. » Plus grave : « Car les Démocraties, vous le savez, […] comptaient beaucoup d’amis des fascismes – des millions et des millions d’hommes acclamaient une doctrine qui, non seulement reconnaît à la Collectivité tout pouvoir sur les corps et les âmes, mais encore fait de cette sujétion totale de l’individu – pour ne pas dire son absorption – la fin la plus noble de l’espèce. » L’incroyable s’était produit : les hommes s’étaient mis à mépriser ce qui fait l’essence humaine même, la liberté. Dans cette grande opération de manipulation des masses qu’a été l’affaire « Je suis Charlie », même Hitler, l’incarnation même de la grande catastrophe métaphysique de l’Occident pour les Temps modernes, ce symbole du Mal absolu qu’a été le nazisme populaire, aurait probablement été « Charlie »… Oui, ça se tient. Maître en esthétisation de la politique (alors qu’il faut politiser l’Art, comme le disait Hans Jürgen Syberberg dans un ouvrage capital, La Société sans joie[3] – nous y sommes !), il aurait très probablement défilé le 11 janvier aux côtés de François Hollande…  Et voilà pourquoi Nabe, dans Patience 2, a fabriqué, dans la grande tradition des artistes historiques du photomontage politique (John Heartfield et Georges Grosz), des montages satiriques « problématiques » : parmi d’autres, le pubis d’une jeune fille en fleur devient la moustache toute hitlérienne d’une célèbre chroniqueuse de radio connue pour son fanatisme de la Laïcité anti-arabe et sa participation active à une certaine désinformation de l’audiovisuel français d’État (fig. 2) – ce n’est pas parce qu’on est gay and lesbian friendly qu’on n’est pas une (ou un) raciste néoconservateur – cela ne dédouane aucunement de participer activement à un système d’oppression qui bâillonne la pluralité d’expression et le véritable multiculturalisme (par exemple, le droit accordé aux femmes de se voiler si ça leur chante – l’excellente cinéaste iranienne Samira Makhmalbaf, fille de Mohsen, à l’époque de son beau film La Pomme, avait défendu à Cannes le port du voile quant à sa personne comme droit à se garder pour son Dieu son homme – qui, pensez-vous donc, est le plus « moderne » et radical, le grand cinéma néo-réaliste iranien, ou le cinéma d’appartement bobo français ?…) Et puis quoi encore ?         Il faut se défaire de ce mauvais goût, de cet occultisme quant au socialisme-pas-si-mou : le vrai fascisme, il faut sans cesse le rappeler, c’est de vouloir imposer « son » point de vue à tous les autres, sans respecter, ou tout du moins écouter, leurs convictions. (« On était toujours au cœur de cette confusion malsaine, de ce cynisme assumé, déniant aux croyants le moindre avis politique », p. 71.) Par ailleurs, il ne faut jamais l’oublier, Hitler était végétarien : c’est tellement progressiste de l’être, tellement du côté du « bien », de l’écologie… Irréprochable !… Nabe ne joue plus. Les bouts de photographies qu’il agençait naguère pour le plaisir de la stupeur, sous ses doigts armés d’une souris d’ordinateur, se sont pris à signifier. Désormais, à l’interdit poétique s’est substitué l’interdit social, ou plus exactement, sous la pression des événements et de la Propagande, dans la lutte où l’artiste se trouve pris, ces deux interdits se trouvent confondus : dans notre temps de dictature médiatique de la pensée unique, il n’y a plus de poésie que de la Transgression. (Je dois ici remercier les ayants-droit d’Aragon, car j’ai honteusement détourné un texte de lui datant de 1935, « John Heartfield et la beauté révolutionnaire[4] ».)  Ce « magazine » illustré de Nabe circule à Paris sous le manteau, hors de tout lieu de vente institutionnel (c’est-à-dire via la plateforme de vente à distance de l’auteur sur Internet) ; quand il vous parvient, on a comme l’impression d’être en possession du dernier livre de l’auteur de « l’infâme Justine » et de « l’encore plus ignoble Histoire de Juliette »… La caravane de la Littérature passe, et les chiens, lassés, n’aboient même plus… Les anti-Pinard ont bien repéré les dernières productions de l’anti-littérature : voici, par exemple, (et je m’excuse de ce procédé vulgaire, mais nécessaire à mon discours – il faut le voir pour le croire), l’incipit du dernier livre, Un amour impossible, déjà un énième succès critique, de Christine Angot : « Mon père et ma mère se sont rencontrés à Châteauroux, près de l’avenue de la gare, dans la cantine qu’elle fréquentait, à vingt-six ans elle était déjà à la Sécurité Sociale depuis plusieurs années, elle a commencé à travailler à dix-sept ans comme dactylo dans un garage, lui, après de longues études, à trente ans, c’était son premier poste. » Aucune musique, aucun rythme, nous sommes d’accord ; mais, plus grave : c’est carrément laid et très mal ponctué. Si j’étais professeur de collège, j’aurais très mal noté cette copie… Comparez avec n’importe quelle phrase de n’importe quelle œuvre de Sade ou Stendhal ou Flaubert…  Mais qu’y lit-on, me demande un lecteur pressé ? Eh bien, c’est que c’est très difficile à résumer. Un résumé, genre dans lequel je me sens malhabile, ne vous donnerait pas grand goût à la lecture de cet ouvrage, je crois. Il faut y distinguer plusieurs moments ou chorus. Un livre d’artiste  Et d’abord, c’est un livre d’artiste, plus exactement c’est le premier livre d’artiste sur le sujet. Et par quelqu’un qui, en plus d’avoir connu intimement le fondateur historique (le Professeur Choron) du vrai Charlie Hebdo, Hara-Kiri, y a dessiné régulièrement pendant deux années, de 1974 à 1975, alors âgé de 15 à 16 ans. Est-ce un hasard si c’est le seul livre sur l’événement dont on ne parle pas en France, pays connu depuis longtemps pour ne pas aimer ses artistes vivants (la liste est longue, inutile d’insister…) ? Non, je ne le crois pas… Le livre d’« idées » d’Emmanuel Todd, Qui est Charlie ? (pas lu par votre serviteur), lui, et même s’il avançait certaines idées communes à celle de Nabe (c’est surtout la France islamophobe qui a défilé le 11 janvier – réalité déplaisante à entendre qui culmina lors de la publication d’un dessin odieux d’Uderzo, repris par exemple par Paris Match, où l’on voit le personnage d’Astérix (le franchouillard par excellence) bouter hors de Gaule un « bicot » à babouches[5] – l’Arabe ayant remplacé le Romain) a eu droit à une couverture médiatique tout à fait extraordinaire… Qui en France a pu ne pas en entendre parler ? Pas grand monde à part quelques ermites, je pense…  Outre les nombreux collages et montages qui s’y trouvent (une mention toute spéciale au montage stupéfiant de la page 101 où l’on voit Michel Houellebecq mimiter tour à tour Céline, Baudelaire, et même Artaud (excusez du peu…) – le tout au milieu de Patrick Sébastien, « son maître » selon Nabe), il faut y insister : au milieu du réalisme le plus prosaïque (la description, commentée numéro par numéro, « Une » après « Une » et page après page, de tous les Charlie Hebdo – quel boulot ! Digne de L’Histoire dune revue, les « Cahiers du cinéma » d’Antoine de Baecque ou de L’Histoire de « Tel Quel » de Philippe Forest – puisqu’il n’y manque pas les nombreuses histoires de ruptures et démissions diverses au sein des différentes revues – qui s’était collé à cette tâche avant Nabe ? personne !) ou atroce (les scènes d’assassinat mêmes), Nabe injecte par-ci par-là des envolées poétiques qui trouent la page blanche (c’est d’ailleurs ce qui caractérise tous ses écrits) :  – Dès la page 4 (nous sommes au décrochage de « l’exposition Hara-Kiri de Nabe » le 7 janvier (j’y étais, in et off)) : « À ce moment-là les cloches de la cathédrale Saint-Alexandre-Nevsky [ô saint Eisenstein !] retentirent. Le son souleva le ciel, le sortit de sa ouate grise comme on sort un flemmard du lit. » Patience 2 est bien un roman (de l’actualité la plus brûlante)… Père, ne vois-tu pas que tous nous brûlons ?…  – P. 30 : reliant les deux actions séparées du GIGN et du RAID contre, respectivement, les frères Kouachi en pleine campagne, et Coulibaly en plein Paris, Nabe imagine une équivalence musicale jazzistique (« Il est fou ! Il est fou ! ») : « C’était comme si deux orchestres de jazz allaient jouer un même morceau en même temps… Ça a d’ailleurs existé ! Ç’est le célèbre disque manifeste Free Jazz avec les deux quartets croisés d’Ornette Coleman et d’Eric Dolphy ! » Démonstration écrite : « Juste avant que la nuit tombe, les deux solutions finales vont en effet exploser en même temps, dans le bruit, la fumée, les images fracturées, les coups de feu, les écorchures, les cris, les soubresauts, sur fond de néant propagé par les infos hoquetantes… » Musique : « Gargouillis étranglés de clarinette basse et rafales de saxos alto d’assaut ! Bâtons d’explosifs et baguettes de batterie ! Grenades et trompinettes à sourdine ! Breaks de kalachnikovs ! Coups de feu et de cymbales sourdingues… » Le Bruit et la Fureur…  – P. 33 : sur l’assaut du RAID : « Un assaut, c’est orchestré comme un feu d’artifice, une fois que c’est parti, tout s’enchaîne comme une pièce de Molière sous Louis XIV avec ballets mis en musique par Lully […] le spectacle doit se terminer par l’embrasement du décor ! Jardins et bassins aspergés de feux ! Toute la nuit de Versailles, pardon, de Dammartin, sera illuminée s’il la faut. C’est la fête de l’Imprimerie enchantée ! […] Pour montrer que la pièce est terminée, les gendarmes qui en ont assez de ce Guignol lèvent le rideau de l’Hyper Cacher […] magnifique image de ce rideau de fer montant lentement, et dévoilant un corps par terre… […] Comme dans L’Iliade, les hérauts du RAID foncent, boucliers en main… » L’impubliable  Autre caractéristique de tous les écrits de Nabe depuis qu’il s’anti-édite : tous seraient impubliables dans le monde actuel de l’édition… Alors, il en profite, le « Nabus » (ainsi que Sollers l’appelait avec affection quand ils se voyaient presque tous les jours), pour attenter à chaque nouveau coup joué un peu plus aux bonnes mœurs littéraires. Où ailleurs que dans son système d’anti-édition pourrait-il faire ça ? Nulle part en vérité. Moi, éditeur, je ne le publierais sans doute pas tel quel… Dans sa jeunesse (dans Au régal des vermines très exactement), l’artiste déclarait que la position idéale de l’écrivain c’était la prison – on se souvient d’un écrivain américain déclaré traître à sa patrie écrivant, enfermé dans une cage de fer : « Naufrage de l’Europe… Ego scriptor… » – l’anti-édition est devenue la prison idéale de Nabe : commercialement, il a du mal à agrandir son cercle de lecteurs puisque tout le monde, pour le punir de cette liberté inadmissible, le snobe en l’occultant ou alors le traîne en diffamation (pas un seul écrit sur lui sans la mention « antisémite » – le boulet très efficace, ô combien !, qu’on lui a accolé dès son premier livre – toutes ces dernières années dans la presse non Internet) sans droit de réponse possible de sa part (encore, récemment, son ancien « fan », Yann Moix, dans les colonnes de Libération) ; mais artistiquement, il est l’auteur le-plus-libre-du-monde : il dit souvent être au Paradis quand tous les autres seraient en Enfer (c’est-à-dire au « paradis » de l’édition commerciale pavé de bonnes intentions comme l’on sait…) « La prison mène à tout, il suffit de ne jamais en sortir », écrit Nabe page 30, méditant sur le Jean Genet d'Un chant d'amour. La position (politique) de l’auteur  Et d’abord, cette évidence : le 7-Janvier n’a pas été le 11-Septembre français contrairement à ce que raconte la Propagande (tout comme dans L’Homme qui arrêta d’écrire, on dirait qu’il n’y a plus qu’un seul journal, La Pravda !) : un attentat est une destruction aveugle (l’acte surréaliste même, selon André Breton…), rien de tel là : « Pour une fois qu’il ne s’agissait pas d’un attentat aveugle ! […] Je n’ai pas souvenir d’un attentat aussi ciblé et groupé. […] Là, c’étaient des célébrités. Du jamais vu ! » (p. 7). Par-delà Bien et Mal, c’était nouveau… « L’exécution des membres de Charlie rappelait plutôt celle de Ben Laden. Ce n’était pas un 11-Septembre bis, c’était un Abbottabad bis ! Entrer dans une bâtisse où ils savaient que leur cible se trouvait, tuer les gardes, monter à l’étage, surgir en surprise, repérer qui était le chef (Charb), et l’abattre… » (p. 14), etc. etc. Au pire, c’est aux frères James qu’on peut comparer les frères Kouachi : du pur banditisme froid mais pas aveugle. Pour reconstituer les scènes des attentats (en vérité des assassinats très ciblés – boum ! boum ! boum !