Des pouvoirs sans chiens de garde? Le crépuscule du journalisme local aux Etats-Unis

Ce mardi 6 novembre, plus de 6 000 sièges d’assemblées locales sont soumis au vote aux États-Unis. Mais sans journalistes pour en parler, ces territoires restent dans l’ombre médiatique. Les conséquences sont nombreuses et… inquiétantes.

Les élections de mi-mandat aux États-Unis apparaissent comme un test national de l’approbation du président Trump et de sa politique. Deux ans plus tôt, son élection fut un choc pour des milliers d’analystes, d’intellectuels mais aussi de journalistes. Pour beaucoup, les médias n’avaient pas fait leur travail, devaient changer d’approche, être moins élitistes, plus représentatifs de la diversité, et surtout sortir de leurs bureaux de la côte est pour aller parler à ces millions d’américains oubliés.

« Une victoire stupéfiante », Une du Los Angeles Times le 9 novembre 2016, au lendemain de l’élection de Donald Trump. © Los Angeles Times « Une victoire stupéfiante », Une du Los Angeles Times le 9 novembre 2016, au lendemain de l’élection de Donald Trump. © Los Angeles Times

Suite à ces critiques, de grands journaux comme le New York Times ou le Washington Post décident de réaligner leurs couvertures du territoire, souvent en embauchant des journalistes sur des projets spécifiques liés à l’électorat Trump. Plusieurs reportages d’investigation de qualité sont alors publiés comme la série d’articles du New York Times sur Shannon Mulcahy, une ouvrière de l’acier dans l’Indianapolis ou « A showdown over Sharia » du Washington Post sur l’Islam au Texas, tous deux fidèles à la nouvelle ligne éditoriale donnée.  

D’immenses déserts médiatiques

Néanmoins, force est de constater qu’il ne suffit pas de réorienter l’angle des articles de quelques grands journaux nationaux pour mieux comprendre la complexité, les peurs et les attentes d’une société de plus de 325 millions d’habitants.  Depuis plusieurs années, une cause fondamentale de l’aveuglement collectif de la presse américaine reste presque toujours absente du débat, comme un déni collectif à l’échelle d’une nation entière : il n’y a plus assez de journalistes aux États-Unis.

Des territoires entiers sont ainsi devenus de véritables déserts médiatiques sans aucun reporter pour traiter de l’actualité locale. Depuis 2004, ce sont ainsi près de 1800 journaux locaux qui ont fermé (University of North Carolina, 2016). De 2008 à 2017, plus de 27000 employés en salle de rédaction ont perdu leur emploi, ce qui représente une baisse de 23% du nombre d’emploi total dans le secteur de la presse (Pew Research Center, 2018).

Fermetures de journaux aux États-Unis. Cette carte identifie les emplacements des fermetures de journaux aux États-Unis entre 1996 et 2014. © Gao, Pengjie and Lee, Chang and Murphy, Dermot, Financing Dies in Darkness? The Impact of Newspaper Closures on Public Finance, 21 octobre 2018. Fermetures de journaux aux États-Unis. Cette carte identifie les emplacements des fermetures de journaux aux États-Unis entre 1996 et 2014. © Gao, Pengjie and Lee, Chang and Murphy, Dermot, Financing Dies in Darkness? The Impact of Newspaper Closures on Public Finance, 21 octobre 2018.

Au printemps 2017, la Columbia Journalism Review publiait une carte interactive montrant qu’à l’exception des grandes zones métropolitaines, la grande majorité des comtés américains, l’équivalent de nos départements français, ne comptaient plus qu’un seul, voir aucun journal quotidien local. Enfin, pour ne pas arranger les choses, une étude publiée en août 2018 par l’université de Duke en Californie, révélait qu’en moyenne 83% des articles publiés par ces journaux locaux traitaient de faits liés à l’actualité nationale ou fédérale, laissant peu de place pour la couverture des évènements locaux.  

L’Amérique ne manque donc pas de reporters qualifiés ou de reportages de qualité. Elle manque tout simplement de journalistes. Et c’est probablement cette Amérique dans l’ombre, oubliée et ignorée de la conversation nationale, qui a créé la surprise en 2016.

Des conséquences inattendues et inquiétantes

Les conséquences de cette absence de couverture médiatique sont nombreuses. Les plus évidentes sont le manque d’information des électeurs sur les décisions de leurs élus locaux, une augmentation de l’abstention aux élections locales et une participation civique en baisse.

