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Billet de blog 17 oct. 2015

PASSAGES DU CINÉMA EXPÉRIMENTAL

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CINÉMA EXPÉRIMENTAL : abécédaire pour une contre-culture

Raphaël Bassan, éd. Yellow Now, coll. « Côté cinéma », 2015, 344 pages, 30 €

   Le problème avec les (bonnes) préfaces, c’est qu’elles auraient souvent constitué la meilleure critique du livre à défendre (je parle en connaissance de cause : cela m’est arrivé) et qu’elles auraient été beaucoup plus efficaces (plus de lecteurs potentiels) dans une bonne revue pas trop confidentielle… Celle de Dominique Païni au livre de Raphaël Bassan qui nous intéresse ici, Cinéma expérimental : abécédaire pour une contre-culture (paru il y a déjà quelques mois), est excellente. Schuhlien conséquent, je serais presque tenté de la scanner entièrement et de la recoller ici au milieu de mon texte… Ciseaux et collures… Lutte (pour mettre le moins de moi possible dans mes textes – je n’ai « rien à dire », seulement à « montrer ») et ratures… Mais je crois que l’auteur ne serait pas très content… À raison, il m’en voudrait… Que vais-je pouvoir ajouter à cet incipit de Païni : « Il existe des dictionnaires, des inventaires qui font… œuvre ! » ? Et à cette autre notation : « Cette somme d’histoire(s), de théorie(s) et de souvenir(s) conserve miraculeusement une certaine urgence de la parution initiale des textes » ?

  Dire pourquoi, peut-être ?

  Dire que chez Bassan c’est le plus souvent un corps qui parle ; pas un universitaire savant mais désincarné et absent de tout bouquet… C’est aussi le journal de bord d’un cinéphile amateur (celui qui « aime », selon l’étymologie trop souvent oubliée de ce mot). Dire que Bassan est aussi cinéaste : « Il a réalisé, depuis 1969, trois courts métrages déposés à la Cinémathèque française, dont il est devenu membre », dit la quatrième de couverture. Le vertige de la projection des images, il connaît de l’intérieur. Dire que Bassan a été le cofondateur d’une entreprise fondamentale pour la sauvegarde et le développement du cinéma français d’avant-garde menacé d’oubli et/ou d’étouffement : le Collectif Jeune Cinéma, coopérative française de diffusion du cinéma expérimental et différent (INDÉPENDANT).

  Oui, ce livre est d’abord une somme : la somme des très nombreux écrits de Bassan sur ce sujet dans diverses revues, journaux et catalogues (voire même dans l’Encyclopædia Universalis !), depuis 1977 : Canal ; Écran ; Cinéma différent ; La Revue du cinéma ; L’Art vivant ; Libération ; Bref ; Jeune, dure et pure ! (Une histoire du cinéma d’avant-garde et expérimental en France) ; etc. etc. Comme pour les recueils de textes de Philippe Sollers publiés dans la « Blanche », 1 + 1 = 3 (c’est-à-dire PENSÉE selon un célèbre carton godardien des Histoire(s) du cinéma) : le montage des textes fait sens et programme, et dépasse leur simple juxtaposition : expérimentations tous azimuts ! Mais aussi : portrait chinois : je est le même, toujours curieux des formes nouvelles.

