Journal de guerre du Haut-Karabakh - Jour 16

« Sous les bombes à Stepanakert, nous allons vivre. Et nous allons sourire. » Ce texte est une traduction du journal de guerre de Lika Zakaryan rédigé depuis Stepanakert, capitale du Haut-Karabakh. Depuis fin septembre, la ville subit des bombardements constants qui ont entrainé le départ d'une grande partie de ses habitant.es.

Ce texte est une traduction du journal de guerre de Lika Zakaryan rédigé depuis Stepanakert, capitale du Haut-Karabakh. Depuis fin septembre, la ville subit des bombardements constants qui ont entrainé le départ d'une grande partie de ses habitant.es. Lika a décidé de rester et a trouvé refuge dans un abri, en compagnie de ses deux parents et d'autres habitants. Ses textes originaux sont publiés en arméniens et en anglais sur CivilNet, média en ligne basé à Erevan.


Nous allons vivre, nous allons sourire. © David Ghahramanyan Nous allons vivre, nous allons sourire. © David Ghahramanyan

"C'est une journée relativement calme. Je suis allée retrouver mon père et ensemble nous sommes allés chercher du pain. Ces jours-ci, je trouve à peine le courage de quitter l'abri et de prendre le risque de filmer ou de photographier les destructions.

J'ai vu beaucoup de gens - des connaissances mais aussi des inconnus. C'est assez incroyable. Parfois, assise dans un abri, j’ai l’impression que les personnes à côté de moi sont les seules qui existent vraiment dans ce monde. Comme dans les films d'apocalypse.

Il y a une phrase que j’ai en tête que nous avions l'habitude d'écrire à l'époque de "Odnoklassniki" [plateforme russe de réseaux sociaux]. Elle dit : "Même en temps de guerre, les gens sourient, donc ne restez pas assis sur votre canapé à regarder passer la vie." A cette époque, nous nous disions : "Oh, comme nous sommes mauvais et négatifs, il y a tant de guerres dans le monde, et nous nous plaignons de ceci et de cela". Mais tout a changé. Aujourd'hui, ce sont nous ces gens qui sourions pendant la guerre. Bien sûr, nous pleurons, nous nous inquiétons, nous avons peur aussi, mais nous rions aussi, nous essayons de nous soutenir les uns les autres. Est-ce que c'est bien ou mal ? A vous de me le dire…

J'ai aussi rencontré deux Kristina, je leur ai ramené du pain et nous avons eu une discussion à cœur ouvert. Nous avons échangé des informations, posé des questions sur les proches en première ligne, discuté de politique, des chiens abandonnés en ville et de ce qui nous manque le plus dans notre vie quotidienne.

Hovig et son fils Hovhannes dans leur café à Stepanakert. © David Ghahramanyan Hovig et son fils Hovhannes dans leur café à Stepanakert. © David Ghahramanyan

Nous avons ensuite rendu visite à Hovig, dans le café Samra. C’est un Syrien-Arménien qui s'est installé ici pendant la guerre de Syrie. C’est assez cocasse d'avoir pu échapper à une guerre et de se retrouver malgré soi impliqué dans une autre. Mais il m’a dit que cette fois-ci c’était différent. Celle guerre est pour la patrie et elle en vaut la peine. Il a offert aux journalistes une bonne soupe chaude tout en refusant d’être payé. Il a dit qu'il essayait d’aider du mieux qu’il pouvait.

À la fin de la journée, j'ai reçu un cadeau très précieux de ma petite sœur. Elle vit à Erevan maintenant, mes parents l'ont envoyée là-bas. Nous nous sentons très liés les uns aux autres dans la famille. Son premier mot a été "maman". Elle me l’avait destiné, plutôt qu’à ma mère. Elle m'a aussi écrit un poème, que j'aurais volontiers partagé avec vous mais elle m'a demandé de le garder secret. Alors je le garderai pour nous, entre sœurs. C'est la chose la plus affectueuse qui me soit arrivée depuis le début de cette guerre...

Je sais maintenant que sourire à la guerre est une bonne chose. Car on peut vraiment devenir fou. Nous allons donc sourire et vivre. Je ne sais pas comment nous devrons vivre pour être à la hauteur de ceux qui ont sacrifié leur vie pour que nous puissions simplement vivre sur notre terre natale. Mais nous allons vivre et nous allons sourire !"*

Le petit Hovhannes à la fenêtre du café © David Ghahramanyan Le petit Hovhannes à la fenêtre du café © David Ghahramanyan

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