Mais depuis quelques années, plusieurs études montrent aussi des conséquences souvent inattendues.  L’une d’entre elles est l’augmentation significative de l’endettement des petites et moyennes villes, là où le travail de veille journalistique n’existe plus.  Les conclusions de l’étude de trois  chercheurs de l’université de Chicago comparant les fermetures de journaux et l’endettement des collectivités locales de 1996 à 2015 sont frappantes :

 « Nous avons constaté que les coûts d'emprunt des administrations locales avaient considérablement augmenté pour les comtés ayant connu la fermeture d'un journal par rapport aux comtés géographiquement adjacents présentant des caractéristiques démographiques et économiques similaires sans fermeture de journaux. Nos témoignages indiquent qu'un manque de couverture des journaux locaux a de graves conséquences financières pour les gouvernements locaux et que les sources d'informations alternatives ne comblent pas nécessairement ces lacunes» explique Dermot Murphy, un des co-auteurs de l’étude.

Par ailleurs cette même étude révèle que suite à la fermeture d’un journal, les collectivités locales ont tendance à perdre en efficacité, ce qui se traduit notamment par une augmentation à la fois de leur budget mais aussi du nombre d'employés municipaux, pour des missions de service public similaires voir réduites. 

Nombre d’employés américains en salle de rédaction dans l’industrie de l’information, en milliers. © Pew Research Center, juillet 2018. Nombre d’employés américains en salle de rédaction dans l’industrie de l’information, en milliers. © Pew Research Center, juillet 2018.

Autre conséquence toute aussi surprenante, l’absence de reportages locaux nuirait à l’efficacité des réseaux d’alertes sanitaires nationaux. Dans un article pour Statnews publié le 20 mars 2018, Maimuna Majumder, post doctorante en santé publique à l’université de Harvard explique en quoi les journaux locaux sont essentiels pour identifier les épidémies et prévoir leurs trajectoires : « Nous comptons beaucoup sur les nouvelles locales. Et je pense que ce que cela signifiera probablement, c’est qu’il y aura des poches des États-Unis où nous n’aurons tout simplement plus de signaux du tout. » Pour John Brownstein, chercheur à l’hôpital pour enfant de Boston, c’est en partie grâce aux actualités locales que l’épidémie H1N1 de 2009 a pu être détectée comme une menace sanitaire potentiellement globale exigeant une attention urgente et rapide.


La fin du journalisme local aux États-Unis ne concerne donc pas que le petit milieu de la presse et sa bonne ou mauvaise santé. L’absence de reporters au niveau local, qu’ils agissent en tant qu’observateurs ou comme chiens de garde des pouvoirs existants, explique en grande partie à la fois l’aveuglement des grands journaux américains sur les mouvements de fond de la société américaine mais aussi de nombreux dysfonctionnements démocratiques au niveau local (fort taux d’abstention, participation civique en baisse, inefficacité des services publics, endettement…). Autant de conséquences qui touchent directement au quotidien de millions d’américains et qui pourraient influer durablement sur le futur démocratique du pays.

 

Sources:

- Christopher B. Daly, Journalism isn’t dying. But it is changing in ominous ways, The Washington Post, 31 juillet 2018. [lien]

- Elizabeth Grieco, Newsroom employment dropped nearly a quarter in less than 10 years, with greatest decline at newspapers, Pew Research Center, 30 juillet 2018. [lien]

- Farah Stockman, Articles Series on Shannon Mulcahy, The New York Times, Oct-Dec 2017. [lien]

- Helen Branswell, When Towns Lose their Newspapers, Disease Detective are Left Flying Blind, Stat News Website, 20 mars 2018. [lien]

- Michael Massing, How Not to Cover America, The American Prospect, 10 avril 2018. [lien]

- Murphy Dermot, When Local Papers Close, Costs Rise for Local Governments, Columbia Journalism Review, 27 juin 2018. [lien]

- Philip M. Napoli, Matthew Weber, Katie Mccollough & Qun Wang, Assessing Local Journalism: News Deserts, Journalism Divides, and the Determinants of the Robustness of Local News, Duke Sanford School of Publicy Policy, Août 2018. [lien]

- Penelope Muse Abernathy, The Rise of a New Media Baron and the Emerging Threat of News Desert, University of North Carolina School of Media and Journalism, 2016. [lien]

- Riley Griffin, Local News is Dying, and It’s Taking Small Town America with It, Bloomberg, 5 septembre 2018. [lien]

- Robert Samuels, A showdown Over Sharia, The Washington Post, 22 septembre 2017. [lien]

- Taylor Kate Brown, Why Local US Newspapers are sounding the Alarm, BBC News, 9 juillet 2018. [lien]

-US Bureau of Labor Statistics. [lien]

- Yemile Bucay, Vittoria Elliott, Jennie Kamin, Andrea Park, America’s Growing News Deserts, Columbia Journalism Review, printemps 2017. [lien]

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