…) des frères Kouachi et de Coulibaly, Nabe utilise une technique très cinématographique : il montre ce qui se passe, sans vraiment juger. La caméra-sur-pied de Nabe, bien stable, pas d'affolement (comme chez les Frères Kouachi après leur vengeance), pas d'égarement de « cambrioleur », filme le moment fatal : « ­— Vous avez insulté le Prophète, vous allez payer, dit l’un des Kouachi aux autres “résistants”. » (p. 16). (Vous aurez noté le terme résistants mis entre guillemets quand il s’applique à des types qui avaient invité dans leurs colonnes presque tout ce que la France compte d’hommes et de femmes du Pouvoir…) C’est « mal » ? Oui, peut-être, mais alors seulement pour ceux qui ignorent encore que la vraie littérature a toujours eu à voir avec le Mal total… La Littérature et le Mal… Sade… Bataille… Genet (« C’est encore du Jean Genet en vrai ! », p. 41)… Pasolini… Et surtout, Dostoïevski : « Je passerai rapidement sur la bibliographie dostoïevskienne évidente qui traverse ce drame du 7 janvier : Les Frères Kachouiramazov ; Les Idiots ; L’Éternel Charlie, et Les Dépossédés bien sûr. » (p. 18). En cinéma, qu’ont-ils fait d’autre que montrer des personnages englués dans le Mal total (jusqu’à rejoindre une certaine sainteté), des cinéastes aussi divers que Bresson (L’Argent), Bruno Dumont (La Vie de Jésus) ou encore Gus Van Sant (Elephant) ? Toutes apologies du Mal radical ? Eh non ! Il firent tous montre d’une juste distance, objective. Pas de jugement trop subjectif… ou alors, l’abjection ! Baise-moi, l’horrible film de Virginie Despentes (le film le plus laid vu de ma vie (bien remplie) de cinéphile)… Film qui, dans une totale subjectivité revendiquée par une caméra toujours portée à l’épaule (ce cliché d’un cinéma faussement cassavetien), montre la vengeance répétée de deux femmes violées contre des hommes-en-tant-que-porteurs-de-couilles… Cette scène de lynchage d’un pauv’ type innocent qui venait de retirer de l’argent à un distributeur… le recadrage zoomé lorsqu’il est exécuté froidement… si j’m’en souviens !… Une « cinéaste » capable à ce moment-là (l’assassinat aveugle d’un mâle-en-tant-que-mâle-représentant-du-phallus) de zoomer sur la souffrance mérite notre plus profond mépris. Zoom de kapo sur une cervelle qui éclate… Et la laideur du son-déjà-numérique… Oui, « le travelling est affaire de morale »… « La souffrance n'est pas une star », disait Godard. Comparez maintenant avec la technique stylistique nabienne : bagatelles pour deux massacres : 1/ « Les deux Kouachi s’étaient bien entraînés au Yémen. Avec un AK-47, le recul est énorme, il faut viser la taille si on veut atteindre le buste, et bien s’approcher si… » (p. 16). (De là à ce qu’on accuse Nabe d’avoir lui-même appuyé sur la gâchette… il n’y a qu’un petit pas pour la presse…) 2/ « Comme Coulibaly avait déposé un de ses flingues sur une palette de sacs de farine, un otage, Yoav Hattab, décida de faire le brave. Il empoigna la kalachnikov et appuya sur la gâchette pour liquider ce nègre nazi… Mais le terroriste avait l’oreille aussi fine que celle de Jesse James le 3 avril 1882, à Saint Joseph (Missouri) lorsqu’à coup sûr il entendit derrière lui Bob Ford armer son colt pour l’abattre. Hattab n’eut pas la chance de Ford […] l’arme qu’il avait piquée était enrayée ! […] Sans hésiter, Coulibaly tua Yoav… Pas de pot ! Si la kalach’ avait fonctionné… » (p. 30). Tout y est du montage cinématographique langien (M le Maudit), ou même bressonien (L’Argent) : champ/contre-champ ; son en avance sur l’image ; plans-inserts, etc. Plus avant, page 41, Nabe écrit : « Même si ce sont des cons, même s’ils méritaient l’enfer en tant qu’hommes pour leur geste, les Kouachi méritent le Paradis parce que seul des saints auraient pu faire ce geste ! Tuer douze personnes pour venger le Prophète ! Il n’y avaient que des saints ou des assassins (autant écrire des assassaints) qui pouvaient être les auteurs d’un acte pareil ! » (C’est moi qui souligne ce magnifique mot, pure création verbale nabienne : « assassaints ».) Difficile dialectique du Bien (céleste) et du Mal (terrestre) à la saint Genet…  À l’inverse, voici la position (mauvaise) politique de Val-Charlie : souligner « l’injustification systématique de tout acte de résistance [arabe]… Particulièrement ceux des femmes… ». Voici la première couverture dangereuse pour Charlie selon Nabe (en 2002) : « Dieu prix Nobel de la guerre ». C’était confondre  et assimiler la guerre de résistance politique de certains Arabes contre l’impérialisme yankee – équivalente à celle des Indiens d’Amérique (qualifiés d’outlaws et mis à prix pour leurs têtes par les pouvoirs médiatiques d’alors – voir le chef d’œuvre crépusculaire de John Ford à ce sujet, Cheyenne Autumn (1963)) contre le vol de la terre de leurs ancêtres à la fin du 19e siècle – à une guerre de religion.  Nabe doit sans arrêt marteler cette évidence, tellement elle ne semble pas passer (on dit de lui que « c’est un cerveau malade ») : « Ce n’est pas au nom de la religion que les attentats du 11-Septembre s’étaient faits, imbécile ! » (L’imbécile en question étant… Val !) Et surtout : « Non, le terrorisme n’est pas une provocation… C’est une justice qui s’abat sur l’injustice ! » (p. 73). Soyons clair : j’aime la vie (Nabe en est un adorateur), je n’ai pas du tout envie d’un embrasement terroriste en Occident au nom d’un « choc des civilisations », je crache sur les adorateurs d’un slogan tel que ¡ Viva la Muerte ! ; mais je sais aussi qu’il faut régler la justice au Moyen-Orient en amont de tout règlement sécuritaire (tu parles !) de la question. Que fait l’ONUque ?  Au lieu de se scandaliser comme tous les « adultes » de la presse de notre pays, sur les dégâts de la colère des banlieues, Nabe se focalise sur les raisons de cette colère, comme un certain Ford, cinéaste, pour un autre temps et dans un autre pays… Qui dira qu’il a eu tort dans 60 ans ?  Par ailleurs, Nabe précise ici, dans ce roman, encore un peu plus sa position d’anarchiste total des Lettres françaises : « Moi, j’ai toujours été contre toutes les guerres et pour toutes les guérillas. » Anarchisme viscéral… C’est un bon sujet d’étude pour un étudiant… Thésards, à vos crayons ! Un procès sans appel de l’islamophobie du nouveau Charlie Hebdo  Il faut s’ouvrir les yeux en lisant la description ultra-précise de tous les numéros du nouveau Charlie Hebdo (soit, après 1992) par Nabe : ça n’a été qu’une « longue croisade contre les Arabes ». L’histoire d’un long étalage de racisme déguisé en « droit au blasphème »… Moi qui n’ai jamais acheté ce canard déchaîné après les Arabes, je n’aurais jamais pu imaginer cela tout seul… Car oui, c’est triste à dire mais Charb et Val n’étaient que de petits bourgeois blancs qui se permettaient d’insulter le Prophète en permanence, « pour se marrer ». (Quelle rigolade !) Leur « crime » ? Avoir la Foi… Ça, les fanatiques de la Laïcité, ‘y supportent pas !… « Il faut ouvrir les numéros et constater le nombre incroyable de dessins et de brèves, de textes aussi péremptoires que désinformés et de slogans matraqués contre les islamistes en particulier et les Arabes en général… L’islamophobie jusqu’à la nausée, c’était à l’intérieur de Charlie que ça se passait ! » (p. 64). Mais il y a plus : « Tous les moyens étaient bons pour décrédibiliser politiquement la résistance arabe où qu’elle se trouve. Même dans le passé ! » Même Sartre, pourtant « sacrée ganache démocratique insupportable, était enrôlé à titre posthume, en 2006, par Charlie Hebdo, parmi les adeptes du terrorisme », dans une caricature sur la violence arbitrée par Alain Finkielkraut ! On l’y voyait représenté en terroriste ! (Parce qu’il avait préfacé ce « damné de la terre » qu'était Fanon ?) Qui contrôle le passé contrôle le présent, c’est bien connu…  Comment ? Vous êtes choqué ou choquée par l’affreux « portrait » de Philippe Lançon en « Elephant Man », page 106 (on a vu ce photomontage dans certaines rues de Paris) ? C’est que vous n’avez pas lu ce qu’il écrivit dans Charlie en 2004 : « Une intervention américaine en Irak était peut-être justifiable. » (Si vous ne comprenez pas la logique ce que je viens de dire, il vous faut séance tenante lire Printemps de feu de Nabe – voir ma chronique sur ce livre dans ce même « blog » Mediapart, le 18 février 2015.)  2004 marque le vrai début d’une « croisade antiarabe au sens strict ». « Tout était analysé comme si, en 2004, on vivait en plein XVIIIe  siècle, et qu’il fallait combattre légitimement les diktats de la religion… Ce qu’ils ne comprenaient pas, ces imbéciles, c’est que la religion avait changé de camp : maintenant, c’était la laïcité, la religion au sens “opium du peuple”. » (p. 62). Où Nabe rejoint finalement certaines des dernières préoccupations de Sollers quant à la nouvelle transgression des valeurs aujourd’hui… (Sollers apparaît plusieurs fois dans ce livre illustré, de façon positive et affectueuse. Par exemple, page 43, il prouve à Nabe que le titre L’Idiot International était tellement supérieur à celui de Charlie Hebdo pour la simple et bonne raison qu’on n’aurait pas pu créer un mouvement populaire de masse sur ce slogan : « Je suis L’Idiot »… J’aime mieux quand Nabe dit « oui » aux gens que j’admire moi-même que « non ». Ouais, ouais, ouais… Yes I will Yes…) Les Pouvoirs changent, les oppositions aussi ! La résistance gauchiste au pouvoir gaullien perd de son sens sous la dictature (faussement molle) mitterrandienne… Que penser d’adultes se branlant sur le « satanique voile » ? « Ils ne pensaient tous qu’à ça. Le voile, c’était comme une musique lancinante de semaine en semaine… Blabla de Val : “Que voile ce voile ?” » (p. 63).  La capture, montrée comme celle d’un grand singe, d’un éminent Chef de la résistance arabe, Saddam Hussein (pourtant adepte d’un État fort et laïc) ? « Cette bonne blague ! La pendaison de Saddam Hussein, ça les fit presque autant rire que sa capture, à Charlie ! “Marié ou pendu dans l’année”, disait un Saddam vu par Charb […] Toujours le premier à se foutre de la gueule d’un exécuté… » C’que c’est drôle !