Le «hors cadre» démocratique est aussi un «hors champ» territorial

Abstention et boycott électoral, faiblesse des partis et volatilité des intentions de vote… : R.I.P, chère politique. Mais que signifie alors la multitude d’alternatives sociales et écologiques, de mobilisations et d’expériences coopératives qui maille tout le territoire, par Guillaume Faburel et Mathilde Girault.

En cette période électorale très mouvementée, avec montres et costumes, le décès de la politique instituée est une nouvelle fois annoncé. Elle connaitrait son dernier râle démocratique : abstention remarquée et boycott revendiqué, fonte des effectifs militants et volatilité des intentions de vote. Certes. Mais, que signifie alors la profusion d’ateliers d’autoréparation, de recycleries, de boîtes à partage… ? La victoire des radins ? Que veut dire la multiplication des jardins collectifs ? Une nouvelle religion dominicale ? La réapparition de l’habitat groupé ? Une colocation moderne ? Le succès des circuits courts ? Une passion pour la cagette ? Les mouvements Reclaim the Field, Reclaim de Street ou encore le Guerrilla Gardening ? La victoire du globish ? La multiplication des Zones à Défendre (ZAD) ? Des réunions entre potes (avec leurs chiens) ?...

Le souffle démocratique n’a jamais été aussi puissant. Partout. Et nombre d’écrits en relayent l’existence ; celle d’une multitude, dans les domaines de l’alimentation et des déplacements, de la culture et de l’habitat, de l’économie locale et de l’environnement. Elle balaye tout le territoire national (cf. site Utopies concrètes), comme l’émission En direct de Mediapart « Vivent les alternatives » a pu, à sa mesure, en témoigner.

Toutefois, et c’est la raison pour laquelle les deux thèses cohabitent fort bien dans les débats, ce souffle se déploie de plus en plus en dehors des cadres et radars officiels de la démocratie représentative et de ses avatars participatifs (Ogien et Laugier, 2014). Bien loin des figures imposées et ses scènes instituées, de ses rites de passage et ses téléologies d’adhésion. Bien loin de la « démocratie participative » avec son lot de conseils (de quartier, de citoyens, de développement…), sa pléthore de débats publics et forums citoyens, sa profusion de concertations et leurs thérapies de groupe. Et, plus loin encore d’une dépolitisation que certains souhaiteraient redresser à coup d’élevage à l’inscription sur les listes électorales (Braconnier et Dormagen, 2007).

Comme l’ouvrage de Peillon nous l’a récemment rappelé par l’exemple du boycott (2017), de « nouvelles » formes d’engagement ont en fait déjà largement commencé à se déployer. Elles s’arrachent de plus en plus de toute mise au pas institutionnelle, ainsi que parfois (Frère et Jacquemain, 2013) des formes historiques de militance (Ion, 2012). Au point que certains écrits n’hésitent pas, non sans emphase, à clamer l’avènement d’une transition démocratique amorcée (ex : Lewis et Slitine, 2016).

Cependant, un argument récurrent demeure employé. Toutes les mobilisations associatives et expériences coopératives de ce jour, toutes les initiatives locales et alternatives sociales et écologiques n’auraient strictement rien de commun, au premier chef comme perspective de transformation de notre société. Argument classique de la disqualification par le pouvoir, nous aurions affaire à des « petits je ne sais quoi » étriqués dans leur « quant à soi ».

Il est vrai que ces diverses formes ont souvent pour particularité de partir des réalités quotidiennes de la vie de chacun, donc de mobiliser autrement expériences et trajectoires personnelles. Elles ne se réclament pas, au préalable, d’un quelconque programme politique ou projet territorial. Mais, cette multitude a bien quelques caractéristiques communes. Notamment,  elle manifeste partout des liens autrement tissés aux lieux, qui deviennent très souvent autrement terrains et ressources d’actions, et ce sans cotisation. Voilà peut-être une des mutations majeures.

Le foisonnement se déploie de prime abord majoritairement dans nos grandes villes. Nous y rencontrons des mobilisations et formes d’action qui renouent, pour les plus emblématiques, avec quelques traditions politiques, notamment de l’éducation populaire ou encore des luttes urbaines : depuis le développement des squats et la réappropriation des friches... jusqu’aux mouvements populaires dits des places - Printemps arabes (Tahrir au Caire, Kasbah à Tunis…), différents Occupy (comme Zuccotti à New York), mobilisations anti-austéritaires (du 15-M dans les traces des Indignés à la Puerta del Sol à Madrid ; de la Place Syntagma à Athènes…) ou encore les Nuits Debout.

Plus encore peut-être, cette multitude s’y incarne aujourd’hui dans une somme de micro-initiatives, poursuivant des objectifs tant de fabrication par le fameux Do It Yourself (FabLab et HackLab, Paillasses et hébergeurs…) que de consommation (potagers partagés, bacs à cultiver…), ou encore de troc (ex : bricothèques) et recyclage (ex : ressourceries). Et, même s’il faut savoir raison garder face à la capacité digestive du néolibéralisme et de ses prophéties techniques, ou encore face à la reprise par nos institutions en crise, ces initiatives participent bien pour nombre d’un regain de l’entraide (ex : Disco soupe). Chacun-e peut le constater depuis sa fenêtre.

