GERMANWINGS 4U9525 : UN CRASH MÉTAPHYSIQUE

  « Lâche ! », voici la première pensée qui me vient à l’issue des premiers éléments de l’enquête sur le crash de l’A320 de Germanwings reliant Barcelone à Düsseldorf le 24 mars dernier. Si en effet il y a déjà eu plusieurs cas de suicides de pilotes de ligne aux commandes de leur avion ; celui-ci est très particulier en ce sens qu’il prend comme par derrière le commandant légitime de cet aéronef en le laissant enfermé de l'autre côté de la fameuse porte blindée qui empêche les intrusions au poste de pilotage – en quelque sorte c’est comme si son copilote lui avait tiré une balle dans le dos. Pas très glorieux, on le sait… Ce faisant, ce jeune homme s’est auto-exclu de la mémoire des aviateurs – une histoire qui prenait tout son sens à partir d’une conception très particulière de la solidarité des hommes : une solidarité qui venait d’une commune lutte contre un milieu a priori hostile – l’air – et qui passait avant, bien avant, toutes contingences économiques.

  Voici ce qu’écrivait Gilles Deleuze dans son maître opus, Cinéma 1–L’Image-mouvement, à propos des métiers de la mer (on peut appliquer ces considérations aux métiers de l’air, à mon avis, puisqu’il y a en commun un ennemi naturel et hostile : ici l’air, là la mer) :

  « L’idée de Grémillon, c’est que le travailleur de la mer constitue les conditions d’une population flottante, d’un peuple de la mer, apte à révéler et transformer la nature des intérêts  économiques et commerciaux qui sont en jeu dans une société, à condition suivant la formule marxiste, de “couper le cordon ombilical qui le relie à la terre”. C’est en ce sens que les métiers marins ne sont pas une survivance ou un folklore insulaire ; ils sont l’horizon de tout métier. » (Je souligne.)

  Bon, c’est entendu, le copilote du vol Germanwings n’a jamais coupé le cordon ombilical qui le reliait à la terre (dépressions, ruptures amoureuses, etc.)… pour la bonne raison qu’il n’a jamais été un aviateur ! Eh non ! « pilote de ligne » n’a rien à voir avec le métier d’aviateur, lequel présuppose tout de même une vocation a minima. J’ai rappelé ailleurs, par deux fois, que c’est justement un écrivain-fils, et plus particulièrement « fils d’aviateur », Philippe Forest, dont le père a terminé sa carrière comme commandant de bord sur Boeing 747 à Air France, qui a écrit le plus beau récit de l’épopée de l’aviation moderne, dans un roman intitulé Le Siècle des nuages[1].

    Forest  Écoutons ce qu’il disait au magazine L’Express lors de la sortie de son livre :

  « Dans mes livres, chaque personnage réel me sert de miroir. C'est le cas ici avec Lindbergh - endeuillé par la mort de son fils – ou Saint-Ex, auxquels je prête certaines des convictions politiques et morales de mon père et certains traits de ma propre psychologie. Indépendamment de cela, l'auteur de Vol de nuit est un très grand écrivain, très célèbre, mais que la plupart des écrivains traitent un peu de haut quand, au contraire, il les domine de toute la hauteur de son talent littéraire et de son exigence éthique. Un pilote de ligne qui incarne toutes les valeurs – jugées démodées – dont parle mon livre. Il faut relire bien sûr Pilote de guerre ou Terre des hommes[2]. »               

