ÉRIC RONDEPIERRE, PHOTOGRAPHE CRÉATEUR D’AURA

  La cause d’Éric Rondepierre photographe est entendue : grande rétrospective à la M.E.P. (Maison Européenne de la Photographie) cet hiver[1], présent deux fois sur le bandeau supérieur de la revue artpress – dont une couverture entière avec reproduction de « Convulsion » de la série « Moires » [1996-98] dans le numéro 311 (avril 2005),

  artpress

présence dans de prestigieuses collections publiques (MoMA (what else ?), LACMA, FNAC, MEP, Cinémathèque française, Société française de photographie etc.), luxueux catalogue chez Léo Scheer en 2003 (avec des textes des plus prestigieux théoriciens et/ou historiens de l’Art : Daniel Arasse, Alain Jouffroy, Hubert Damisch, Marie José Mondzain ; et même une préface d’un écrivain rare sur ce terrain-là et mythique par ailleurs, Pierre Guyotat) ; en revanche on a peu fait de cas de ses écrits théoriques. Quid de Rondepierre-écrivain-théoricien de l’Art ? L’artiste m’a personnellement confié n’avoir jamais dépassé les 300 lecteurs, y compris pour son catalogue[2]… En vérité on a très peu parlé de ses écrits sur la photographie et le cinématographe… C’est comme s’il y avait en France un grand défaut (une faille !) dans la fonction critique… Absolument tous les journaux – et même les revues désormais, ce qui est infiniment plus grave – se concentrent sur un ou deux essais et deux ou trois romans par saison (allant jusqu’à faire sept (sept !) pages dont une couverture pour un très médiocre livre de politique-fiction d’un auteur toujours aussi réactionnaire esthétiquement parlant (« ni-Proust-ni-Céline-ni-Tel-Quel »), tout ça pour finir par dire que ce livre est mauvais, sinon médiocre). Le restant des livres est condamné aux tirages à 500 exemplaires, tant on ne leur donne que très peu de visibilité critique… Seule la revue artpress me semble lutter contre cette concentration spectaculaire…

  Dans la grande presse, il est loin le temps où les meilleurs philosophes-artistes (Michel Foucault, Roland Barthes) défendaient les livres extrêmes ou marginaux dans Le Nouvel Obs… Nos meilleurs écrivains vieillissants ne veulent surtout plus se mouiller ou se compromettre en parlant d’écrivains vivants… On commente désormais la moindre biographie de n’importe quel grand cadavre bien refroidi… Nous vivons dans un cimetière… On nettoie des tombes… On révise des jugements… Voici venu un temps de grande réaction : révisionnisme partout ! Révolution (esthétique) nulle part…

  Me voilà donc tout seul à parler des vivants (je n’en ai pas fini… à bon entendeur…) et bien vivants, contre à peu près tout le système éditorial français… (Foutre !) Je peux maintenant commencer…

  Dès le milieu des années 1990, Rondepierre écrit sur son expérience de recherches menées sur la décomposition des photogrammes des films des archives des cinémathèques à travers le monde. C’est avec un texte publié dans la vénérable revue fondée par Serge Daney, Trafic, « La solitude du photographe de fonds[3] », que je fais connaissance avec son travail (« Précis de décomposition ») et sa pensée. Je comprends alors (je « verrai » plus tard…) que les bobines de films des collections des cinémathèques s’abiment… On ne les rencontre pas deux fois dans le même état, comme les livres qui, bon gré mal gré, jaunissent, se froissent… Elles vivent ! Écoutons Rondepierre lui-même décrire son travail :

  « Je suis envoyé par le ministère des Affaires Étrangères pour détecter dans les films américains des messages subliminaux / Par exemple des textes / Oui, c’est cela, ou des taches, des “accidents”, vous voyez ? »