Toutefois, si ces mobilisations et initiatives rassérènent sur la capacité émancipatoire de la citoyenneté urbaine (cf. cultures historiques de la gauche), elles ne sauraient aujourd’hui résumer les mutations engagées. De tous temps construite comme espace premier du politique(cité grecque) et, sur les deux siècles écoulés, comme seul imaginaire démocratique, la ville, singulièrement la grande, cohabite avec l’existence d’autres formes d’activisme, de plus en plus foisonnantes (Zask, 2016). Les mobilisations de la résistance et formes de l’alternative se déploient en fait de plus en plus massivement en dehors des grands agglomérats urbains, hors des grandes villes métropolisées (Mouvements, 2015). Les gestes de l’infrapolitique (Scott, 2008) signeraient aussi quelques dissidences avec les grandes villes et leurs gouvernements. Le déplacement « hors cadre » serait aussi un foisonnement « hors champs ».

Officiellement, les métropoles existent en France depuis 2014, plus précisément depuis la loi de Modernisation de l’Action Publique Territoriale et d’Affirmation des Métropoles (MAPTAM). Mais toute Métropole répond en fait d’un processus dit de métropolisation. C’est-à-dire d’une force d’agglomération qui repose sur le rayonnement/entraînement de certaines activités économiques (post-industrielles) et, théoriquement, sur la concentration des fonctions de commandement politique, tout ceci selon le modèle néolibéral de la ville-monde.

Comme chacun-e a pu le remarquer, ce régime d’attractivité est déjà largement en vigueur. Si les grandes villes ont récemment obtenu le graal métropolitain, la métropolisation des territoires est engagée depuis plus de 30 ans, en France comme ailleurs. Cette réforme territoriale ne fait qu’entériner une croyance dans la modernité par la croissance. Elle accélère le virage néolibéral amorcé il y a plus d’une trentaine d’années, dans la planification (financière), la production (capitaliste), le fonctionnement (marchand) et la gestion (entrepreneuriale) de l’urbain.

Surtout, la métropolisation est à l’origine d’une standardisation constatée des espaces : gestes architecturaux phare et uniformisation des centres-villes, commercialisation des espaces publics et nouveau design urbain, grands parcs multifonctionnels et nouveaux usages contrôlés des lieux... Toutes les politiques métropolitaines poursuivent globalement les mêmes objectifs de rayonnement et d’attraction : patrimonialisation (et recréation identitaire), festivalisation (et conquête économique de la nuit), bucolisation (et écologisation de nos modes de vie)… accompagnées des projets du divertissement international (grands stades, centres commerciaux de nouvelle génération…) et des grands équipements (cf. transports). Les cibles sociales visées sont alors très souvent les mêmes, au détriment des catégories populaires : des élites internationales aux créacteurs de l’art urbain, des étudiants aux makers et fabers en tous genres, du tourisme de luxe au 4ème âge de la silver economy…

Or, cette orientation néolibérale du capitalisme urbain n’est, bien sûr, pas sans effets, à la fois socio-économiques (des ségrégations et exclusions croissantes), écologiques (des pollutions et fournaises évidentes) et démocratiques (déni et surveillance généralisée). D’où le déplacement remarqué pour ne pas dire la relocalisation engagée de l’activisme.

Ce déplacement puise dans des ressentis directs, des expériences de vie et des affects en réaction à ces mutations dorénavant généralisées infligées aux lieux de nos existences par les choix dominants de l’aménagement et de la métropolisation des territoires. On peut désormais largement douter de la capacité des grandes villes à constituer des milieux de vie non seulement vivables, mais plus encore désirables pour tou-te-s. La ville augmenterait alors bien la puissance d’agir de chacun, par une réaction pratique à ce qu’elle est en train de devenir par le gouvernement de nos corps (Lordon, 2016).

Les espaces extérieurs des grandes villes apparaissent alors de plus en plus comme des lieux refuges, moins soumis aux logiques concurrentielles entre territoires. Non parfois sans quelques phantasmes. Mais surtout, les lisères et marges périphériques, les campagnes reculées et petits bourgs dévitalisés, bref les dehors des grandes villes offrent des ressources pratiques pour d’autres formes d’action : humaines et sociales, alimentaires et environnementales, culturales et énergétiques...

En fait, si de plus en plus de personnes préfèrent dorénavant transformer pratiquement leurs réels, nombre décident de s’éloigner pour mettre en pratique cette infrapolitique. Longtemps promu par les indicateurs globalisant créés par l’INSEE à l’âge d’or de l’aménagement du territoire, le fameux exode rural - dont nous connaissons pourtant l’interruption depuis la fin des années 70 - a en fait déjà commencé à s’inverser. On parle même d’« exode urbain ».

