La mise en place de groupes de niveaux au collège est, à juste titre, très critiquée. En effet, comme cela est presque unanimement souligné par les professionnels de l’éducation, il s’agit d’organiser une forme de ségrégation qui aura pour effet de creuser encore davantage des inégalités scolaires déjà trop importantes.
Mais, en plus de cela, sous prétexte de remédiation, c’est également dans l'enseignement d’autres champs disciplinaires que les élèves auront à subir les conséquences de la mise en place de ces groupes imposés en français et en mathématiques.
En effet, contrairement à ce qu’avait annoncé Gabriel Attal, la mise en place de ces groupes est imposée sans moyens supplémentaires dans de nombreux établissements. Les équipes doivent alors déconstruire l’existant afin d’assurer des effectifs réduits pour ces groupes de niveaux. Il leur faut donc remettre en question ici ou là des dispositifs d’accompagnement personnalisés qui étaient bien plus efficaces que des groupes de niveaux généralisés car ils étaient ponctuels et au plus près des besoins des enfants. Il leur faut également, ici où là, remettre en question les groupes en langues vivantes, les groupes en sciences ou encore d’autres dispositifs pensés localement.
Ainsi, ce sont bien les pratiques d’autres compétences qui sont en partie sacrifiées par les injonctions de Gabriel Attal.
En langue, par exemple, lorsque le choix est de réduire les effectifs des groupes, c’est la pratique de l’oral qui est mise à mal. Mais bien souvent, depuis plusieurs années, ce sont les effectifs des groupes de sciences qui sont progressivement revus à la hausse pour faire face aux diminutions de moyens.
Si, historiquement, les disciplines scientifiques ont pu être proposées à des groupes à effectifs réduits, c’est essentiellement pour des raisons matérielles et de sécurité. En effet, un grand nombre des travaux pratiques effectués au collège ne sont pas envisageables tels qu’ils le sont aujourd’hui si l’effectif ne permet pas de garantir la sécurité des élèves. Les documents d’accompagnement publiés sur Eduscol* précise « La prise en compte des contraintes – matérielles ou d’effectifs – conditionne naturellement le champ des possibles mais ne doit pas conduire les équipes de professeurs à substituer aux approches expérimentales des travaux fondés, par exemple, sur l’utilisation exclusive de documents. ». Il n’est pas question, chacun le comprend, selon les contextes, de donner de l’acide, de faire des combustions, de manipuler l’électricité, d'utiliser des outils de dissection ou autres appareils avec une classe entière.
Le choix de l’effectif des groupes de sciences a donc un impact direct sur la nature de l’enseignement qui sera proposé aux élèves.
Lors d’échanges avec les parents d’élèves, il est fréquent d’entendre dire par des parents d’enfants relativement en difficultés que leur enfant aime bien les matières scientifiques car cela leur donne d’autres moyens d’être en activité à l’école : ils aiment manipuler. Nombreux sont les enfants qui, en entrant dans une salle de sciences, demandent : « On fait une expérience avec du matériel aujourd’hui ? ».
Pour certains élèves, les compétences associées à l’expérimentation ou à la manipulation font parfois partie des quelques compétences qui ne les placent pas en situation d'échec.
Toutes les disciplines ont leurs spécificités. Ce sont ces spécificités qui donnent du relief à ce que vit un élève au collège. Ce relief permet de donner du sens et de ne pas tomber dans une forme de monotonie dans les activités proposées aux élèves. Ce relief est davantage perçu par les élèves lorsqu’ils ont l’occasion de passer par une autre forme que l’écrit pour y accéder d'autant mieux ensuite. Ce relief, offert par les particularités de chacune des disciplines donne une cohérence d’ensemble à ce qui est proposé au collège. Soulignons au passage que les équipes pédagogiques devraient davantage réfléchir collectivement au « relief » proposé lorsqu’ils ont à réfléchir sur la répartition des moyens plutôt que d’envisager les moyens de façon cloisonnée ou chacune des disciplines défend son terrain. Cette concurrence nocive entre disciplines n’existerait pas s’il les établissements avaient les moyens de remplir leurs missions.
Plus les élèves sont en difficultés au collège, moins ils perçoivent ce relief entre les disciplines, moins ils en perçoivent les spécificités. Ne contribuons pas à gommer encore davantage ce relief déjà trop peu perçu par quelques-uns des élèves en imposant des choix qui auront un impact néfaste sur la fréquence et la nature des activités pratiques ! Ce sont encore les mêmes élèves qui en subiront les conséquences : ceux qui se sentent en échec lorsqu’il s’agit d’activités dans lesquelles l’écrit prend une place prépondérante.
Certes, on entend parfois dire qu’aujourd’hui, les sciences, à « haut niveau », se pratiquent derrière un ordinateur ou au travers de documents. Ceux qui affirment cela ne font référence qu’à une élite scientifique et mettent de côté une partie de nos élèves qui, en CAP par exemple, auront à effectuer des mesures, manipuler des produits, régler des appareils. C’est aussi à ceux-là que le collège s’adresse, ne les oublions pas !
Enfin, puisqu’il peut s’agir, pour certains, de réduire l’offre scientifique au bénéfice de l’apprentissage ou du renforcement de compétences dites “fondamentales” comme la langue française ou les mathématiques, il faut rappeler que les compétences fondamentales sont certainement mieux travaillées et acquises lorsqu’elles sont vécues comme transversales et donc, pratiquées et travaillées dans toutes les disciplines en relai des enseignements de français et de mathématiques.
Réduire l’offre scolaire “de base” au profit de dispositifs de remédiations (inefficaces lorsqu’il s’agit de groupes de niveaux tels qu’ils sont imposés) contribue à créer de l’échec pour ensuite y remédier. Le serpent se mord la queue…
*https://eduscol.education.fr/document/17722/download