  À l’issue de la lecture de ce texte, on comprend cette chose : chaque fois que le photographe déroula une bobine de film plus ou moins ancien, ce fut pour lui l’ « apparition unique d’un lointain », définition de l’aura selon Walter Benjamin[4]. En choisissant sciemment de nous montrer leur décomposition en cours, Rondepierre est le premier penseur, il me semble, à nous avoir montré l’aura du corps des films. Rondepierre m'a d'ailleurs confié un jour un souvenir de jeunesse : pour une projection d'un Buster Keaton rare à l'ancienne Cinémathèque de Chaillot, les spectateurs se marchaient littéralement dessus pour pouvoir entrer ! Il fallait venir longtemps à l'avance avec son sandwich pour avoir une chance de rentrer. (Où l'on voit qu'aujourd'hui nous sommes dans la gestion ordinaire des surfaces imprimées... C'est le programme GSI...) Après la lecture de ses écrits (l’œil écoute), nos yeux sont moins aveugles. Le film était une peau qui, enroulée sur elle-même, devenait un corps. Dans un extrait de ses carnets, « Cent domiciles fixes », publié dans Apartés[5], on lit : « Voir le corps du film. » Plus loin : « Les cinémathèques sont de gigantesques mouroirs où les films n’en finissent pas d’agoniser. » Certains petits malins ont vite fait de se dire : « Chouette, avec la “restauration” numérique des films, on va stopper leur décomposition et vaincre la mort… » Hélas, moi qui suis beaucoup plus retors (et donc beaucoup moins optimiste, mais aussi moins naïf) – j’ai lu mon Angelus Silesius[6] –, je sais que « rien ne vit s’il ne meurt » : on va juste mettre en conserve de 0 et de 1 des corps vivants… Cinéma désormais congelé... Mais il y a plus : j’ai aussi lu le plus grand de tous les philosophes, Héraclite, et je sais donc (cela est sûr) qu’on « ne peut pas traverser une matière vivante deux fois dans le même état »… Alors quoi ? Alors je dis que sans le travail sur la décomposition de Rondepierre, je n’aurais peut-être jamais su cela… Et, partant, jamais écrit… Merci à lui.

   le voyeur (Le Voyeur, « Moires », 1996, © Rondepierre)

  Dans un autre livre, Moires[7], tout à fait différent, Rondepierre arrive à se tenir au bord de la fiction d’une façon tout à fait inédite : il imagine des histoires, des récits, en partant de figures présentes sur des photogrammes plus ou moins décomposés qu’il a rephotographiés pour en faire des œuvres plastiques autonomes : « Le voyeur », « L’origine », « Le ruban » ; et c’est tout à fait unique et nouveau dans l’histoire littéraire : des fantômes plein la page ! (et non plus seulement plein l’écran)… De la vie des revenants !…Songes pris dans le tapis des images... Les fantômes viennent à notre rencontre ! Voici un extrait du texte qui accompagne sa vision de sa propre photographie « Convulsion » (voir supra) : « D’instinct, je sens cela, sous les coups de lumière de la visionneuse, ce bruit d’ombre qui retourne l’imagination… » (Je souligne.) Bruit de l’ombre. White noise… Bruits nouveaux !

    moires        

  On signalera pour conclure que Rondepierre a donné un entretien fleuve à la Nouvelle Revue d’Esthétique en 2012[8], occasion de nouvelles variations sur son (cher) sujet : « Il y a une violence de l’archive, du temps qui passe, de la décomposition des matières, de la disparition, pourquoi le nier ? Cette part maudite du subjectile de cinéma ne peut se voir que s’il atteint l’image » (je souligne) ; et qu’un tout nouveau livre d’entretiens avec Julien Milly (Le Voyeur – Entretiens), peut-être ce que Rondepierre nous a offert de plus passionnant dans le champ de l'écrit parlé, vient de paraître chez De l’Incidence éditeur. On peut y lire, par exemple : « Lorsque je fais défiler un film dans une cinémathèque, et que je m'arrête sur une zone pour la scruter, j'ai vraiment l'impression de toucher quelque chose qui se rapprocherait de ce que Benjamin appelle « l'aura », quand il parle de certaines photographies du XIXe siècle. [...] En paraphrasant Walter Benjamin, on pourrait dire qu'un brouillard a recouvert les débuts du cinéma [...], et qu'une valeur magique y a encore trouvé refuge. » (p. 80, c'est moi qui souligne.) Benjamin + 1. Nouvelles révélations de l'aura. À vos lectures ! 

  de l'incidence

 Apostille : terminant de lire le luxueux catalogue publié par les éditions Loco pour la rétrospective Rondepierre à la M.E.P., je dois signaler que le philosophe Jacques Rancière s'est attaqué, dans cet ouvrage, à analyser, avec maestria, les écrits théoriques de l'artiste. Voici donc un vide critique comblé...

G.B.

 


[1] Du 4 février au 5 avril 2015.

[2] Un de ses récits, Placement, publié dans la collection « Fiction & Cie » au Seuil, n’a même pas été sorti des cartons dans certaines librairies, m’a assuré l’artiste – voilà la réalité du monde de la librairie actuel…

[3] Trafic du printemps 1995.

[4] Voir son célébrissime essai L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique.

[5] Apartés, éd. Filigranes [2001].

[6] Le Pèlerin chérubinique, éd. Cerf.

[7] Moires, co-éd.  Filigranes et galerie Michèle Chomette [1998].

[8] N° 10, éd. PUF.

 

Le corps du film © Rondepierre Le corps du film © Rondepierre

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