La mémoire de leurs mémoires

Dimanche 8 juin, je découvre un livre intitulé « Mémoire de ma mémoire » de Gérard Chaliand, et, sans savoir de quoi il traite, je l’emprunte. Quelques minutes plus tard je me rends à 11 Teryan Street, pour observer les activistes arménien-e-s du groupe « Let’s save the Afrikyan Club Building »  qui tentent de préserver l’Afrikyans Club building, immeuble construit à la fin du XIXème siècle.

Dimanche 8 juin, je découvre un livre intitulé « Mémoire de ma mémoire » de Gérard Chaliand, et, sans savoir de quoi il traite, je l’emprunte. Quelques minutes plus tard je me rends à 11 Teryan Street, pour observer les activistes arménien-e-s du groupe « Let’s save the Afrikyan Club Building »  qui tentent de préserver l’Afrikyans Club building, immeuble construit à la fin du XIXème siècle. En ouvrant les premières pages du livre, je me rends compte qu’il traite du génocide arménien et de la question fondamentale de la mémoire. Les pages défilent, et plus je lis, plus je prends des pauses pour observer ce qui se passe devant moi. La mémoire du passé qu’on tente de préserver dans ces pages…cette mémoire du passé que ces activistes tentent de sauvegarder en protégeant ces murs. Les mots du passé et les actes du présent. Le lien se crée. Cet article traite de ce lien qui s’est fait naturellement, comme un dialogue imaginaire entre Gérard Chaliand et ces activistes de tout âge qui se battent pour la préservation du patrimoine architectural d’Erevan.


 

L’Afrikyans Club building © Seda Grigoryan L’Afrikyans Club building © Seda Grigoryan

Mes remparts ne sont que de vieux murs d’enceinte d’une cité sans prestige. Je ne défends ni Byzance l’orgueilleuse, ni Jérusalem trois fois sainte. Je défends Hadjin, capitale de mon désir de vivre . Gérard Chaliand

Depuis plusieurs années, de nombreux citoyen-e-s arménien-e-s se mobilisent pour préserver la beauté des façades d’Erevan, mémoire de pierre de leur passé. Non comme exaltation d’un âge d’or perdu, mais bien comme revendication d’un désir d’habiter entre des murs qui reflètent leur identité collective, à la croisée d’un passé tourmenté et d’un avenir politique, social et géopolitique conditionné. Détruire ces murs-là, c’est détruire la mémoire et une part de l’identité arménienne.

Face à des politiciens incapables de comprendre l’importance du devoir de mémoire et les responsabilités qui en découlent, ces jeunes activistes décident d’assurer, par leurs propres moyens, la protection du souvenir des anciens pour assumer l’avenir de tous.

« Églises aux murs démantelés, aux portiques béants, aux fresques effacées, aux reliefs mutilés. Mais leurs cloches résonnent pour vous de leur glas d’agonie. Sonnent celles de la cathédrale d’Ani, celles d’Akhtamar et celles de l’Arménie libre. Chant plein de la mémoire que le temps chargé d’oubli n’entame pas» Gérard Chaliand

Ces jeunes ne veulent pas céder à la tragédie de l’histoire arménienne, celle d’une destruction permanente et d’une survie fragile et incertaine. Refuser la démolition de ce bâtiment construit par l’architecte Vasili Mirzoyan à la fin du 19ème siècle, c’est aussi refuser de voir les derniers vestiges d’une certaine architecture arménienne disparaitre. Car les murs et les courbes de l’Afrikyans Club building sont, selon les spécialistes, uniques en Arménie et à Erevan. Dimanche soir, dans la douceur d’une fin de printemps, le bruit des papiers de verre utilisés pour effacer les chiffres blancs marqués sur les pierres a remplacé le bruit des cloches des églises. Le son des petites mains qui caressaient et protégeaient la façade devint, le temps d’un soir, le chant de la mémoire qui refuse de s’évanouir dans l’oubli.

 

Les activistes arménien-e-s, dimanche 8 juin au soir © Seda Grigoryan Les activistes arménien-e-s, dimanche 8 juin au soir © Seda Grigoryan

 

Détruire un monument historique, c’est comme saccager et brûler une bibliothèque, et ses innombrables rayons d’histoires humaines. La façade de l’Afrikyans Club building est un voile de beauté derrière lequel des histoires se sont vécues, des portes se sont ouvertes, des familles se sont déchirées pour finalement se réconcilier, et où des repas ont été partagés. L’histoire de l’Afrikyans Club building est justement celle des rencontres et du partage. En 1920, le bâtiment est nationalisé et devient l’Erevan City Club, où seront organisés pendant de nombreuses années de multiples évènements culturels et des rencontres entre intellectuels et artistes arméniens.