… On n’en croit pas nos oreilles… Toujours, les arabes (forcément intégristes et fanatiques), y étaient représentés entourés de « plein de mouches » : un Arabe musulman intégriste, ça pue énormément ! « Au fil des années, Charlie était vraiment devenu La Libre Parole[6] »… Car hélas oui, « dans presque tous les dessins, la ceinture de bâtons de dynamite chez l’Arabe devenait un cliché graphique exactement comme le nez crochu pour les juifs dans les hebdos de l’Occup’ ». Éternel retour… Que dire alors ? Eh bien conclure ce sous-chapitre par ce diagnostic vital sans appel du Docteur Nabus : « Ce qui chiffre à treize années complètes leur acharnement antiarabe croissant (si j’ose dire) que les “Je suis Charlie” d’aujourd’hui glissent sous le tapis… » Qui glisserait en premier ne rirait pas le dernier… Ça nous arrangerait trop bien de « faire partir le “différend” avec les musulmans des caricatures de Mahomet en 2006 »… Mais c’est historiquement faux ! « Non, Charlie avait déjà caricaturé le Prophète et tout seul, comme un grand, sans avoir l’excuse de défendre un confrère danois par solidarité “libertaire”… » Liberté ! que de crimes on commet en ton nom !…  Ah ! ça ira, ça ira, ça ira…  Les fanatiques les nazislamistes, on les pendra !  Quoi encore ? Vous pensez que Nabe est bien cruel envers ses anciens confrères d’Hara-Kiri ? Eh non ! Tout comme dans son Journal intime (ou plutôt « extime »), il les aurait voulus meilleurs, ses potes en dessin… Quand il repère, au cours de ses visionnages prolongés sur microfilms à Beaubourg, de bons dessins de Gébé, Siné, Wolinski ou Vuillemin, il n’hésite pas une seconde à leur rendre hommage : page 62, à propos de Gébé : « Fantastique dessin de deux Irakiens qui recevaient par parachute un “paquet de démocratie, ration individuelle” […] Béni soit Blondeaux ! » Rendons ici aussi justice à Wolinski qui fut le seul à sauver cette bande de « traîtres à leur bienfaiteur » que fut en général l’équipe du « nouveau » Charlie lors de la mort du Professeur Choron, en 2005 : pas ou peu d’émotion. « Dans le numéro suivant, Wolinski fera quand même une bande, aux superbes noirs et blancs. » Et Siné est sauvé au milieu de la chute généralisée : « Et Siné lança quand même : “Choron, au secours, reviens, ils sont tous devenus socialistes !” » Le (vrai) mauvais esprit satirique ne peut jamais être du côté du Pouvoir… L’annonce faite à Val  Il faut se rendre à cette évidence, que cela plaise ou non : Ben Laden, qui était comme un grand chef Indien de la résistance Arabe – un Sitting Bull, un Geronimo ou un Cochise, tous héros et martyrs de peuples exterminés depuis – avait prévenu Val-Charlie de la menace qui pesait sur eux, dès mars 2008 : « Si la liberté d’expression n’a pas de limite pour vous, alors vous devez être assez ouverts pour accepter notre liberté d’action. » C’est la loi du talion : à transgression dans « l’expression », transgression égale dans « l’action »… Cette « annonce faite à Val » n’a pas été écoutée, c’est le moins qu’on puisse dire… Que ne sont-ils mis à peindre des asperges ou des pivoines pour se mesurer à Manet plutôt qu’à Uderzo ? Ou même ils auraient pu se mesurer à Daumier pour rester dans le domaine de la caricature… ou à Felix Vallotton pour le trait ?… Mais, non ! En 2010, Nabe nous apprend qu’« il y avait au moins dix à quinze dessins contre les Arabes dans chaque numéro » ! Si si… « La cible n’était plus le terroriste islamiste mais carrément la femme voilée […] C’était devenu Burqua Hebdo […] Pour Cabu, elle était une chienne : une de ses bandes s’appelait “Le monde vu de ma niche”. Sous-titre : “Ce qu’entrevoit une femme voilée”. » (C’est moi qui souligne.) Ah ! c’est trop écœurant, j’arrête là ma recension de l’islamophobie primaire de Val-Hebdo… Stop. Morale   Il faudra s’y faire, la « morale » triste et « scandaleuse » (pour le moment) de cette histoire sanglante, c’est que « finalement, les frères Kouachi ont été les deux derniers lecteurs de Charlie Hebdo, et c’est par charité qu’ils sont allés l’achever avant que le déshonneur ne soit trop grand » (p. 48) ! « On a vengé le Prophète Muhammad ! On a tué Charlie Hebdo ! », devaient crier les frères Kouachi avant de quitter la rue Nicolas-Appert… Quant au « testament de Coulibaly », en voici un extrait choisi à la page 38 : « Vous attaquez le khalifat, […] on vous attaque. Vous pouvez pas attaquer et rien avoir en retour… » Ça fait peur, oui ; alors arrêtons peut-être de soutenir certains régimes qui…, non ? Car en vérité en vérité, « ce n’étaient pas seulement les intégristes qui ne voulaient pas qu’on touchât à Mahomet, mais tous les musulmans du monde » (p. 67). La voilà, oui, l’incompréhension de fond, le vrai « choc des civilisations » : « C’est ça que les Blancs ne comprennent pas, aveuglés par leur occidentalisme toujours suicidaire, et jamais sacrificiel : si les djihadistes ne cherchent ni à fuir ni à se cacher, c’est parce qu’ils sont dans une logique de sacrifice, et pas de suicide. Le dernier acte de leur action est toujours l’affrontement perdu d’avance avec la police de l’État visé… » (p. 27). (Et certainement pas l’espoir et l’attente d’atteindre enfin les 70 vierges promises du Paradis du Coran…) Non réconciliés ! Voilà pourquoi Nabe, dans l’annonce qu’il avait lui-même faite à la parution prochaine de son Patience 2, avait pu sous-titrer : « Pourquoi la France ne comprend rien au terrorisme ». Et, hélas, il y a plus encore : « Un immigré français, à partir du moment où il est tueur » est décompté des morts par la police ! « Plus considéré ni comme un Français, ni comme un mort ? Même pas mort ! Ce ne sont pas des êtres humains, voyons !… Ils sont décomptés du royaume des morts ! Ô Dante, interviens ! » (p. 33).  Je ne parlerai pas ici de l’injustice de traitement réservé, tout particulièrement en France, au délit d’antisémitisme exprimé (ou dessiné) par rapport à celui d’islamophobie… Deux poids, deux mesures… Collaboration de l’époque de Vichy non digérée ? C’est un terrain très (trop) glissant… mais réel ! L’image dans le tapis : une énigme  Page 23 Nabe nous enseigne, d’après la lecture de la sourate dite L’Araignée (« le Prophète avait trouvé refuge dans une caverne [comme Ben Laden, déjà !] et une araignée avait tissé une toile sur toute l’ouverture, pour protéger le fugitif » qui était poursuivi par des ennemis qui renoncèrent alors : « Il n’a pas pu entrer sinon il aurait crevé la toile ! »), que le seule caricature acceptable du Prophète pour les Musulmans croyants aurait été celle-ci : « L’entrée d’une grotte fermée par une grande toile d’araignée… Muhammad est dedans et personne ne le voit. Caché au fond (derrière l’image ?) et protégé par la toile intacte… » Cela ne rappelle-t-il pas l’un des principaux Commandements de l’Ancien Testament ? Tu ne feras pas d’image de ton Dieu… Ce serait « l’occasion pour tous les dessinateurs de montrer leur bonne foi. À vos crayons, non-islamophobes » ! Trouez donc la page blanche sans toutefois trouer la toile de l’histoire de la sourate !…Nabe au pays des Soviets  Quoi ? Nabe, dans son éternel tropisme oriental, serait parti faire le voyage de Russie ? Eh non ! C'est la Russie qui est venu à lui (et à nous) — et la pire de toutes les époques ! Celle de l'Union Sovétique années 30, qui bâillonna tous ses artistes non aux ordres, jusqu'au suicide de beaucoup d'entre eux : Boulgakov, Maïakovski, Mandelstam, Pasternak, Gorki… Nabe qualifie l'idéologie de notre époque de « communionisme », et c'est là qu'il atteint à la plus grande lucidité politique sur notre temps : « C'est fou comme le pays s'est soviétisé depuis le 7 janvier ! C'est la dictature de la liberté ! Charlie Hebdo en est l'organe officiel… Le seul journal qu'on doit lire… Autant dire La Pravda. / On se croirait dans l'Union Soviétique où seuls avaient le droit de s'exprimer les écrivains officiels […] : vingt mille intellos-collabos du pouvoir, alors qu'une demi-douzaine à peine est passée à la postérité, et encore ! » (p. 144). Qui, croyez-vous donc, passera à la postérité après-demain, de tous ceux qui se sont exprimés sur « Charlie » ? Êtes-vous prêts à parier ? En tout cas, voici l'équation : Nabe, refusant de communier « avec l'esprit Charlie maintenu artificiellement en vie », est marginalisé à mort. « Jamais peut-être depuis Staline les vrais artistes n'ont eu autant de difficultés à s'exprimer qu'en France aujourd'hui. » CQFD ! L'anti-islamisme, à partir d'une grande communion œcuménique autour de « Charlie », est devenu un nouveau communisme — qui ne pense pas comme « eux » (les gens au pouvoir) est « fasciste » : « Voilà pourquoi les nouveaux Soviétiques de la liberté d'expression et du droit au blasphème voient l'islamisme comme un fascisme. Logique. » Doit-on s'étonner alors de ce que Nabe veuille quitter cette France-là ? Il n'a pas l'intention de se « laisser écraser d'avantage comme Alfred Jarry » : « L'exil, c'est vital ! » (p. 147). Là, nous sommes bouleversés : nous (je) compren(ds)ons son drame d'artiste… Rien de nouveau sous le soleil du rapport de la France à ses artistes… Aujourd'hui, plus que jamais, nous artistes, sommes NUS (Nouvelle Union Soviétique). Fictions   Retour en arrière dans le temps. Flash back ! Nous sommes en 2006. Ce n’est pas « l’avocat d’un chansonnier » (Bernard Maris et Houellebecq, selon Nabe) qui a choisi la couverture fatale (« C’est dur d’être aimé par des cons… » – soit : « C’était clair : Charlie Hebdo prenait tous les musulmans, c’est-à-dire tous les arabes, pour des cons ! »), mais un Juif qui sait ce qu’« avoir peur de Dieu » veut dire, Georges Wolinski. « Eurêka ! » Il a trouvé : voilà la « une » du 8 février 2006 : « Un Mahomet riant aux éclats, tenant le journal danois, et qui [dit] : “C’est la première fois que les danois me font rire !”, et sans montrer les caricatures, bien sûr ! » (p. 67). « Ils » ont opté pour cette solution d’un grand artiste du dessin satirique… Flash forward… Vouuûff !! Nous sommes le 11 septembre 2015 : je n’ai toujours jamais acheté ni même ouvert un seul exemplaire de Charlie Hebdo (ça ne m’a jamais intéressé)… Personne n’est mort. Les ventes s’étiolent, mais le journal continue son p’tit bonhomme de chemin… Je n’ai pas écrit cet article, éloge « scandaleux » ; la répression ne commence pas…  Je ne quitte pas Mediapart qui n’est qu’une caricature de média par-ta-gé (tout comme notre société n’est qu’une caricature de démocratie : en vérité en vérité tous les pouvoirs sont concentrés en peu de mains, celles des propriétaires de la société, qui vivent en réseaux bien compris, et décident de tout) : on y a relayé tous mes 15 (quinze) textes de critique d’art, et c’est bien normal car ils sont tous d’assez haute volée… (Quelle prétention !) On m’y a toujours répondu, toujours encouragé… Surtout Edwy Plenel, qui a reçu en premier tous mes textes, et qui est même épargné dans ce Patience 2, page 24 : « Des défections étaient à noter […] Une surtout m’avait sauté aux yeux : Edwy Plenel ! Si Edwy Plenel n’était pas Charlie, c’est parce qu’il savait lui aussi, comme moi, que Charlie Hebdo était vraiment islamophobe. » (Par ailleurs, il est l'auteur d'un ouvrage titré Pour les musulmans aux éditions La Découverte, réédition 2015 avec une « Lettre à la France » écrite après les attentats de Charlie.)  Tout n’est pas que réseau, compromission et corruption.  Je ne fonde pas une vraie revue en bon vieux papier, Les Cahiers de Tinbad : il faudra payer pour me lire (c’est connu, on respecte mieux et plus les prostituées (dites « femmes publiques ») qui se font payer cher). Écrivain public (qui doit relayer tout seul ses textes via les réseaux sociaux et autres systèmes interconnectés, suppliant presque, « lisez-moi ! »), c’est pas une vie… G.B.