  Bon voilà, les notions de solidarité, de modestie et de rigueur, nécessaires à l’exercice du métier d’aviateur sont considérées aujourd’hui comme tout à fait démodées ! D’ailleurs, dans ma propre compagnie aérienne, l’ancienne compagnie nationale, depuis quelques années, je n’entends plus parler, chaque fois qu’ « on » change des procédures, que de « rapprochements d’avec les standards de l’industrie [du transport aérien] » – chaque fois, ces « mises aux normes » détruisent un peu plus, selon moi (et je dois chaque fois me nettoyer les oreilles dans une rivière d'eau pure pour n'en pas souffrir), les prérogatives symboliques originaires du « commandant d’aéronef » : « seul maître à bord après Dieu ». La nouvelle doxa étant : de toute façon, puisque l’expérience d’un aviateur au cours de toute sa carrière est moindre qu’une seule journée de vol d’une compagnie dite « major », alors on peut l’ignorer ; au profit d’une approche statistique de la « sécurité des vols » : puisque l’individu ne compte plus, alors on proclame la quasi-égalité entre jeunes copilotes et « vieux » commandants de bord dans une « philosophie » de vol, celle d’Airbus, qui ne mentionne tout simplement plus la notion de commandement dans ses manuels de vol, dits FCOM[3]. Il n’y a plus qu’un « pilote A » et un « pilote B » – l’un pilotant (Pilot flying ou PF), l’autre le surveillant (Pilot monitoring ou PM). (J’exagère à peine…) Il devient considéré comme tout à fait « anormal » qu’un jeune copilote soit obligé d’attendre 10 ou 15 ans pour avoir les mêmes droits que son aîné ! Dans chaque civilisation, les passages importants d’une vie d’homme (ou de femme) étaient célébrés par des rites de passage, fort symboliques : baptême, circoncision, communion, Bar Mitsvah, intronisation comme « guerrier », « chasseur », ou que sais-je encore… Quel rapport avec l’accident de Germanwings, me direz-vous ? Eh bien cette destruction symbolique répétée de la notion de « commandant d’aéronef » n’aurait-elle pas abouti dans ce cas-là à un fantasme de toute puissance chez un jeune employé (je n’emploie pas le terme aviateur exprès) d’une compagnie aérienne ? « Moi » qui suis aussi « important » que le « vieux » pilote assis à ma gauche (puisque l’expérience individuelle ne compte plus), je vais vous montrer ma toute puissance phallique : prendre le contrôle d’un avion de ligne et le détruire contre de vieilles montagnes – destruction beaucoup moins courageuse que celles menées contre des tours neuves par les pirates de l’air du 11-Septembre qui, elles, visaient non pas des confrères innocents, mais des ennemis idéologiques : l’Amérique impérialiste de Georges W. Bush. On commence à voir que lorsqu’on s’attaque au symbolique, c’est-à-dire au langage, eh bien on crée de nouvelles catastrophes : les « paumés » du symbolique se mettant à faire tout à fait n’importe quoi – crasher spectaculairement et tout à fait lâchement l’avion qu’on leur a confié – au plus loin de l’ancienne « philosophie » de l’air – une « métaphysique » – qui dictait au commandant de bord de s’assurer, avant que de quitter son aéronef en feu, et quitte à y périr, qu’il n’y eût plus aucun occupant oublié à bord. Où l’on commence à voir que de tels agissement post-modernes éloignent à tout jamais du courage des pionniers de l’aviation (une métaphysique), tel celui d’Henri Guillaumet, qui déclara à Antoine de Saint-Exupéry, venu le rechercher à l’issue de son crash dans la Cordillère des Andes à cause du mauvais temps, le 13 juin 1930 : « Ce que j’ai fait, je te le jure, jamais aucune bête ne l’aurait fait. ».

  Guillaumet  (Henri Guillaumet et Antoine de Saint-Exupéry)

  Voici ce qu’on trouve sur Wikipédia sur cet accident devenu légendaire :

  « Sans équipement autre que son blouson de pilote, il marche pendant cinq jours et quatre nuits, passant trois cols. Il oublie une fois un gant et rebrousse chemin pour le retrouver. Il manque plusieurs fois d’abandonner mais persiste en pensant à ses camarades et à sa femme Noëlle. Il atteint un village au bout d'une semaine. L’exploit que les habitants des vallées résument parfaitement : « Es imposible », construit la légende de cet homme discret au milieu des stars de l’Aéropostale. »

  Voici comment le nouveau parangon du modèle d’encyclopédie universelle et multilingue, Wikipédia, présente Henri Guillaumet : « Modèle des pilotes de ligne ». Andreas Lubitz, lui, en restera à jamais l’anti-modèle : un traître à sa profession : ce qu'il a fait, aucun aviateur ne l'aurait fait.

G.B., commandant de bord sur A340 – 13 000 heures de vol.

 


[1] Gallimard, coll. « blanche », 2010.

[2] « Un siècle de nuages avec Philippe Forest », par Baptiste Liger, L’Express du 27/9/2010. Voici un extrait, par exemple, du premier texte publié par De Saint-Exupéry dans la valeureuse revue Le Navire d'argent (qui publia aussi des extraits d'Ulysses de Joyce, alors en difficultés éditoriales – voir mon texte Mediapart « Éditeurs ? disent-ils ») : « Le sol sous lui est laid : une terre si vieille, si usée, rapiécée à l'infini : on dirait un lotissement. » (Vivement l'envol !) Ou bien, plus prémonitoire : « Vers le pilote assassiné, comme la mer vers le plongeur, jaillit la terre. »

[3] Flight Crew Operating Manual.

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