P. Adams Sitney à Paris

  P. Adams Sitney, co-fondateur de l’Anthology Film Archives de New York avec Jonas Mekas, Jerome Hill, Stan Brakhage et Peter Kubelka, est le principal théoricien du cinéma d’avant-garde an Amérique. Il est l’auteur de la plus belle somme sur ce type de cinéma venue de l’autre côté de l’Atlantique : Le Cinéma visionnaire : l’avant-garde américaine (1943-2000)1. Dans le cadre d’un séminaire d’Yve-Alain Bois2 – Retour sur le signifiant –, qui s’est tenu au Centre Pompidou du 12 au 21 juin 2013, Sitney a été invité à une table ronde sur « le cinéma expérimental aujourd’hui : dialogue avec son passé ». Les autres participants étaient Thomas Beard, co-fondateur et co-directeur de Light Industry, lieu alternatif de projection cinématographique qui s’est ouvert à Brooklyn en 2008, et Philippe-Alain Michaud, conservateur du Département « Films » du MNAM. Leur dialogue a porté sur le rôle et l’importance de la pellicule celluloïd dans l’histoire du cinéma américain d’avant-garde pendant le demi-siècle dernier, et ce au moment même où ce matériau est en voie de disparition. Il fallait voir arriver Sitney ce 14 juin dans la grande salle de cinéma de Beaubourg : habillé d’un costume clair, coiffé d’un chapeau de paille et portant une grande barbe désormais blanche comme on imagine celle du grand chef des Hébreux. Sitney est le vieux « sage » des théoriciens du cinéma expérimental d’outre-Atlantique. Pour accompagner cette table ronde les historiens avaient choisi de présenter trois films tournés sur pellicule 16mm, d’époques différentes : Thigh Line Triangular (1961) – coul., 5 minutes – de Stan Brakhage, Gently Down the Stream (1981) –  n&b, 13 minutes – de Su Friedrich et Turbulant Blue (2005-6) –  coul., 9 minutes – de Luther Price. La démonstration a porté sur l’exaspération du matériau « film celluloïd » par les trois cinéastes : possibilités de grattage pour écrire directement sur le film (Friedrich), de peinture directement sur le film après ou sans exposition (Brakhage), ou de travail de flicker (ou clignotement) image par image à partir de found footage tout à fait banal (Price). À chaque fois on a donc vu la pellicule faite de sels d’argent poussée dans ses derniers retranchements. Telle était bien l’intention de nos théoriciens : montrer que certaines choses ne sont pas possibles en vidéo, haute définition ou pas (ce qui ne change rien à l’affaire) : transparence des amorces colorées (on atteint alors à l’expérience d’une pure lumière immatérielle, qu’il faut vivre in situ ; tout comme l’effet d’un vitrail, on ne peut en faire vraiment une description satisfaisante), grattage de la pellicule, peinture, surimpressions directement sur le film par retour en arrière de la bande etc. Dans le film de Brakhage on a vu ce que normalement l’on ne « doit pas voir » : la naissance d’un enfant (l’un des siens) de face. Pour affronter cet interdit quasi-biblique – « qui voit ma face meurt »3 – le cinéaste a choisi d’obscurcir la forme par une utilisation intensive et tout à fait dionysiaque des possibilités susnommées : alors nous avons pu soutenir du regard « l’interdit » et « nous fumes éblouis »4 par ce cinéma lyrique, nouvelle « histoire de l’œil ». Voici une des conclusions de Sitney : puisque des étudiants (il est professeur d’Humanities à Princeton University) de plus en plus nombreux lui disent ne pas voir la différence entre le film et le numérique, alors il lui paraît plus que temps de prendre sa retraite… Car telle a été la ligne minimale d’entente entre tous nos participants : il y a le cinéma (ou images mouvantes) d’un côté, le « film » de l’autre. Et ce n’est pas la même chose. Par ailleurs il n’y a pas de « progrès » en art : les caractéristiques et les possibilités sont différentes.