  Depuis qu’il est devenu auto-producteur avec son concept d’antiédition, l’écrivain Marc-Édouard Nabe nous a habitués aux « attentats littéraires » : le portrait d’un Paris gelé dans l’immobilité d’une restauration esthétique et morale à tout va dans L’Homme qui arrêta d’écrire ; un titre impossible à faire passer dans l’édition normale (éditeur, j’aurais rechigné… et vous ?), L’Enculé – arbre qui cacha cette forêt : l’originalité profonde de son livre : se placer du point de vue du bourreau tout en défendant moralement la faible victime, Nafitassou Diallo. Voici maintenant un livre-en-forme-de-magazine : Patience 2. C’est un attentat littéraire du plus bel effet : s’afficher violemment anti-« Charlie » quand des millions de Français ont été pour jusqu’à l’aveuglement… Comme l’écrit Nabe page 13, « en France c’est comme ça : l’intelligence régresse mais l’enquête progresse »…

  Premier résultat public visible : décollages furieux (fig. 1) des collages sauvages de planches-test d’imprimerie du magazine dans les rues du quartier des éditeurs à Paris (le sixième)[1] ; censure par omission dans la presse institutionnelle : pas un mot… Rien. Nada ! Nada ! Nada[2] !… Cette censure-là est bien plus efficace que l’ancienne, l’interdiction d’État qui, elle, faisait parler des livres qu’elle interdisait. On connaît la fortune actuelle de l’Enfer des bibliothèques… Finalement, on regrette tous les Ernest Pinard (censeur des Fleurs du mal et de Madame Bovary) qui avaient, eux, un flair infaillible pour repérer la véritable littérature, celle qui a à voir avec le Mal. Mal radical parfois. Ils étaient nos meilleurs éclaireurs.

