Nos convictions: un dialogue permanent

La tribune est un espace donné à une personne pour exprimer ses idées, son ressenti, ses impressions, et ses partis-pris.

La tribune est un espace donné à une personne pour exprimer ses idées, son ressenti, ses impressions, et ses partis-pris. Le billet consacré à Conchita Wurst la semaine dernière fait parti de cette catégorie. Comme un journaliste qui relate les faits, les décrypte, et essaye de donner le meilleur cadre d’analyse à ses lecteurs, celui qui souhaite exprimer ses idées publiquement se doit de répondre à celles et ceux qui ont bien voulu ajouter leur commentaires, soit en critiquant, en approuvant ou même en rejetant totalement.  

C’est ainsi que j’ai souhaité écrire cette deuxième tribune, à la fois pour répondre aux commentaires que j’ai reçu sur mon article traduit en Arménien (je remercie d’ailleurs à ce propos un journaliste de Civil Net qui m’a aidé à les traduire) mais aussi pour aborder la question importante, et pas nouvelle, de la légitimité à écrire hors de son pays, dans un contexte culturel et social différent.

Le journalisme et les tribunes doivent être participatifs et en dialogue continue avec les lecteurs-trices, notamment depuis l’avènement des nouvelles technologies qui permettent aux internautes, quel que soit leur statut, de prendre part au débat. Aucune tribune ni aucun article ne peut se suffire à lui-même. Tout peut être enrichi avec l’apport des dizaines, parfois centaines, ou milliers de personnes qui lisent et apportent leurs critiques, suggestions, remarques. Nietzche disait, « le pire ennemi de la vérité n’est pas le mensonge mais les convictions ». Toujours rester vigilant donc quand on s’exprime publiquement et toujours prendre en considération l’autre, son analyse, son regard, sa sensibilité.

Les commentaires arméniens reçus la semaine dernière étaient de deux ordres.

D’abord il y a eu ceux, auxquels je m’attendais, ceux de rejet. Constante dans l’histoire des débats, l’invective et la dénégation de l’autre dans son identité est une méthode classique pour éviter de parler du fond du sujet. J’ai ainsi été traité de nombreux termes péjoratifs que je ne veux pas énumérer ici. Au-delà de l’insulte, ce que je conteste dans ces commentaires c’est leur facilité, celle de ne pas vouloir rentrer dans le cœur du sujet et de se réfugier derrière des insultes, incarnation de peurs irrationnelles, souvent entretenues.

Les autres commentaires se sont concentrés sur le fond de l’article et je remercie celles et ceux qui y sont allés de leur plume. Je veux essayer d’y répondre ici brièvement.

A celles et ceux qui parlent de propagande pour les LGBT, je veux rappeler le sens du mot propagande qui désigne une « action systématique exercée sur l’opinion pour lui faire accepter certaines idées ou doctrines » (Larousse). L’homosexualité et les différentes formes de sexualités ne sont pas des idées ou des doctrines. Ce sont des réalités humaines, avec leurs lots d’histoires, de passions, de souffrances, et bien sur d’amours. Ce sont des oncles, des tantes, des neveux, des pères, des fils, ou des filles. Des personnes proches, obligés de quitter leur pays, pour vivre librement leur identité. Ou pire : vivre à l’intérieur, caché, enfoui dans un déni de soi, à mener une double vie.

Je ne souhaite cette existence à personne, car l’exil de son pays ou de son identité, est quelque chose de déchirant. Alors, à celles et ceux qui parlent de propagande, en Arménie mais aussi en France et dans d’autres endroits, ne mettez pas d’idéologies ou de doctrines la ou il n’y a qu’existence et encore trop souvent souffrances.

Cette critique vaut aussi pour tous les discours qui continuent d’insister sur un prétendu « ordre naturel » imposé par un discours théologique, au mépris total de la réalité humaine, de sa diversité, et de sa complexité. Mais ce point doit faire bien sur l’objet d’un débat et de discussions approfondies tant les sensibilités sont exacerbées et tant les dogmes et vérités imposés pendant des siècles par les différentes églises ont encore la vie dure dans nos sociétés contemporaines.

Je veux conclure ce billet par la question de la légitimité pour un « étranger » à écrire hors de son pays. Car beaucoup de commentaires m’ont fait ce reproche : « Quitte le pays,  étranger ! » « Gardes tes idées de la d’où tu viens ». C’est intéressant, car nous retrouvons parfois aussi ces remarques en France à propos d’auteurs, compositeurs, écrivains dits étrangers. Un chanteur connu, dont je n’arrive plus à retrouver le nom disait il y a longtemps déjà, « il n’y a jamais eu d’autant d’étrangers dans le monde ». Rien de nouveau sous le soleil donc.

C’est une évidence de dire que les idées n’ont pas de frontières, heureusement d’ailleurs, car sinon la France aurait manqué la beauté de l’architecture arménienne dans nombreuses de ses villes et les douces mélodies du compositeur Komitas. Et heureusement que le célèbre résistant Missak Manouchian ne s’est pas arrêté aux frontières de son origine pour venir défendre Paris contre les nazis. Je profite de cet article pour lui rendre hommage.

Si j’ai décidé d’écrire ici (en Arménie), c’est parce que je suis tombé sous le charme du pays, et que depuis que je suis ici, je me suis toujours efforcé de comprendre, par les livres, les discussions, les regards, ce qui faisait la culture arménienne. Et j’ai choisi de rester vivre ici pour encore quelques temps. 

Exprimer ses idées, les partager, et débattre est une des sources d’ouverture, de changement, et de mouvement. C’est un échange perpétuel, où chacun donne et reçoit. C’est au cœur de l’idée démocratique, qui s’incarne dans une révolution et une invention permanentes.

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