L’Equal Pay Day : le féminisme au piège du langage patronal.

« Il y a cent ans, le français Charles Fourier, l’un des premiers grands prophètes des idéaux socialistes, a écrit ces mots mémorables : dans chaque société, le degré d’émancipation des femmes est la mesure naturelle de l’émancipation générale. Ceci est parfaitement vrai pour la société actuelle. La lutte de masse en cours pour les droits politiques des femmes est seulement l’une des expressions et une partie de la lutte générale du prolétariat pour sa libération. En cela réside sa force et son avenir »

Rosa Luxemburg, « Suffrage féminin et lutte de classes » (mai 1912)

 

« On vous donne tous les codes, tous les conseils nécessaires pour vous aider à vous vendre, d’une certaine façon, plus que vous ne le faites. Mais vendez vous, vendez vous parce que c’est aussi parce que vous ne vous vendez pas que vous n’êtes pas traitée équitablement et tout cas à votre juste valeur »

Najat Vallaud-Belkacem, ministre des droits des femmes (i-Télé, 7 avril 2014)

 

Paris, 7 avril 2014. Jour de fête pour les clients aisés des Galeries Lafayette, partenaires de la 6e édition de l’Equal Pay Day (Journée de l'égalité salariale) : dès 11 h, 2.500 sacs rouges sont distribués à la sortie du magasin boulevard Haussmann pour rappeler « qu’à travail égal les femmes sont moins payées que les hommes ». Belle journée en effet pour les belles âmes du féminisme tape-à-l’œil et médiatique : les Galeries Lafayette, touchées par le Saint-Esprit de Mélenchon et de Rosa Luxemburg, œuvrent pour la revalorisation des salaires féminins ! Curieuse initiative, en fait, de la part d’une entreprise qu’on connait davantage pour ses devantures rétrogrades et machistes et pour son goût immodéré de la casse salariale

Equal Pay Day ? Qu’est-ce donc ? Difficile de passer à côté : au 7 avril 2014, nous disent les sites d'information, « les femmes » sont parvenues à gagner autant que « les hommes » au 31 décembre dernier, c'est-à-dire 97 jours de travail supplémentaire pour un même salaire. Quelques articles de presse glanés le même jour sur internet nous apprennent qu’en moyenne le salaire des femmes est inférieur de 19,4 % à celui des hommes. Chiffre magique, lourdement ânonné par les medias, qui a la vertu d’enfoncer l’opinion dans le ronron inepte et sans cesse renouvelé de la « guerre des sexes ». On imagine sur les forums de discussion le bon gars s’agacer parce que, lui, dans son entreprise, il est moins payé que certaines femmes ; et la bonne femme de lui rétorquer furieusement qu’il n’est qu’un gros macho. On avance dans la bêtise, c’est déjà un progrès.

Le chiffre pose bien sûr des problèmes d’une infinie complexité statistique : 19,4 % n’est qu’une différence moyenne qui gomme des distinctions aussi essentielles que la qualification ou le temps de travail effectif (temps plein ou temps partiel). Quel est l’écart entre ouvriers et ouvrières ? entre cadres ? Au sein même de ces grandes catégories socioprofessionnelles, on trouve une infinité de nuances : quel rapport entre un ouvrier d’exécution et un ouvrier qualifié ? entre un ouvrier de l’automobile et un ouvrier du bâtiment ? Comment mesurer, à vrai dire, la discrimination salariale « illégale », c’est-à-dire à temps de travail « égal » et à qualification « égale » ? La DARES a publié à ce sujet une étude à la fois courte et complète qui, aux termes d’un travail d’épure méthodologique, tire les conclusions suivantes :

1) L’écart salarial moyen s’établit autour de 25 % dans le secteur concurrentiel. Son niveau stable depuis 20 ans, malgré l'effort législatif, s’explique d’abord par l’importance du temps partiel chez les femmes. En considérant seulement le salaire horaire (donc en éliminant l’effet temps partiel), l’écart s’établit à 14 %.

2) Les écarts de salaires horaires sont d’autant plus marqués dans les tranches élevées des salaires et des qualifications : il atteint par exemple 21 % chez les cadres.

3) Les femmes sont par ailleurs surreprésentées dans les emplois tertiaires dévalorisés. Une fois enlevé l’effet qualification (au terme d’un calcul d’une complexité un peu douteuse), l’étude estime l’écart salarial à 9 %. On peut dire qu’on touche là au cœur de la discrimination « illégale ».

Voilà pour les conclusions prudentes de l’étude de référence. Encore faut-il la lire... A la place, on préfère souvent écouter ceux qui crient le plus fort : à ce petit jeu, les promoteurs de l’Equal Pay Day sont les plus doués.

 

Patronnes et cadres de tous les pays, unissez-vous !

A l’origine de l’évènement, BPW France, la fédération française des Business and Professional Women, « a pour objectif principal de développer le potentiel professionnel et de leadership des femmes à tous les niveaux ». L’association, confidentielle, est ancienne et revendique actuellement dans le monde 26.000 adhérentes : la maison-mère, fondée aux Etats-Unis en 1919, a essaimé ses filles dans plusieurs dizaines de pays, notamment en France en 1930. Sur son site internet, BPW France prétend « réveiller l’instinct entrepreneurial des femmes », aider ses membres à « découvrir des femmes actives intéressantes » et à « rencontrer lors de [leurs] déplacements à l'étranger des femmes, échanger avec elles sur les problématiques de la vie courante et professionnelle ».