Fig. 1 : hommage à Jacques Villeglé © Guillaume Basquin Fig. 1 : hommage à Jacques Villeglé © Guillaume Basquin












  Patience 2, donc. La couverture déjà… Impossible de parler de ce « magazine » sans en montrer la couverture, très violente et politiquement incorrecte (euphémisme, n’est-ce pas ?). La voici reproduite.

Couverture

  Ma première réaction a été : « Ah ! un peu facile : les “Charlie”, dans leur multitude bienpensante, sont des “fascistes” à vouloir nous entraîner dans leur “bonne” pensée … » J’avais faux. Ce n’est pas du tout ça que Nabe a voulu dire. Encore faut-il se renseigner, et l’écouter, dans une vidéo qu’on peut trouver sur son site, présenter son « livre » rue des Trois-Portes, lieu historique de la fondation d’Hara-Kiri, ancêtre de Charlie Hebdo. Verbatim : « Même “lui” est “Charlie”. On en est arrivé à un tel stade de compromission, de traîtrise, de dégueulasserie, de guimauverie, que même Hitler aujourd'hui serait “Charlie”. » Tout à fait différent, n’est-ce pas ? On sait que les masses ne sont pas toujours (pas souvent ?) éclairées, malheureusement ; dans un livre essentiel de Georges Bernanos, La France contre les robots, récemment réédité par les éditions du Castor Astral, on apprend que ce sont les masses, après tout, qui ont porté Mussolini et Hitler au Pouvoir absolu. C’est très gênant, n’est-ce pas ? Ça ne se dit pas… Dès 1945, Bernanos écrivait : « Il est possible que ces vérités déplaisent. » Car, la voilà cette vérité déplaisante du temps d’alors : « Ce qui fait l’unité de la civilisation capitaliste, c’est l’esprit qui l’anime, c’est l’homme qu’elle a formé. Il est ridicule de parler des dictatures comme de monstruosités tombées de la lune […] dans le paisible univers démocratique. Si le climat du monde moderne n’était pas favorable à ces monstres, on n’aurait pas vu en Italie, en Allemagne, en Russie, en Espagne, des millions et des millions d’hommes s’offrir corps et âmes aux demi-dieux, et partout ailleurs dans le monde […] d’autres millions d’hommes partager publiquement ou en secret leur nouvelle idolâtrie. » Plus grave : « Car les Démocraties, vous le savez, […] comptaient beaucoup d’amis des fascismes – des millions et des millions d’hommes acclamaient une doctrine qui, non seulement reconnaît à la Collectivité tout pouvoir sur les corps et les âmes, mais encore fait de cette sujétion totale de l’individu – pour ne pas dire son absorption – la fin la plus noble de l’espèce. » L’incroyable s’était produit : les hommes s’étaient mis à mépriser ce qui fait l’essence humaine même, la liberté. Dans cette grande opération de manipulation des masses qu’a été l’affaire « Je suis Charlie », même Hitler, l’incarnation même de la grande catastrophe métaphysique de l’Occident pour les Temps modernes, ce symbole du Mal absolu qu’a été le nazisme populaire, aurait probablement été « Charlie »… Oui, ça se tient. Maître en esthétisation de la politique (alors qu’il faut politiser l’Art, comme le disait Hans Jürgen Syberberg dans un ouvrage capital, La Société sans joie[3]nous y sommes !), il aurait très probablement défilé le 11 janvier aux côtés de François Hollande…

  Et voilà pourquoi Nabe, dans Patience 2, a fabriqué, dans la grande tradition des artistes historiques du photomontage politique (John Heartfield et Georges Grosz), des montages satiriques « problématiques » : parmi d’autres, le pubis d’une jeune fille en fleur devient la moustache toute hitlérienne d’une célèbre chroniqueuse de radio connue pour son fanatisme de la Laïcité anti-arabe et sa participation active à une certaine désinformation de l’audiovisuel français d’État (fig. 2) – ce n’est pas parce qu’on est gay and lesbian friendly qu’on n’est pas une (ou un) raciste néoconservateur – cela ne dédouane aucunement de participer activement à un système d’oppression qui bâillonne la pluralité d’expression et le véritable multiculturalisme (par exemple, le droit accordé aux femmes de se voiler si ça leur chante – l’excellente cinéaste iranienne Samira Makhmalbaf, fille de Mohsen, à l’époque de son beau film La Pomme, avait défendu à Cannes le port du voile quant à sa personne comme droit à se garder pour son Dieu son homme – qui, pensez-vous donc, est le plus « moderne » et radical, le grand cinéma néo-réaliste iranien, ou le cinéma d’appartement bobo français ?…) Et puis quoi encore ?

Fig. 2 : photomontage satirique, p. 19 © Nabe Fig. 2 : photomontage satirique, p. 19 © Nabe

   

 




 

  Il faut se défaire de ce mauvais goût, de cet occultisme quant au socialisme-pas-si-mou : le vrai fascisme, il faut sans cesse le rappeler, c’est de vouloir imposer « son » point de vue à tous les autres, sans respecter, ou tout du moins écouter, leurs convictions. (« On était toujours au cœur de cette confusion malsaine, de ce cynisme assumé, déniant aux croyants le moindre avis politique », p. 71.) Par ailleurs, il ne faut jamais l’oublier, Hitler était végétarien : c’est tellement progressiste de l’être, tellement du côté du « bien », de l’écologie… Irréprochable !… Nabe ne joue plus. Les bouts de photographies qu’il agençait naguère pour le plaisir de la stupeur, sous ses doigts armés d’une souris d’ordinateur, se sont pris à signifier. Désormais, à l’interdit poétique s’est substitué l’interdit social, ou plus exactement, sous la pression des événements et de la Propagande, dans la lutte où l’artiste se trouve pris, ces deux interdits se trouvent confondus : dans notre temps de dictature médiatique de la pensée unique, il n’y a plus de poésie que de la Transgression. (Je dois ici remercier les ayants-droit d’Aragon, car j’ai honteusement détourné un texte de lui datant de 1935, « John Heartfield et la beauté révolutionnaire[4] ».)

  Ce « magazine » illustré de Nabe circule à Paris sous le manteau, hors de tout lieu de vente institutionnel (c’est-à-dire via la plateforme de vente à distance de l’auteur sur Internet) ; quand il vous parvient, on a comme l’impression d’être en possession du dernier livre de l’auteur de « l’infâme Justine » et de « l’encore plus ignoble Histoire de Juliette »… La caravane de la Littérature passe, et les chiens, lassés, n’aboient même plus… Les anti-Pinard ont bien repéré les dernières productions de l’anti-littérature : voici, par exemple, (et je m’excuse de ce procédé vulgaire, mais nécessaire à mon discours – il faut le voir pour le croire), l’incipit du dernier livre, Un amour impossible, déjà un énième succès critique, de Christine Angot : « Mon père et ma mère se sont rencontrés à Châteauroux, près de l’avenue de la gare, dans la cantine qu’elle fréquentait, à vingt-six ans elle était déjà à la Sécurité Sociale depuis plusieurs années, elle a commencé à travailler à dix-sept ans comme dactylo dans un garage, lui, après de longues études, à trente ans, c’était son premier poste. » Aucune musique, aucun rythme, nous sommes d’accord ; mais, plus grave : c’est carrément laid et très mal ponctué. Si j’étais professeur de collège, j’aurais très mal noté cette copie… Comparez avec n’importe quelle phrase de n’importe quelle œuvre de Sade ou Stendhal ou Flaubert…

  Mais qu’y lit-on, me demande un lecteur pressé ? Eh bien, c’est que c’est très difficile à résumer. Un résumé, genre dans lequel je me sens malhabile, ne vous donnerait pas grand goût à la lecture de cet ouvrage, je crois. Il faut y distinguer plusieurs moments ou chorus.

 Un livre d’artiste

  Et d’abord, c’est un livre d’artiste, plus exactement c’est le premier livre d’artiste sur le sujet. Et par quelqu’un qui, en plus d’avoir connu intimement le fondateur historique (le Professeur Choron) du vrai Charlie Hebdo, Hara-Kiri, y a dessiné régulièrement pendant deux années, de 1974 à 1975, alors âgé de 15 à 16 ans. Est-ce un hasard si c’est le seul livre sur l’événement dont on ne parle pas en France, pays connu depuis longtemps pour ne pas aimer ses artistes vivants (la liste est longue, inutile d’insister…) ? Non, je ne le crois pas… Le livre d’« idées » d’Emmanuel Todd, Qui est Charlie ? (pas lu par votre serviteur), lui, et même s’il avançait certaines idées communes à celle de Nabe (c’est surtout la France islamophobe qui a défilé le 11 janvier – réalité déplaisante à entendre qui culmina lors de la publication d’un dessin odieux d’Uderzo, repris par exemple par Paris Match, où l’on voit le personnage d’Astérix (le franchouillard par excellence) bouter hors de Gaule un « bicot » à babouches[5] – l’Arabe ayant remplacé le Romain) a eu droit à une couverture médiatique tout à fait extraordinaire… Qui en France a pu ne pas en entendre parler ? Pas grand monde à part quelques ermites, je pense…

  Outre les nombreux collages et montages qui s’y trouvent (une mention toute spéciale au montage stupéfiant de la page 101 où l’on voit Michel Houellebecq mimiter tour à tour Céline, Baudelaire, et même Artaud (excusez du peu…) – le tout au milieu de Patrick Sébastien, « son maître » selon Nabe), il faut y insister : au milieu du réalisme le plus prosaïque (la description, commentée numéro par numéro, « Une » après « Une » et page après page, de tous les Charlie Hebdo – quel boulot ! Digne de L’Histoire dune revue, les « Cahiers du cinéma » d’Antoine de Baecque ou de L’Histoire de « Tel Quel » de Philippe Forest – puisqu’il n’y manque pas les nombreuses histoires de ruptures et démissions diverses au sein des différentes revues – qui s’était collé à cette tâche avant Nabe ? personne !) ou atroce (les scènes d’assassinat mêmes), Nabe injecte par-ci par-là des envolées poétiques qui trouent la page blanche (c’est d’ailleurs ce qui caractérise tous ses écrits) :

  – Dès la page 4 (nous sommes au décrochage de « l’exposition Hara-Kiri de Nabe » le 7 janvier (j’y étais, in et off)) : « À ce moment-là les cloches de la cathédrale Saint-Alexandre-Nevsky [ô saint Eisenstein !] retentirent. Le son souleva le ciel, le sortit de sa ouate grise comme on sort un flemmard du lit. » Patience 2 est bien un roman (de l’actualité la plus brûlante)… Père, ne vois-tu pas que tous nous brûlons ?…

  – P. 30 : reliant les deux actions séparées du GIGN et du RAID contre, respectivement, les frères Kouachi en pleine campagne, et Coulibaly en plein Paris, Nabe imagine une équivalence musicale jazzistique (« Il est fou ! Il est fou ! ») : « C’était comme si deux orchestres de jazz allaient jouer un même morceau en même temps… Ça a d’ailleurs existé ! Ç’est le célèbre disque manifeste Free Jazz avec les deux quartets croisés d’Ornette Coleman et d’Eric Dolphy ! » Démonstration écrite : « Juste avant que la nuit tombe, les deux solutions finales vont en effet exploser en même temps, dans le bruit, la fumée, les images fracturées, les coups de feu, les écorchures, les cris, les soubresauts, sur fond de néant propagé par les infos hoquetantes… » Musique : « Gargouillis étranglés de clarinette basse et rafales de saxos alto d’assaut ! Bâtons d’explosifs et baguettes de batterie ! Grenades et trompinettes à sourdine ! Breaks de kalachnikovs ! Coups de feu et de cymbales sourdingues… » Le Bruit et la Fureur…

