Crise de la démocratie ? Non, fin de la démocratie

Le taux d'abstention de 51,29 % au premier tour des élections législatives n'est pas simplement l'énième épisode d'une crise "démocratique" de notre époque. Il est le symptôme d'un retournement séculaire de notre histoire politique, l'agonie silencieuse, et sans coup d'Etat, de l'idée démocratique.

"Vague Macron" pour La Croix, "OPA Macron" pour Libération, "Macron en marche" pour Le Figaro, "L'effet Macron" pour Les Echos... Lundi matin, vous n'y couperez pas, tous les quotidiens rivaliseront de titres ronflants pour qualifier les résultats du 1er tour des législatives, mais aucun, hormis L'Humanité, ne fera sa une sur un événement bien plus considérable dans notre histoire politique : le taux d'abstention de 51,29 % n'est pas seulement le plus élevé de la Ve République ; il bat en réalité - et de très loin - tous les records d'abstention aux élections législatives depuis... l'instauration du suffrage universel en 1848 !

Taux d'abstention au premier tour des élections législatives (1848-2017)

Taux d'abstention au 1er tour des élections législatives (1848-2017) Taux d'abstention au 1er tour des élections législatives (1848-2017)

 

Il faut bien mesurer la portée d'un tel phénomène. Il ne s'agit pas ici d'élections locales ou européennes, dont les taux de participation sont traditionnellement faibles, mais de ce qui fait le cœur des régimes démocratiques apparus au XIXe siècle : l'élection du Parlement, par laquelle le peuple souverain élit ses représentants pour voter les lois. Les commentateurs habituels ne manqueront pas, dans les prochains jours, de déplorer le niveau d'abstention et de gloser sur la "crise" de notre démocratie. Pourtant, ce qui se dessine aujourd'hui, ce n'est pas simplement une "crise" démocratique, telle que la France en a connue à la fin du XIXe siècle et dans les années 1930 ; c'est plus profondément une lente euthanasie de la démocratie, un retournement séculaire de notre histoire politique, c'est-à-dire non pas un retournement à l'échelle de quelques dizaines d'années, mais à l'échelle de plusieurs siècles. Le Parlement, maintenu inchangé dans sa forme, n'est plus l'objet d'un investissement collectif, celui des citoyens qui sont censés lui donner sa légitimité : c'est ainsi que meurent les institutions. Ce sont bien la démocratie, le régime parlementaire et, avec lui, la souveraineté du peuple, qui disparaissent insidieusement sous nos yeux.

Beaucoup gémiront, comme d'habitude, sur l'apathie des Français en général et sur leur manque de "sens civique". Mais pourquoi ces gémissements ? Les abstentionnistes montrent en fait bien plus de raison qu'on en dit : pourquoi en effet aller voter pour élire un Parlement dont on a compris désormais, sans le moindre doute possible, qu'il n'était qu'une caisse d'enregistrement des décisions du pouvoir exécutif, des cabinets ministériels et des directions administratives ? Les Français ne font que tirer intuitivement les leçons d'un régime présidentialisé. Ils comprennent aussi que cette élection sans enjeu ne changera rien à leurs conditions de vie. Aucune étude ne peut d'ores et déjà donner la signification sociale de cette abstention, mais il est bien évident, au regard de la géographie des votes (des taux d'abstention qui vont de 60 à 70 % dans les communes populaires de Seine Saint Denis) que ce retrait du peuple de la politique est d'abord le retrait des couches populaires. Chemin faisant, sans bruit et sans coup férir, notre régime électoral est donc aussi devenu censitaire.

La réforme du quinquennat (en 2000) et l'inversion du calendrier électoral (en 2001) ont joué bien sûr un rôle évident dans cette explosion continue du taux d'abstention aux élections législatives : depuis 2002, le scénario se répète inlassablement, les élections législatives, devenues le parent pauvre, valident la victoire du parti présidentiel. En réalité, ces deux réformes (socialistes...) de 2000-2001 n'ont fait qu'amplifier les logiques présidentialistes de la Ve République : l'abaissement du pouvoir législatif et la boursouflure toujours plus monstrueuse du pouvoir exécutif.

Faut-il s'étonner dès lors que les taux d'abstention aux élections de 1852 et 1857 - sous le régime du prince-président Napoléon III - soient les seuls comparables aux taux d'abstention depuis 2002 ? Aujourd'hui comme hier, sous le signe du bonapartisme, le suffrage universel n'est plus qu'un alibi et notre Parlement une institution croupion, le résidu d'un régime qui n'a de démocratique que le nom et qui n'a comme réalité que la loi de l'argent, le triomphe des riches et l'expertise des technocrates. Faut-il que soixante ans de présidentialisme aient à ce point intoxiqué les esprits et perverti la culture démocratique pour qu'un tel crime politique ne soit pas dénoncé sans relâche ?

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.