Un appel à une paix durable au Haut-Karabagh

Par Noam Chomsky, Gayatri Chakravorty Spivak, Tariq Ali, Viken Berberian, Judith Herman, Cornel West, et Seyla Benhabib

Cet appel a été initialement publié le 16 octobre 2020 dans la Los Angeles Review of Books


Chers amis,

Nous écrivons cette lettre dans l'espoir que vous vous joindrez à l'appel international en faveur d'un cessez-le-feu pour mettre fin à l'effusion de sang et au carnage humain et culturel qui ont lieu depuis le 27 septembre 2020 dans ce qui a été décrit comme la "république arménienne de facto de l'Artsakh (Haut-Karabakh)" à l'intérieur des frontières de l'Azerbaïdjan de l'ère soviétique.

Depuis les féroces conflits frontaliers qui se sont déroulés au moment de la création de l'Arménie soviétique et de l'Azerbaïdjan soviétique, le malaise ethnique a couvé dans la région et s'est transformé en conflit ouvert lors de la désintégration de l'URSS. Depuis lors, c'est une histoire de conflits et de milliers de petits cessez-le-feu faits pour être rompus. De sérieux affrontements militaires ont commencé en 2016 ; là encore avec des cessez-le-feu rompus. Aujourd'hui, la violence semble avoir augmenté de façon exponentielle et le dernier cessez-le-feu négocié par la Russie a été rompu dès le 10 octobre. Les Azéris ont bombardé non seulement la ville de Hadrut dans l'Artsakh (Haut-Karabakh), mais aussi une région au sein du territoire Arménien. Il y a des morts civils et de nombreux blessés ... et nous ne savons pas à quoi nous attendre dans les jours à venir.

Cette destruction massive fait partie de la politique territoriale expansive et violente du président turc Recep Tayyip Erdoğan pour rétablir une version du pouvoir ottoman dans la région. Nous serions plus proches d'un compromis si l'Azerbaïdjan avait une structure de gouvernance plus ouverte que la Turquie avec de vrais systèmes internes de contrôle du pouvoir.  Dans l'état actuel des choses, nous constatons que l'Azerbaïdjan, soutenu par la Turquie, est en train de nettoyer de sa population d'origine arménienne l'Artsakh (Haut-Karabakh), une enclave historiquement arménienne intégré dans ses frontières de l'ère soviétique. La ligne de front des soldats de l’Azerbaïdjan serait composée non seulement de mercenaires et de combattants rebelles de Syrie et de Libye, mais aussi de minorités vivant en Azerbaïdjan comme les Lezgins, les Talyshs, les Avars, les Tats, les Udis, les Tsakhur, les Ingiloys, les Rutuls et les Kurdes. Nous appelons ces minorités à soutenir plutôt qu'à s'opposer à la lutte minoritaire des Arméniens.

L'effacement de la culture arménienne au Nakhitchevan entre 1997 et 2006 nous donne une idée de la gravité de la violence ininterrompue et de la destruction implacable de vies et de biens civils de minorités de longue date, dont nous avons été témoins au cours des dernières décennies. Nous rappelons que les cibles des bombardements incluent des sites archéologiques tels que l'ancienne ville arménienne de Tigranakert.

Avant les ravages causés par la Première Guerre mondiale et le XXe siècle, les Azéris et les Arméniens de la région vivaient dans le type de coexistence conflictuelle que nous connaissons dans les régions multiethniques du monde. Nous demandons maintenant non seulement un accord de cessez-le-feu, mais aussi une pression sur la préservation de ce cessez-le-feu et la protection de la minorité arménienne dans ses efforts d'autodétermination. Nous espérons, à long terme, avec la participation de toutes les institutions internationales de justice, que la volonté démocratique des Arméniens de la région pourra être reconnue.

En solidarité,

Gayatri Chakravorty Spivak, Université de Colombia

Tariq Ali, Ecrivain

Viken Berberian, Ecrivain

Noam Chomsky, Université d’Arizona

Judith Herman, École de médecine d’Harvard

Cornel West, Université d’Harvard

Seyla Benhabib, Université de Yale

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