  – P. 33 : sur l’assaut du RAID : « Un assaut, c’est orchestré comme un feu d’artifice, une fois que c’est parti, tout s’enchaîne comme une pièce de Molière sous Louis XIV avec ballets mis en musique par Lully […] le spectacle doit se terminer par l’embrasement du décor ! Jardins et bassins aspergés de feux ! Toute la nuit de Versailles, pardon, de Dammartin, sera illuminée s’il la faut. C’est la fête de l’Imprimerie enchantée ! […] Pour montrer que la pièce est terminée, les gendarmes qui en ont assez de ce Guignol lèvent le rideau de l’Hyper Cacher […] magnifique image de ce rideau de fer montant lentement, et dévoilant un corps par terre… […] Comme dans L’Iliade, les hérauts du RAID foncent, boucliers en main… »

 L’impubliable

  Autre caractéristique de tous les écrits de Nabe depuis qu’il s’anti-édite : tous seraient impubliables dans le monde actuel de l’édition… Alors, il en profite, le « Nabus » (ainsi que Sollers l’appelait avec affection quand ils se voyaient presque tous les jours), pour attenter à chaque nouveau coup joué un peu plus aux bonnes mœurs littéraires. Où ailleurs que dans son système d’anti-édition pourrait-il faire ça ? Nulle part en vérité. Moi, éditeur, je ne le publierais sans doute pas tel quel… Dans sa jeunesse (dans Au régal des vermines très exactement), l’artiste déclarait que la position idéale de l’écrivain c’était la prison – on se souvient d’un écrivain américain déclaré traître à sa patrie écrivant, enfermé dans une cage de fer : « Naufrage de l’Europe… Ego scriptor… » – l’anti-édition est devenue la prison idéale de Nabe : commercialement, il a du mal à agrandir son cercle de lecteurs puisque tout le monde, pour le punir de cette liberté inadmissible, le snobe en l’occultant ou alors le traîne en diffamation (pas un seul écrit sur lui sans la mention « antisémite » – le boulet très efficace, ô combien !, qu’on lui a accolé dès son premier livre – toutes ces dernières années dans la presse non Internet) sans droit de réponse possible de sa part (encore, récemment, son ancien « fan », Yann Moix, dans les colonnes de Libération) ; mais artistiquement, il est l’auteur le-plus-libre-du-monde : il dit souvent être au Paradis quand tous les autres seraient en Enfer (c’est-à-dire au « paradis » de l’édition commerciale pavé de bonnes intentions comme l’on sait…) « La prison mène à tout, il suffit de ne jamais en sortir », écrit Nabe page 30, méditant sur le Jean Genet d'Un chant d'amour.

 La position (politique) de l’auteur

  Et d’abord, cette évidence : le 7-Janvier n’a pas été le 11-Septembre français contrairement à ce que raconte la Propagande (tout comme dans L’Homme qui arrêta d’écrire, on dirait qu’il n’y a plus qu’un seul journal, La Pravda !) : un attentat est une destruction aveugle (l’acte surréaliste même, selon André Breton…), rien de tel là : « Pour une fois qu’il ne s’agissait pas d’un attentat aveugle ! […] Je n’ai pas souvenir d’un attentat aussi ciblé et groupé. […] Là, c’étaient des célébrités. Du jamais vu ! » (p. 7). Par-delà Bien et Mal, c’était nouveau… « L’exécution des membres de Charlie rappelait plutôt celle de Ben Laden. Ce n’était pas un 11-Septembre bis, c’était un Abbottabad bis ! Entrer dans une bâtisse où ils savaient que leur cible se trouvait, tuer les gardes, monter à l’étage, surgir en surprise, repérer qui était le chef (Charb), et l’abattre… » (p. 14), etc. etc. Au pire, c’est aux frères James qu’on peut comparer les frères Kouachi : du pur banditisme froid mais pas aveugle. Pour reconstituer les scènes des attentats (en vérité des assassinats très ciblés – boum ! boum ! boum !…) des frères Kouachi et de Coulibaly, Nabe utilise une technique très cinématographique : il montre ce qui se passe, sans vraiment juger. La caméra-sur-pied de Nabe, bien stable, pas d'affolement (comme chez les Frères Kouachi après leur vengeance), pas d'égarement de « cambrioleur », filme le moment fatal : « ­— Vous avez insulté le Prophète, vous allez payer, dit l’un des Kouachi aux autres “résistants”. » (p. 16). (Vous aurez noté le terme résistants mis entre guillemets quand il s’applique à des types qui avaient invité dans leurs colonnes presque tout ce que la France compte d’hommes et de femmes du Pouvoir…) C’est « mal » ? Oui, peut-être, mais alors seulement pour ceux qui ignorent encore que la vraie littérature a toujours eu à voir avec le Mal total… La Littérature et le Mal… Sade… Bataille… Genet (« C’est encore du Jean Genet en vrai ! », p. 41)… Pasolini… Et surtout, Dostoïevski : « Je passerai rapidement sur la bibliographie dostoïevskienne évidente qui traverse ce drame du 7 janvier : Les Frères Kachouiramazov ; Les Idiots ; L’Éternel Charlie, et Les Dépossédés bien sûr. » (p. 18). En cinéma, qu’ont-ils fait d’autre que montrer des personnages englués dans le Mal total (jusqu’à rejoindre une certaine sainteté), des cinéastes aussi divers que Bresson (L’Argent), Bruno Dumont (La Vie de Jésus) ou encore Gus Van Sant (Elephant) ? Toutes apologies du Mal radical ? Eh non ! Il firent tous montre d’une juste distance, objective. Pas de jugement trop subjectif… ou alors, l’abjection ! Baise-moi, l’horrible film de Virginie Despentes (le film le plus laid vu de ma vie (bien remplie) de cinéphile)… Film qui, dans une totale subjectivité revendiquée par une caméra toujours portée à l’épaule (ce cliché d’un cinéma faussement cassavetien), montre la vengeance répétée de deux femmes violées contre des hommes-en-tant-que-porteurs-de-couilles… Cette scène de lynchage d’un pauv’ type innocent qui venait de retirer de l’argent à un distributeur… le recadrage zoomé lorsqu’il est exécuté froidement… si j’m’en souviens !… Une « cinéaste » capable à ce moment-là (l’assassinat aveugle d’un mâle-en-tant-que-mâle-représentant-du-phallus) de zoomer sur la souffrance mérite notre plus profond mépris. Zoom de kapo sur une cervelle qui éclate… Et la laideur du son-déjà-numérique… Oui, « le travelling est affaire de morale »… « La souffrance n'est pas une star », disait Godard. Comparez maintenant avec la technique stylistique nabienne : bagatelles pour deux massacres : 1/ « Les deux Kouachi s’étaient bien entraînés au Yémen. Avec un AK-47, le recul est énorme, il faut viser la taille si on veut atteindre le buste, et bien s’approcher si… » (p. 16). (De là à ce qu’on accuse Nabe d’avoir lui-même appuyé sur la gâchette… il n’y a qu’un petit pas pour la presse…) 2/ « Comme Coulibaly avait déposé un de ses flingues sur une palette de sacs de farine, un otage, Yoav Hattab, décida de faire le brave. Il empoigna la kalachnikov et appuya sur la gâchette pour liquider ce nègre nazi… Mais le terroriste avait l’oreille aussi fine que celle de Jesse James le 3 avril 1882, à Saint Joseph (Missouri) lorsqu’à coup sûr il entendit derrière lui Bob Ford armer son colt pour l’abattre. Hattab n’eut pas la chance de Ford […] l’arme qu’il avait piquée était enrayée ! […] Sans hésiter, Coulibaly tua Yoav… Pas de pot ! Si la kalach’ avait fonctionné… » (p. 30). Tout y est du montage cinématographique langien (M le Maudit), ou même bressonien (L’Argent) : champ/contre-champ ; son en avance sur l’image ; plans-inserts, etc. Plus avant, page 41, Nabe écrit : « Même si ce sont des cons, même s’ils méritaient l’enfer en tant qu’hommes pour leur geste, les Kouachi méritent le Paradis parce que seul des saints auraient pu faire ce geste ! Tuer douze personnes pour venger le Prophète ! Il n’y avaient que des saints ou des assassins (autant écrire des assassaints) qui pouvaient être les auteurs d’un acte pareil ! » (C’est moi qui souligne ce magnifique mot, pure création verbale nabienne : « assassaints ».) Difficile dialectique du Bien (céleste) et du Mal (terrestre) à la saint Genet…

  À l’inverse, voici la position (mauvaise) politique de Val-Charlie : souligner « l’injustification systématique de tout acte de résistance [arabe]… Particulièrement ceux des femmes… ». Voici la première couverture dangereuse pour Charlie selon Nabe (en 2002) : « Dieu prix Nobel de la guerre ». C’était confondre  et assimiler la guerre de résistance politique de certains Arabes contre l’impérialisme yankee – équivalente à celle des Indiens d’Amérique (qualifiés d’outlaws et mis à prix pour leurs têtes par les pouvoirs médiatiques d’alors – voir le chef d’œuvre crépusculaire de John Ford à ce sujet, Cheyenne Autumn (1963)) contre le vol de la terre de leurs ancêtres à la fin du 19e siècle – à une guerre de religion.

  Nabe doit sans arrêt marteler cette évidence, tellement elle ne semble pas passer (on dit de lui que « c’est un cerveau malade ») : « Ce n’est pas au nom de la religion que les attentats du 11-Septembre s’étaient faits, imbécile ! » (L’imbécile en question étant… Val !) Et surtout : « Non, le terrorisme n’est pas une provocation… C’est une justice qui s’abat sur l’injustice ! » (p. 73). Soyons clair : j’aime la vie (Nabe en est un adorateur), je n’ai pas du tout envie d’un embrasement terroriste en Occident au nom d’un « choc des civilisations », je crache sur les adorateurs d’un slogan tel que ¡ Viva la Muerte ! ; mais je sais aussi qu’il faut régler la justice au Moyen-Orient en amont de tout règlement sécuritaire (tu parles !) de la question. Que fait l’ONUque ?