Lors de sa seconde édition en 2010, l’Equal Pay Day, fixé cette année-là le 15 avril, proposait une manifestation à la Défense : déjà à l’époque, la distribution de sacs rouges, censés incarner le déficit d’argent dans le panier féminin, était suivie d’un rassemblement… devant la mairie du VIIe arrondissement, haut lieu de la contestation sociale comme chacun sait. Il y a deux ans, pour sa 4e édition, BPW France organisait dans les locaux du MEDEF une conférence sur l’égalité salariale. Parmi les intervenantes : Françoise Holder, présidente du comité égalité hommes-femmes du MEDEF, et Sabine Fourcade, directrice de la cohésion sociale au Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et hommes. Cette année, pour la 6e édition, la distribution de sacs rouges est suivie d’une table ronde à la mairie du IXe arrondissement sur le thème fort engageant des « femmes dans les métiers du commerce et leurs places dans les conseils d’administration du secteur ». Aux commandes de ce beau débat, des femmes « actives » et « intéressantes » : Agnès Vigneron, directrice de la communication du Groupe Galeries Lafayette ; Geneviève Bel, vice-présidente CGPME déléguée à l’entrepreneuriat au féminin et membre du Haut Conseil à l’égalité hommes-femmes ; Agnès Bricard, présidente de la Fédération des Femmes administrateurs. Des administratrices et des dirigeantes à foison, mais de smicardes point : une vendeuse des Galeries Lafayette, vous plaisantez ? C’est un débat sérieux, voyons.

 

Le ministère des droits des femmes à l’heure du « leadership ».

Qu’un lobby patronal parvienne à capter l’héritage d’une lutte émancipatrice et à la transformer en une vulgaire promotion de l’idéologie managériale, n’a rien de surprenant. Les enseignes Edouard Leclerc, en apôtres populaires et furieux de la « vie moins chère », nous ont déjà habitués aux slogans démagogiques du capitalisme branché.

Plus étonnant, BPW France est parvenue à imposer l’Equal Pay Day dans l’agenda médiatique et gouvernemental, puisque le parti socialiste et le ministère des droits des femmes soutiennent officiellement l’opération. Aussi Najat Vallaud-Belkacem a-t-elle choisi d’annoncer aujourd'hui le lancement d’une application pour « coacher » les femmes et les aider à retrouver confiance dans l’entreprise. Le programme, baptisé « Leadership pour Elles », propose un ensemble de suggestions qui étourdiront de joie les vendeuses aux Galeries Lafayette : « savoir booster sa carrière » ; « entreprendre et créer » ; « agir en leader » ; « cultiver ses réseaux ».

Dans un document explicatif, le ministère, plein de bon sens, propose de travailler sur un aspect méconnu des injustices salariales :« Savez-vous que les différences de confiance en soi entre femmes et hommes peuvent expliquer jusqu’à 4,5 des 25 points de l’écart salarial ? Toutes les études sont concordantes. L’une d’elles montre que les hommes sont 9 fois plus enclins à demander une augmentation de salaire que les femmes ». Voilà donc révélée la cause de tant d’injustice : la confiance ! Les femmes ne croient pas en elles, voilà pourquoi elles gagnent moins que les hommes. La solution est donc toute trouvée : retrouver confiance en soi grâce à l’appli mobile du ministère, prendre son courage à deux mains et demander à son patron une augmentation de salaire à la hauteur de sa « valeur ». « Vendez vous ! » conclut la ministre des droits des femmes. Avec la bonhommie habituelle des socialistes décérébrés, la ministre revisite les formules classiques du père Guizot : « Aide-toi le ciel t'aidera ! » et puis « enrichissez-vous ! » .

Le ministère, adepte du découpage opportun des questions et des réponses, préfère sur son site exposer les vertus de « la confiance en soi » plutôt que de révéler la cause profonde des inégalités salariales : la précarité subie des temps de travail et la déflation salariale dans le secteur tertiaire. On comprend qu’avec la première proposition, on peut facilement se payer de mots (mais un ministère avec de tels moyens financiers peut-il faire autre chose ?) alors que la seconde révélation impliquerait des actes en totale contradiction avec la politique néolibérale de François Hollande.

Dernière guignolade, le site précise finalement que l’application « est évidemment aussi accessible aux hommes »… Stupide aveu final qui, anéantissant en une formule malheureuse le sens féministe du programme, laisse apparaître les vraies motivations du coaching en application : promouvoir une vision individuelle du rapport social, hommes et femmes confondus. Quoi de plus logique au fond pour un gouvernement qui, sous les injonctions du MEDEF, s’emploie, dans la lignée des gouvernements de droite, à individualiser les « parcours » de l’emploi et à casser les recours syndicaux lors des licenciements collectifs (voir à ce propos les dispositions de l’Accord Interprofessionnel National du 11 janvier 2013) ? Le langage social des soi-disant socialistes partage avec la droite cette même vision de l’individu libre et responsable dont le salut passe par la découverte de soi et de son « potentiel ». Le « coaching » est aussi la petite musique préférée du patronat : sous couvert d’épanouissement personnel, le mot s’emploie à discréditer toutes les formes collectives d’émancipation.

Sur le site du Parisien, qui livre en exclusivité l’application « Leadership pour Elles », un éditorialiste exalté offre une exégèse éclairante du féminisme gouvernemental : il faut donner plus de pouvoir aux femmes car, les études sérieuses le montrent, les entreprises dirigées par des femmes ont mieux surmonté la crise de 2008…

Il y a quarante ans, le poète chantait que la femme était l’avenir de l’homme. Les socialistes au pouvoir, autrement inspirés, ont décidé de chanter aujourd'hui un autre air : la femme est l’avenir du capitalisme.

 

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