Sons de piano et poésie à Erevan

Depuis cinq mois ici, en Arménie, j’ai eu le temps de croiser la poésie de l’inattendue, celle qui ne se prépare pas, qui n’anticipe pas. Une poésie de l’instantané, de l’éphémère, de l’instant.

Depuis cinq mois ici, en Arménie, j’ai eu le temps de croiser la poésie de l’inattendue, celle qui ne se prépare pas, qui n’anticipe pas. Une poésie de l’instantané, de l’éphémère, de l’instant.

Erevan, capitale de l’Arménie, est comblée de cette poésie.

Un mercredi après midi, parc Mashtots, août 2014. Dans l’air doux et légèrement moite d’une fin d’été, je reste plusieurs heures assis à lire. Au milieu du parc, un piano public est installé, de bois et de solitude, attendant ses mains tremblantes ou expertes. Une jeune fille s’y essaye. Stupeur. Je quitte ma lecture. Les mélodies de Vardapet Komitas, célèbre ecclésiastique et compositeur arménien, se détachent des enchainements d’accords. Les notes résonnent, crient, chuchotent, puis se taisent. Silence. La jeune fille se lève et part retrouver ses proches, aux regards tendres et admiratifs.

Quelques minutes plus tard, un jeune garçon s’approche à son tour. L’assurance de sa posture, débout, sans trembler, surprend. Je m’attends à quelques sons, plusieurs accords. Mais très vite, il se met à jouer une mélodie grandiose et tourmentée dont j’ignore le compositeur, mais qui plonge le parc et ses passants dans une nostalgie et une langueur inattendues. Les liens que créent cette mélodie, jouée avec talent, paraissent abolir les barrières fragiles entre les destins multiples et croisés des hommes et des femmes de ce parc, semblant se remémorer soudain leurs souvenirs, leur craintes, et leurs joies oubliées. Assis, debout, allongés, endormis, ils écoutent. Ensemble.

Pendant les deux heures qui suivront, plusieurs autres joueurs viendront toucher les notes de ce piano solitaire, enchanteront, surprendront, ou décevront les passants. Parfois, ces joueurs sembleront absorbés par leur musique, d’autres fois ils se sauront admirés et se déconcentreront, souvent ils resteront passionnés par l’harmonie de leurs mélodies. Tous y auront ajouté une note de poésie à cette journée de fin d’été.

Que retenir de ce moment ?

Est-ce un regard de l’ailleurs, le mien, qui tend à me faire prendre pour de la poésie ce qui ne serait que banalité dans les rues et les parcs que je connais, les lieux ou j’ai grandi ?

Le regard, aveugle en son pays, deviendrait-il soudain attentif et aiguisé au pays des autres ?

Je ne crois pas. Le regard s’affute, et s’élève quand la beauté et la poésie de l’instant l’y encourage, l’y entraine, l’y conforte. Alors au détour des rues d’Erevan, de Paris ou d’ailleurs, ouvrez l’œil, tendez l’oreille, ne dites mot, vous croiserez peut être ces instants de poésie et de beauté qui vous ont toujours entouré !

Le piano solitaire © Guillaume De Chazournes Le piano solitaire © Guillaume De Chazournes

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