Le futur du film

  Le plus jeune participant à cette table ronde, et le seul d’une autre génération, la mienne, était Thomas Beard. J’ai déjà dit qu’il a fondé en 2008 un lieu alternatif de projection cinématographique – comprenons de projection « Lumière » – à Brooklyn : Light Industry5. Une « industrie légère » donc – mais aussi bien on peut penser à une industrie « Lumière » –, car tel est bien le seul avenir du « film » : artisanal et peut-être même noir et blanc seulement, car « la couleur en film demande la participation minimum de l’industrie » selon Michaud. Pour Beard il n’est pas très cher de continuer à construire des projecteurs 16mm. À Paris on doit prendre note de l’existence d’un lieu alternatif de production argentique : l’Abominable à La Courneuve, de plus en plus actif. D’après Nicolas Rey, l’un de ses co-fondateurs, « chaque semaine deux à trois jeunes gens viennent se renseigner pour continuer à produire en argentique »6. Ce laboratoire a récupéré un tas de matériel de production et post-production en argentique suite à la faillite de deux laboratoires photochimiques français (LTC et GTC). L'Abominable est un laboratoire cinématographique d'artistes et une association loi 1901, comme la première cinémathèque, celle de Langlois. Depuis 1996, il met à disposition de cinéastes et de plasticiens les outils qui permettent de travailler les supports du cinéma argentique : super-8, 16mm et 35mm. Le lieu fonctionne comme un atelier partagé où les machines qui servent à la fabrication des films sont mutualisées. Il lui manque encore un lieu de diffusion digne de ce nom ; pour l’instant il faut faire à droite et à gauche avec les salles indépendantes ou les musées qui sont restés équipés. Il est à noter que l’association The Film Gallery7 (anciennement Re:Voir) de Pip Chodorov est également très active dans la diffusion du cinéma expérimental en région parisienne. Mais là aussi, pas de lieu dédié à la projection ; seulement la location de projecteurs 8mm, 16mm ou 35mm : on y « conserve » l’art de projeter les films.

  Telle est bien la réalité du « futur du film » : entre les marges des pages de l’Histoire des images mouvantes, loin de l’industrie, là où l’argent n’est pas la préoccupation principale ; et où seule compte la joie de « marcher dans la couleur », de se perdre dans la matière ou la lumière.

Ken Kelman, James Broughton, P. Adams Sitney, Jonas Mekas et peter Kubelka, membres de l'Anthology Film archives au début. D.R. 

Ken Kelman, James Broughton, P. Adams Sitney, Jonas Mekas et Peter Kubelka, membres de l’Anthology Film Archives au début. D.R.

Thigh Line Triangular de Stan Brakhage 

Thigh Line Triangular (1961) de Stan Brakhage.

Notes :

  1. Éditions Paris Expérimental, 2002.
  2. Bois est professeur à l’Institute for Advanced Study de Princeton, historien de l’art et commissaire d’expositions.
  3. Un texte de Sitney s’appelle Whoever Sees God Dies: Cinematic Epiphanies (traduit dans Trafic n° 17)
  4. Histoire(s) du cinéma de Jean-Luc Godard.
  5. Site de Light Industry : www.lightindustry.org.
  6. Déclaration au colloque organisé par l'Abominable pendant le festival cinéma du réel 2013 au Centre Pompidou : « 35 ans / 35mm : l'argentique à l'heure du numérique ? » À lire sur le site www.l-abominable.org.
  7. Site de The Film Gallery : www.film-gallery.org.

P. Adams Sitney a publié, entre autres :

The Essential Cinema: Essays on the Films in the Collection of Anthology Film Archives (1975), non traduit en France

Le Film structurel (2006),les Cahiers de Paris Expérimental

Modernist Montage: The Obscurity of Vision in Cinema and Literature (1990), Columbia University Press, non traduit en France, mais certains extraits ont été publiés dans la revue Trafic

 

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