  Au lieu de se scandaliser comme tous les « adultes » de la presse de notre pays, sur les dégâts de la colère des banlieues, Nabe se focalise sur les raisons de cette colère, comme un certain Ford, cinéaste, pour un autre temps et dans un autre pays… Qui dira qu’il a eu tort dans 60 ans ?

  Par ailleurs, Nabe précise ici, dans ce roman, encore un peu plus sa position d’anarchiste total des Lettres françaises : « Moi, j’ai toujours été contre toutes les guerres et pour toutes les guérillas. » Anarchisme viscéral… C’est un bon sujet d’étude pour un étudiant… Thésards, à vos crayons !

 Un procès sans appel de l’islamophobie du nouveau Charlie Hebdo

  Il faut s’ouvrir les yeux en lisant la description ultra-précise de tous les numéros du nouveau Charlie Hebdo (soit, après 1992) par Nabe : ça n’a été qu’une « longue croisade contre les Arabes ». L’histoire d’un long étalage de racisme déguisé en « droit au blasphème »… Moi qui n’ai jamais acheté ce canard déchaîné après les Arabes, je n’aurais jamais pu imaginer cela tout seul… Car oui, c’est triste à dire mais Charb et Val n’étaient que de petits bourgeois blancs qui se permettaient d’insulter le Prophète en permanence, « pour se marrer ». (Quelle rigolade !) Leur « crime » ? Avoir la Foi… Ça, les fanatiques de la Laïcité, ‘y supportent pas !… « Il faut ouvrir les numéros et constater le nombre incroyable de dessins et de brèves, de textes aussi péremptoires que désinformés et de slogans matraqués contre les islamistes en particulier et les Arabes en général… L’islamophobie jusqu’à la nausée, c’était à l’intérieur de Charlie que ça se passait ! » (p. 64). Mais il y a plus : « Tous les moyens étaient bons pour décrédibiliser politiquement la résistance arabe où qu’elle se trouve. Même dans le passé ! » Même Sartre, pourtant « sacrée ganache démocratique insupportable, était enrôlé à titre posthume, en 2006, par Charlie Hebdo, parmi les adeptes du terrorisme », dans une caricature sur la violence arbitrée par Alain Finkielkraut ! On l’y voyait représenté en terroriste ! (Parce qu’il avait préfacé ce « damné de la terre » qu'était Fanon ?) Qui contrôle le passé contrôle le présent, c’est bien connu…

  Comment ? Vous êtes choqué ou choquée par l’affreux « portrait » de Philippe Lançon en « Elephant Man », page 106 (on a vu ce photomontage dans certaines rues de Paris) ? C’est que vous n’avez pas lu ce qu’il écrivit dans Charlie en 2004 : « Une intervention américaine en Irak était peut-être justifiable. » (Si vous ne comprenez pas la logique ce que je viens de dire, il vous faut séance tenante lire Printemps de feu de Nabe – voir ma chronique sur ce livre dans ce même « blog » Mediapart, le 18 février 2015.)

  2004 marque le vrai début d’une « croisade antiarabe au sens strict ». « Tout était analysé comme si, en 2004, on vivait en plein XVIIIe  siècle, et qu’il fallait combattre légitimement les diktats de la religion… Ce qu’ils ne comprenaient pas, ces imbéciles, c’est que la religion avait changé de camp : maintenant, c’était la laïcité, la religion au sens “opium du peuple”. » (p. 62). Où Nabe rejoint finalement certaines des dernières préoccupations de Sollers quant à la nouvelle transgression des valeurs aujourd’hui… (Sollers apparaît plusieurs fois dans ce livre illustré, de façon positive et affectueuse. Par exemple, page 43, il prouve à Nabe que le titre L’Idiot International était tellement supérieur à celui de Charlie Hebdo pour la simple et bonne raison qu’on n’aurait pas pu créer un mouvement populaire de masse sur ce slogan : « Je suis L’Idiot »… J’aime mieux quand Nabe dit « oui » aux gens que j’admire moi-même que « non ». Ouais, ouais, ouais… Yes I will Yes…) Les Pouvoirs changent, les oppositions aussi ! La résistance gauchiste au pouvoir gaullien perd de son sens sous la dictature (faussement molle) mitterrandienne… Que penser d’adultes se branlant sur le « satanique voile » ? « Ils ne pensaient tous qu’à ça. Le voile, c’était comme une musique lancinante de semaine en semaine… Blabla de Val : “Que voile ce voile ?” » (p. 63).

  La capture, montrée comme celle d’un grand singe, d’un éminent Chef de la résistance arabe, Saddam Hussein (pourtant adepte d’un État fort et laïc) ? « Cette bonne blague ! La pendaison de Saddam Hussein, ça les fit presque autant rire que sa capture, à Charlie ! “Marié ou pendu dans l’année”, disait un Saddam vu par Charb […] Toujours le premier à se foutre de la gueule d’un exécuté… » C’que c’est drôle !… On n’en croit pas nos oreilles… Toujours, les arabes (forcément intégristes et fanatiques), y étaient représentés entourés de « plein de mouches » : un Arabe musulman intégriste, ça pue énormément ! « Au fil des années, Charlie était vraiment devenu La Libre Parole[6] »… Car hélas oui, « dans presque tous les dessins, la ceinture de bâtons de dynamite chez l’Arabe devenait un cliché graphique exactement comme le nez crochu pour les juifs dans les hebdos de l’Occup’ ». Éternel retour… Que dire alors ? Eh bien conclure ce sous-chapitre par ce diagnostic vital sans appel du Docteur Nabus : « Ce qui chiffre à treize années complètes leur acharnement antiarabe croissant (si j’ose dire) que les “Je suis Charlie” d’aujourd’hui glissent sous le tapis… » Qui glisserait en premier ne rirait pas le dernier… Ça nous arrangerait trop bien de « faire partir le “différend” avec les musulmans des caricatures de Mahomet en 2006 »… Mais c’est historiquement faux ! « Non, Charlie avait déjà caricaturé le Prophète et tout seul, comme un grand, sans avoir l’excuse de défendre un confrère danois par solidarité “libertaire”… » Liberté ! que de crimes on commet en ton nom !…

  Ah ! ça ira, ça ira, ça ira…

  Les fanatiques les nazislamistes, on les pendra !

  Quoi encore ? Vous pensez que Nabe est bien cruel envers ses anciens confrères d’Hara-Kiri ? Eh non ! Tout comme dans son Journal intime (ou plutôt « extime »), il les aurait voulus meilleurs, ses potes en dessin… Quand il repère, au cours de ses visionnages prolongés sur microfilms à Beaubourg, de bons dessins de Gébé, Siné, Wolinski ou Vuillemin, il n’hésite pas une seconde à leur rendre hommage : page 62, à propos de Gébé : « Fantastique dessin de deux Irakiens qui recevaient par parachute un “paquet de démocratie, ration individuelle” […] Béni soit Blondeaux ! » Rendons ici aussi justice à Wolinski qui fut le seul à sauver cette bande de « traîtres à leur bienfaiteur » que fut en général l’équipe du « nouveau » Charlie lors de la mort du Professeur Choron, en 2005 : pas ou peu d’émotion. « Dans le numéro suivant, Wolinski fera quand même une bande, aux superbes noirs et blancs. » Et Siné est sauvé au milieu de la chute généralisée : « Et Siné lança quand même : “Choron, au secours, reviens, ils sont tous devenus socialistes !” » Le (vrai) mauvais esprit satirique ne peut jamais être du côté du Pouvoir…

 L’annonce faite à Val

  Il faut se rendre à cette évidence, que cela plaise ou non : Ben Laden, qui était comme un grand chef Indien de la résistance Arabe – un Sitting Bull, un Geronimo ou un Cochise, tous héros et martyrs de peuples exterminés depuis – avait prévenu Val-Charlie de la menace qui pesait sur eux, dès mars 2008 : « Si la liberté d’expression n’a pas de limite pour vous, alors vous devez être assez ouverts pour accepter notre liberté d’action. » C’est la loi du talion : à transgression dans « l’expression », transgression égale dans « l’action »… Cette « annonce faite à Val » n’a pas été écoutée, c’est le moins qu’on puisse dire… Que ne sont-ils mis à peindre des asperges ou des pivoines pour se mesurer à Manet plutôt qu’à Uderzo ? Ou même ils auraient pu se mesurer à Daumier pour rester dans le domaine de la caricature… ou à Felix Vallotton pour le trait ?… Mais, non ! En 2010, Nabe nous apprend qu’« il y avait au moins dix à quinze dessins contre les Arabes dans chaque numéro » ! Si si… « La cible n’était plus le terroriste islamiste mais carrément la femme voilée […] C’était devenu Burqua Hebdo […] Pour Cabu, elle était une chienne : une de ses bandes s’appelait “Le monde vu de ma niche”. Sous-titre : “Ce qu’entrevoit une femme voilée”. » (C’est moi qui souligne.) Ah ! c’est trop écœurant, j’arrête là ma recension de l’islamophobie primaire de Val-Hebdo… Stop.