C’est justement à partir de telles expériences que la multitude de ces formes plus ou moins renouvelées de l’engagement présente quelques communs assez éloquents pour la pensée et l’agir politiques. Loin d’une montée des égoïsmes individuels et/ou territoriaux (craintes fréquemment évoquées dans les discours officiels), la vitalité et l’agilité démocratiques sont d’abord des faits extérieurs au centralisme triomphant et à sa république finissante (Onfray, 2017).

Ces communs sont le produit d’expériences partagées de l’hyperurbain et l’hyperspécialisation, de l’hyperconnexion et l’hypermobilité… Ils développent d’autres perspectives, le ménagement et le ralentissement notamment, par : d’autres formes de l’action collective (la coopération et l’autonomisation productive des SCOP et SCIC par exemple, ou encore par les monnaies locales), d’autres rapports aux milieux (l’habiter et le soin de la terre et du vivant notamment)… et ce faisant d’autres constructions politiques : gestions directes communales et coopératives intégrales, communautés existentielles critiques et fermes écologiques à vocation sociale…

Non sans liens avec quelques mouvements plus historiques des années 60 et 70, voire quelques « trajectoires révolutionnaires » (Collectif Mauvaise Troupe), nous aurions alors affaire à un changement de rationalité politique (Canabate, 2013).Et cela concerne tous les groupes sociaux, toutes les tranches d’âge, des précaires solitaires aux ménages en loden, de « l’ultra-gauche » remontée aux cadres surmenés. En atteste la mobilisation plurielle, diverse et constante autour de quelques luttes devenues homériques face aux grands projets structurants (autrement dénommés inutiles et imposés), eux-mêmes justement situés dans quelques hinterland et arrières pays (on n’arrête pas l’urbanisation) : de la ferme-usine des millevaches à la centrale à biomasse de Gardanne, de Notre-Dame-des-Landes au centre d’enfouissement de déchets nucléaires à Bure, des Center Parcs au centre commercial nouvelle génération à Gonesse (Europacity : https://blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/041016/europacity-ou-la-necropole-annoncee-manifeste-pour-la-convergence-des-alternatives)…

Cette mise en lien entre les « lieux de la colère » (pour reprendre le titre d’un ouvrage récent de Combes, Garibay et Goirand), la relocalisation des résistantes et de leurs dissidences, et ce faisant le revigorement de l’activisme est l’objet de deux Carnets de la décroissance, parus en avril 2016 et décembre 2016 aux éditions de l’Aderoc (www.objectiondecroissance.org/).Ces carnets proposent une reprise de la critique radicale et de l’action directe par l'analyse de plus de 150 initiatives partout en France face à la logique néolibérale de métropolisation des territoires et aux stratégies dominantes de l’aménagement méga-régional.

Aux trois actes de la décentralisation, sont opposés :

  • l’Acte I d’une analyse économique, sociale et écologique des métropoles actuelles, de leur néolibéralisme débridé et de leurs politiques productivistes ;
  • l’Acte II d’une mise en lumière de leurs effets néfastes, internes (ex : ségrégations) comme externes (ex : exclusion des 2/3 du territoire national), mais aussi d’autres réalités allant à contre-courant de ce vent dominant (décroissance urbaine, vagues néoruralistes, imaginaires de plus en plus négatifs de la grande ville, niveaux inversés de bien-être régionaux…) ;
  • et l’Acte III d’un grand nombre de résistances et de leurs communs, qu’il s’agisse de démarches de retournement des mots et symboles de la domination, d’une mise en geste et d’une prise d’autonomie par des expériences qui scandent l’alternative grâce à d’autres rapports à nos territoires et nos régions.

Toutes ces réalités témoignent bien des chimères équipementières et leurs « vertus » de développement des espaces métropolitains, des illusions de l’aménagement du territoire et ses « vertus » d’équilibre régional par la polarisation urbaine, des aberrations de l’agriculture intensive et ses « vertus » nourricières pour l’urbain planétaire… Toutes ces expériences attestent d’une volonté vive d’autres formes de partage et de coopération, d’entraide et de solidarité, de construction démocratique et d’agir politique... La sobriété comme dessein et la décroissance comme conscience sont de plus en plus ostensiblement en devenir.

Avril 2016, « La fin des villes, reprise de la critique. Mécanismes et impensés de la métropolisation et de ses Méga-Régions », Carnets de la décroissance, n°2, éditions ADEROC, 126 p.

Décembre, 2016, « La fin des villes, reprise de l'action. Alternatives citoyennes et habitantes aux Métropoles et à leurs Méga-Régions », Carnets de la décroissance, n°3, éditions ADEROC, 144 p. 

Guillaume Faburel est professeur en études urbaines à l’Université Lyon 2 et dans des IEP. Ses travaux et enseignements portent sur les politiques métropolitaines et les conflits d’aménagement, sur les nouvelles formes de l’engagement et les manières d’habiter la ville aujourd’hui.

Mathilde Girault est doctorante en études urbaines (Université Lyon 2, laboratoire Triangle). Elle travaille sur les imaginaires de la ville, l’évolution des métiers de l’urbain ainsi que sur les résistances ordinaires par des formes renouvelées d’engagement.

 

 

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