Aujourd’hui, c’est encore le lieu ou la vie résiste, où des familles revendiquent leur droit légitime à vivre entre les murs de leurs ancêtres, de leur mémoire. L’histoire de la famille Afrikyans qui occupe les lieux doit être dite, racontée, criée, car elle incarne une partie du passé de l’Arménie. Ce sont ses ancêtres qui ont mis en place le premier système de pompage et de traitement de l’eau à Erevan à la fin du XIXème siècle. Propriétaires de plusieurs entreprises, ils ont participé au développement de l’Arménie tout en consacrant une partie de leur richesse à des œuvres de charité, leur valant la reconnaissance des arméniens. Durant tout le XXème siècle et jusqu’à aujourd’hui ils ont continué à habituer les lieux. Ces murs ont été les témoins bienveillants ce qu’ils ont vu et vécu, tels des veilleurs du temps, qui résistent et accompagnent les hommes dans leurs joies et leurs peines.

Détruire cette façade ainsi que tout l’héritage architectural arménien c’est détruire le passé de cette famille, c’est détruire le passé de l’Arménie. C’est une insulte à la mémoire de ceux qui ont précédé. Car ceux la ont laissé une trace, à la fois empreinte de l’histoire et chemin vers l’avenir.

Le célèbre journaliste polonais Ryszard Kapuscinski écrivait : « Bafoué par un gouvernement, réduit au rang d’objet, dégradé, un peuple cherche un refuge, un lieu ou il puisse se terrer, se murer, rester lui-même. C’est indispensable s’il veut garder sa personnalité, son identité, ou tout simplement sa banalité. Or un peuple tout entier ne peut émigrer. Alors au lieu de voyager dans l’espace, il voyage dans le temps ».

Les jeunes arméniens vivent les difficultés de leur présent, et sont parfois contraints de voyager dans le temps d’avant pour réfléchir au temps d’après. Et le combat pour la préservation de leur architecture en témoigne. Ils savent l’importance d’un dialogue lucide avec leur passé. Contrairement aux autorités arméniennes qui se réjouissent des belles cérémonies organisées chaque année pour le génocide mais qui ne trouvent rien de mieux pour commémorer le passé que de détruire un mur de mémoire.

L’Arménie ne mérite pas d’être laissée à ceux qui sont aveuglés par le présent et ses illusions. Ceux au pouvoir qui nient et oublient les épreuves de l’histoire pour ne se soucier que de leurs richesses et privilèges actuels. Ceux qui sont nécrosés dans leur « je » solitaire au détriment d’un « nous » solidaire (Edwy Plenel). Ces dernières années, ces politiciens irresponsables ont détruit 90% du patrimoine historique d’Erevan. Alors qu’ils avaient classé en 2004 le bâtiment comme patrimoine historique de la ville, empêchant ainsi sa destruction, ils n’hésitent pas aujourd’hui à le raser pour le remplacer par un hôtel, assurant une meilleure rentabilité économique. Leur cynisme est écœurant.

Ce gouvernent ne jure que par son obsession de transformer le centre d’Erevan en véritable vitrine occidentale, cache-misère des difficultés économiques et sociale de l’Arménie d’aujourd’hui. Et pour calmer les esprits, ils mettent en avant leur projet intitulé « Old Erevan » consistant à reconstruire ces bâtiments historiques dans un autre quartier de la ville. Dix ans après l’annonce officielle de ce programme, aucun bâtiment n’a jusqu’à présent été reconstruit. 

 « L’ampleur d’un désastre se mesure toujours trop tard. » Gérard Chaliand

Une fois cette façade détruite, nul ne pourra revenir en arrière. Il faut donc empêcher sa destruction. Victor Schœlcher, homme politique français à l’origine de la loi abolissant l’esclavage en France disait «  « Il est de l’essence d’un pouvoir injuste d’être toujours ébranlé par le sentiment de qui est juste. ». Le combat des activistes arménien-e-s est celui de la justice et de l’hommage du présent rendu au passé. Il est légitime et doit désormais avoir le soutien de la population. Car au delà de la façade, c’est tout l’héritage architectural d’Erevan qui est menacé.

« Plus que jamais, la force morale est décisive. Lorsque l’enjeu est vital pour vous et non pour l’adversaire, vous avez, souvent, déjà gagné. » Gérard Chaliand

L’enjeu n’est pas vital au sens premier et individualiste du terme. Il est vital pour conserver le passé, et l’imaginaire collectif arménien. Il est vital pour préserver la mémoire, seul garant d’un présent plus lucide et plus déterminé. En cela les activistes qui se mobilisent sont déjà en train de gagner la bataille de la mémoire d’Erevan.

Ne pas se résigner, mais résister. Ne pas oublier, mais revendiquer. Un héritage, une mémoire.

La mémoire de leurs mémoires.

Couverture du livre "Mémoire de ma mémoire" © inconnu Couverture du livre "Mémoire de ma mémoire" © inconnu

Voici une vidéo réalisée par CivilNet, média Arménien, sur la mobilisation autour de ce lieu de mémoire: http://civilnet.am/afrikyan-old-yerevan-flashmob-event/

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