 Morale

   Il faudra s’y faire, la « morale » triste et « scandaleuse » (pour le moment) de cette histoire sanglante, c’est que « finalement, les frères Kouachi ont été les deux derniers lecteurs de Charlie Hebdo, et c’est par charité qu’ils sont allés l’achever avant que le déshonneur ne soit trop grand » (p. 48) ! « On a vengé le Prophète Muhammad ! On a tué Charlie Hebdo ! », devaient crier les frères Kouachi avant de quitter la rue Nicolas-Appert… Quant au « testament de Coulibaly », en voici un extrait choisi à la page 38 : « Vous attaquez le khalifat, […] on vous attaque. Vous pouvez pas attaquer et rien avoir en retour… » Ça fait peur, oui ; alors arrêtons peut-être de soutenir certains régimes qui…, non ? Car en vérité en vérité, « ce n’étaient pas seulement les intégristes qui ne voulaient pas qu’on touchât à Mahomet, mais tous les musulmans du monde » (p. 67). La voilà, oui, l’incompréhension de fond, le vrai « choc des civilisations » : « C’est ça que les Blancs ne comprennent pas, aveuglés par leur occidentalisme toujours suicidaire, et jamais sacrificiel : si les djihadistes ne cherchent ni à fuir ni à se cacher, c’est parce qu’ils sont dans une logique de sacrifice, et pas de suicide. Le dernier acte de leur action est toujours l’affrontement perdu d’avance avec la police de l’État visé… » (p. 27). (Et certainement pas l’espoir et l’attente d’atteindre enfin les 70 vierges promises du Paradis du Coran…) Non réconciliés ! Voilà pourquoi Nabe, dans l’annonce qu’il avait lui-même faite à la parution prochaine de son Patience 2, avait pu sous-titrer : « Pourquoi la France ne comprend rien au terrorisme ». Et, hélas, il y a plus encore : « Un immigré français, à partir du moment où il est tueur » est décompté des morts par la police ! « Plus considéré ni comme un Français, ni comme un mort ? Même pas mort ! Ce ne sont pas des êtres humains, voyons !… Ils sont décomptés du royaume des morts ! Ô Dante, interviens ! » (p. 33).

  Je ne parlerai pas ici de l’injustice de traitement réservé, tout particulièrement en France, au délit d’antisémitisme exprimé (ou dessiné) par rapport à celui d’islamophobie… Deux poids, deux mesures… Collaboration de l’époque de Vichy non digérée ? C’est un terrain très (trop) glissant… mais réel !

 L’image dans le tapis : une énigme

  Page 23 Nabe nous enseigne, d’après la lecture de la sourate dite L’Araignée (« le Prophète avait trouvé refuge dans une caverne [comme Ben Laden, déjà !] et une araignée avait tissé une toile sur toute l’ouverture, pour protéger le fugitif » qui était poursuivi par des ennemis qui renoncèrent alors : « Il n’a pas pu entrer sinon il aurait crevé la toile ! »), que le seule caricature acceptable du Prophète pour les Musulmans croyants aurait été celle-ci : « L’entrée d’une grotte fermée par une grande toile d’araignée… Muhammad est dedans et personne ne le voit. Caché au fond (derrière l’image ?) et protégé par la toile intacte… » Cela ne rappelle-t-il pas l’un des principaux Commandements de l’Ancien Testament ? Tu ne feras pas d’image de ton Dieu… Ce serait « l’occasion pour tous les dessinateurs de montrer leur bonne foi. À vos crayons, non-islamophobes » ! Trouez donc la page blanche sans toutefois trouer la toile de l’histoire de la sourate !…

Nabe au pays des Soviets

  Quoi ? Nabe, dans son éternel tropisme oriental, serait parti faire le voyage de Russie ? Eh non ! C'est la Russie qui est venu à lui (et à nous) — et la pire de toutes les époques ! Celle de l'Union Sovétique années 30, qui bâillonna tous ses artistes non aux ordres, jusqu'au suicide de beaucoup d'entre eux : Boulgakov, Maïakovski, Mandelstam, Pasternak, Gorki… Nabe qualifie l'idéologie de notre époque de « communionisme », et c'est là qu'il atteint à la plus grande lucidité politique sur notre temps : « C'est fou comme le pays s'est soviétisé depuis le 7 janvier ! C'est la dictature de la liberté ! Charlie Hebdo en est l'organe officiel… Le seul journal qu'on doit lire… Autant dire La Pravda. / On se croirait dans l'Union Soviétique où seuls avaient le droit de s'exprimer les écrivains officiels […] : vingt mille intellos-collabos du pouvoir, alors qu'une demi-douzaine à peine est passée à la postérité, et encore ! » (p. 144). Qui, croyez-vous donc, passera à la postérité après-demain, de tous ceux qui se sont exprimés sur « Charlie » ? Êtes-vous prêts à parier ? En tout cas, voici l'équation : Nabe, refusant de communier « avec l'esprit Charlie maintenu artificiellement en vie », est marginalisé à mort. « Jamais peut-être depuis Staline les vrais artistes n'ont eu autant de difficultés à s'exprimer qu'en France aujourd'hui. » CQFD ! L'anti-islamisme, à partir d'une grande communion œcuménique autour de « Charlie », est devenu un nouveau communisme — qui ne pense pas comme « eux » (les gens au pouvoir) est « fasciste » : « Voilà pourquoi les nouveaux Soviétiques de la liberté d'expression et du droit au blasphème voient l'islamisme comme un fascisme. Logique. » Doit-on s'étonner alors de ce que Nabe veuille quitter cette France-là ? Il n'a pas l'intention de se « laisser écraser d'avantage comme Alfred Jarry » : « L'exil, c'est vital ! » (p. 147). Là, nous sommes bouleversés : nous (je) compren(ds)ons son drame d'artiste… Rien de nouveau sous le soleil du rapport de la France à ses artistes… Aujourd'hui, plus que jamais, nous artistes, sommes NUS (Nouvelle Union Soviétique).

 Fictions

   Retour en arrière dans le temps. Flash back ! Nous sommes en 2006. Ce n’est pas « l’avocat d’un chansonnier » (Bernard Maris et Houellebecq, selon Nabe) qui a choisi la couverture fatale (« C’est dur d’être aimé par des cons… » – soit : « C’était clair : Charlie Hebdo prenait tous les musulmans, c’est-à-dire tous les arabes, pour des cons ! »), mais un Juif qui sait ce qu’« avoir peur de Dieu » veut dire, Georges Wolinski. « Eurêka ! » Il a trouvé : voilà la « une » du 8 février 2006 : « Un Mahomet riant aux éclats, tenant le journal danois, et qui [dit] : “C’est la première fois que les danois me font rire !”, et sans montrer les caricatures, bien sûr ! » (p. 67). « Ils » ont opté pour cette solution d’un grand artiste du dessin satirique… Flash forward… Vouuûff !! Nous sommes le 11 septembre 2015 : je n’ai toujours jamais acheté ni même ouvert un seul exemplaire de Charlie Hebdo (ça ne m’a jamais intéressé)… Personne n’est mort. Les ventes s’étiolent, mais le journal continue son p’tit bonhomme de chemin… Je n’ai pas écrit cet article, éloge « scandaleux » ; la répression ne commence pas…

  Je ne quitte pas Mediapart qui n’est qu’une caricature de média par-ta-gé (tout comme notre société n’est qu’une caricature de démocratie : en vérité en vérité tous les pouvoirs sont concentrés en peu de mains, celles des propriétaires de la société, qui vivent en réseaux bien compris, et décident de tout) : on y a relayé tous mes 15 (quinze) textes de critique d’art, et c’est bien normal car ils sont tous d’assez haute volée… (Quelle prétention !) On m’y a toujours répondu, toujours encouragé… Surtout Edwy Plenel, qui a reçu en premier tous mes textes, et qui est même épargné dans ce Patience 2, page 24 : « Des défections étaient à noter […] Une surtout m’avait sauté aux yeux : Edwy Plenel ! Si Edwy Plenel n’était pas Charlie, c’est parce qu’il savait lui aussi, comme moi, que Charlie Hebdo était vraiment islamophobe. » (Par ailleurs, il est l'auteur d'un ouvrage titré Pour les musulmans aux éditions La Découverte, réédition 2015 avec une « Lettre à la France » écrite après les attentats de Charlie.)

  Tout n’est pas que réseau, compromission et corruption.

  Je ne fonde pas une vraie revue en bon vieux papier, Les Cahiers de Tinbad : il faudra payer pour me lire (c’est connu, on respecte mieux et plus les prostituées (dites « femmes publiques ») qui se font payer cher). Écrivain public (qui doit relayer tout seul ses textes via les réseaux sociaux et autres systèmes interconnectés, suppliant presque, « lisez-moi ! »), c’est pas une vie…

 G.B.

 Post-scriptum :

   Citation intégrale et non coupée d’un passage stupéfiant de la page 67 : « Ce numéro historique du 8 février 2006, vendu à 500 000 exemplaires, leur fera gagner près d’un million d’euros que Val partagera pour l’essentiel avec deux autres membres seulement (sans le dire aux autres) : 300 000 pour lui ; 300 000 pour Cabu, et 110 000 pour ce bon vieil Oncle Bernard !… Ça rapporte, l’islamophobie, pardon, la lutte pour la laïcité… » À peine a-ton refermé Patience 2 que l'on aperçoit un très élégant (il faudra un jour se pencher sur la production graphique de l'écrivain) dessin de Nabe, un portrait de Choron — trait blanc sur fond noir —, c'est un faire-part de deuil : Charlie Hebdo, c'est fini : le Professeur, auquel on avait obscurément et traîtreusement volé son titre, est vengé. Rideau.

 


[1] Voir mon billet précédent du 6 septembre.

[2] À part un post-scriptum faux (Nabe est très bien informé, puisqu’il a « lu » tous les numéros du « nouveau » Charlie Hebdo de 1992 à 2015 sur microfilms à la BPI de Beaubourg – par ailleurs « tout ça, c’était filmé. [Il] n’invente rien » (p. 66, à propos des débats intervenus dans la fine équipe du déclin intellectuel du journal lors de la reprise des fameuses (et nulles, artistiquement parlant) caricatures de Mahomet d’un (mauvais) journal d’extrême-droite danois, le Jyllands-Posten), condescendant et paternaliste de Delfeil de Ton – qui avait pourtant déclaré, en janvier : « Je t’en veux vraiment Charb d’avoir entraîné l’équipe [de Charlie Hebdo] dans la surenchère » – dans l’Obs du 3 septembre 2015.

[3] Éd. Bourgeois.

[4] In Les Collages, éd. Hermann, coll. « Savoir ».

[5] On peut voir ce dessin reproduit dans Patience 2, p. 23, accompagné de ce commentaire de Nabe : « Boutons les Bicots hors de Gaule puisqu’ils nous envahissent ! »

[6] Journal antisémite d’Édouard Drumont qui n’attaquait que les Juifs, dans la dernière décennie du 19e siècle.

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