 Se promener dans ce volumineux abécédaire comme un homme des foules dans les passages parisiens ? Attendre alors une rencontre, toujours possible ?… Oui, c’est une bonne méthode : au gré de nos propres connaissances en matière de  cinéma expérimental (note pour le typographe : expérimental barré en croix comme dans l’Éloge de Dominique Noguez, souvent cité par Bassan), on peut le feuilleter, de A (comme Kenneth Anger) à Z (comme Frans Zwartjes), comme un folioscope, et s’arrêter là où notre désir nous mène : par exemple, se fixer sur la reproduction d’étranges photogrammes, très difficiles à voir en projection, du Traité de bave et d’éternité d’Isidore Isou, page 258 (texte paru dans Bref n° 80 comme notice nécrologique du ciné-poète franco-roumain). Si on ne connaît pas, comme moi, Zwartjes, on peut revenir un peu en arrière (flip flip flip) vers le V de Van der Keuken : tiens ! y’a aussi du cinéma d’essai documenté chez Bassan ! Pas que du radicalisme parfois sectaire… Et y’a aussi Jean Genet !… Pour son Chant d’amour (film qui valut la prison à Jonas Mekas, pour l’avoir projeté à New York, autrefois). Et Boris Lehman, le Juif errant du cinéma qui se déplace toujours avec ses films : jamais une projection de l’un quelconque de ses films sans lui ! Saltimbanque auto-colporteur de son cinéma (Bassan, lui, titre « Le Belge au long cours ». Ô texte que j’eusse aimé dès sa parution en 1992 ! si seulement j’en avais eu connaissance …)

  De temps en temps, un inédit : page 247, sur Walter Ruttmann (l’auteur du célèbre documentaire-portrait-synthétique d’une grande ville : Berlin, symphonie d’une grande ville (1927)) ; sous-titre : « La ville, vedette du film » ; c’est la même intuition que Serge Daney, qui avait dit : « Le cinéma, c’est la ville, quand les villes seront détruites [au profit d’une banlieue généralisée], le cinéma disparaîtra… » Mais Bassan nous rappelle (il sait tout, ou presque tout dans son domaine) que Ruttmann a fabriqué bien d’autres films moins connus ; au tout début des années 20, « il réalise, avec Lichtpiel Opus 1 (Opus 1), un film qu’on dirait issu de l’“esprit de la musique”.  […] Prégnant ballet d’images et de sons… »

  De l’effeuillage du folioscope naît la série :

  Exposer le cinéma

  X

  Pelechian

  États-Unis 1921-1943/Précurseurs

  Richter

  Isou

  Mekas

  Encyclopédie

  Noguez

  Traité de bave et d’éternité

  Arrieta

  Lebrat

  L’abécédaire est déjà commencé ?

  De l’observation nette et précise de la série naît cet axiome : le cinéma d’expérimentations est l’art-cinéma même. Cinéma intégral, comme dit Patrick de Haas, également cité et défendu dès la sortie de son livre au titre éponyme (1986), page 233. Le cinéma, comme la peinture…

  Vous n’êtes pas d’accord ? Vanité que… ? Ce livre n’est sûrement pas pour vous. Livre pour Happy Few ? Peut-être…

  Ce n’est pas grave, sa réputation ne fera que grandir avec le temps. Qui vivra verra…

  Dire aussi que ce livre est un bon poste d’observation des changements dans la tradition critique des journaux. Dans un journal comme Libération, en 1990, on pouvait trouver un compte rendu du premier livre de Paris Expérimental, sur un cinéaste très ardu qui plus est, Peter Kubelka. On y pouvait lire : « Le film est composé, préalablement au tournage, comme une partition musicale : chaque plan équivaut à une note. » C’était un bon préalable à la compréhension du cinéaste précurseur du cinéma structurel avec son fameux cinéma métrique : un film « mesure » 1664 photogrammes… ou bien ? Aujourd’hui, on y parle peu des publications de cet éditeur (le principal d’Europe dans son genre)… Dans le journal Le Monde, rien n’a changé : pas une seule ligne sur lui, jamais ! (Mais qui s’en offusque ?) Faire le point : dans ce journal, il ne s’est rien écrit de profond sur le cinéma depuis Yvonne Baby… Le démontage des (fausses) idoles est déjà commencé ?

  Dire, à l’inverse, que Bassan a rendu compte de la quasi-totalité des livres de Paris Expérimental dans la revue Bref. Cela s’appelle l’amitié, sans aucun doute…

  J’arrête ici ma brève histoire de ce livre ; et maintenant, lisez-le !

 G.B.

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