Connaissez-vous l’attentat du 2 avril 2015 ?

Ne cherchez pas, cette date a dû vous échapper un peu. J'avais moi-même oublié le jour précis de l’horrible attentat de l’université de Garissa au Kenya lorsque je tombai hier sur un article du supplément Afrique (!) du Monde annonçant la réouverture de l’université martyre. Le 2 avril 2015, un groupe de miliciens somaliens chabab, affiliés à Al-Qaïda, fit irruption dans l’établissement et y massacra à l’arme lourde 148 étudiants. A l’époque, le pacha de l’Elysée versa une larme et marqua sa « solidarité », mais on ne vit nulle part les monuments peinturlurés aux couleurs du Kenya, on ne lut aucun hashtag « # je suis Garissa » et aucune émouvante manifestation contre la barbarie ne battit les rues de Paris, de New York ou de Londres.

Il se trouve que je viens justement de terminer le roman de Boubacar Boris Diop, Murambi, le livre des ossements sur le génocide rwandais. En trois mois, d’avril à juillet 1994, plus de 800.000 tutsis et hutus modérés furent massacrés par un gouvernement soutenu par Paris. Peu avant la prise du pays par le Front Patriotique Rwandais (FPR) de Paul Kagamé qui mit fin au massacre, les troupes françaises de l’opération Turquoise, chargées officieusement d’exfiltrer les génocidaires, stationnaient encore sur les lieux du carnage, par exemple au lycée technique de Murambi où les soldats français jouaient au volley-ball sur le sol fraichement remué des charniers. Lorsque les combattants du FPR pénétrèrent à Murambi, ils découvrirent, parmi les 45.000 cadavres, des têtes coupées, des crânes écrabouillés, des pieux enfoncés dans le vagin des femmes. En avril 2014, pour la commémoration des 20 ans du génocide, la France, qui refuse toujours de reconnaitre son implication dans le génocide et s’efforce au contraire d’en rendre Kagamé responsable, ne fut pas invitée aux cérémonies. Comment croyez-vous que nos médias réagirent ? Libération  titra : « Kagamé attaque la France » ; La Croix relaya les déclarations d'une « classe politique choquée par les accusations de Kagamé ». Manuel Valls ne manqua pas d'ajouter sa voix au concert des pleureurs indignés, avec l’air faux et outré qu’on lui connait. Et à la même époque, nos grandes chaines d’info couvrirent l’évènement comme il se doit, d’une très longue minute de silence. Comprenez bien, nos médias français avaient d’autres préoccupations : dénoncer à longueur de journée le nouvel Hitler du Kremlin et vilipender les gouvernements que l’Occident doit bombarder au nom des « droits de l’homme ».

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La vérité du monde est là, toute contenue en ces deux épisodes : lorsque la violence politique frappe à l’intérieur du limes  occidental, elle est absolument inacceptable et inhumaine car elle attaque ce que nous entendons par civilisation. En dehors, dans le monde barbare, la mort des hommes et des femmes n’a pas la même valeur. Pour nos douillettes et admirables consciences occidentales, pétrie d'excellentes valeurs (le bon vin, la terrasse de café, la musique et la fête), un africain – que dis-je, un noir – n’est pas tout à fait un homme et il peut bien crever en silence.

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