Pour Mélenchon, mais...

Le paysage des candidatures à la présidentielle commence à s’éclaircir et permet déjà de tirer quelques leçons et de nourrir certains espoirs.

De l’opportunité de la candidature Mélenchon

Avec le lancement de la campagne d’Emmanuel Macron et la désignation de François Fillon comme candidat des Républicains, on peut désormais distinguer trois grands blocs politiques :

- premièrement, Marine Le Pen qui reste toujours pour l’instant assurée d’un score de 25 %, ce qui lui permettrait de passer au second tour, même s’il n’est pas exclu, au vu des divisions actuelles du FN, que ce socle électoral se tasse dans les prochains mois.

- deuxièmement, un bloc de droite et de centre-droit qui tourne autour de 40 à 45 % des voix mais qui montre tous les signes d’une coupure en deux entre, d’une part, un centre-droit incarné par Macron (auquel il est tout à fait possible que François Bayrou ou des caciques socialistes apporte leur soutien) et, d’autre part, François Fillon. Pour l’instant, ce dernier semble assuré d’être majoritaire dans ce bloc, mais la dynamique actuelle de sa candidature ne doit pas faire oublier les problèmes qui ne manqueront pas de se poser à lui : son libéralisme assumé et thatchérien est une stratégie surprenante et très risquée face à un Macron qui met en avant, de manière plus subtile et masquée, un discours de la réforme à la fois « nouvelle » et « apaisée », « audacieuse » et « raisonnable », « fougueuse » et « rationnelle » ; par ailleurs, les positions sociétales de François Fillon (par exemple sur le mariage homosexuel) risquent aussi de le figer dans une posture très conservatrice et de lui aliéner une partie de l’électorat de centre-droit libéral. Il n’est donc pas impossible que le rapport de forces au sein de ce bloc électoral atteigne rapidement un certain équilibre avec deux candidatures qui surnageraient à peine au-dessus des 20 %. Enfin n’oublions pas le potentiel de nuisance électorale que pourrait représenter la candidature de Dupont-Aignan pour François Fillon.

- troisièmement, un bloc de « gauche » gouvernementale et de gauche radicale qui devra se partager 30 à 35 % des voix. Je parle ici d'un bloc alors qu'on pourrait me rétorquer - à juste raison - que la candidature socialiste est en fait une candidature de droite. Je crois en effet qu'il faut distinguer la base électorale et ses dirigeants : l'enjeu est bien de convaincre les déçus du PS. Si l’on met de côté les confettis vert et « trotskyste », le discrédit profond du pouvoir socialiste ouvre la possibilité – inédite depuis les années 1970 – d’un renversement de la candidature socialiste au profit de la gauche non socialiste. L’enjeu pour Mélenchon est de s’installer durablement au-dessus des 15 % et de gagner progressivement la barre des 20 %. La porte est très étroite, mais elle existe. Il est indéniable que « la France insoumise » attire l’attention et séduit de plus en plus l’électorat de gauche. Le ralliement des communistes à la candidature de Mélenchon ne fait qu’accroître cette dynamique. Quand bien même Mélenchon n’irait pas au 2nd tour, sa candidature rend donc possible pour la première fois l’inversion du rapport de forces entre la gauche anticapitaliste et le PS. L’opportunité historique est trop belle pour ne pas la saisir, d’autant que Mélenchon incarne la seule candidature crédible à la gauche du PS.

De la légitimité de la candidature Mélenchon

Par ailleurs, sur le papier, tous les signaux programmatiques de la France insoumise sont au vert pour permettre mon adhésion de principe. Je renvoie ici aux deux synthèses publiées sur le site de la campagne jlm2017.fr. Sur le plan économique, la rupture avec les traités européens est affichée beaucoup plus clairement qu’auparavant, la sortie de la zone euro est explicitement envisagée et la mise en œuvre d’un nouveau protectionnisme va dans le bon sens d’une remise en cause de la mondialisation néolibérale. Il faut noter aussi le passage à la semaine de travail de 32 h. Sur le plan politique et institutionnel, j’adhère complètement à l’idée d’un passage à la VIe république. Il reste à savoir ce qu’on entend par là : pour ma part, cela passerait essentiellement par l’abaissement du pouvoir exécutif et le retour à une république parlementaire. Sur le plan diplomatique, l’anti-atlantisme est la base de toute refondation de notre politique extérieure : Mélenchon a été suffisamment clair sur ce point.

Il y a pourtant loin de la déclaration de principes à sa réalisation effective. La candidature de Mélenchon pose une double question :

1°) une fois élu président, aura-t-il réellement la capacité politique de mettre en œuvre son programme ?

2°) Si le programme de la France insoumise va dans le bon sens, j’ai pourtant le sentiment qu’en n’allant pas jusqu'au bout de ses prémisses de rupture, il annonce une certaine fragilité dans son application. Par ailleurs, on trouve certes de solides propositions générales, par exemple « la sortie des traités européens » ou l’alternative entre un « plan A » et un « plan B » sur l’euro ; mais que valent de telles propositions si elles ne sont pas accompagnées d’un exposé détaillé de leur mise en œuvre concrète ?

Des points faibles de la candidature Mélenchon

1°) La faiblesse de Mélenchon est d’abord politique : le candidat de la France insoumise ne dispose pas d’un parti politique structuré, puissant et bien implanté localement. Dès lors, quand bien même il parviendrait au 2nd tour et serait ensuite élu contre Marine Le Pen, il n’aurait pas de majorité parlementaire et devrait gouverner en cohabitation, c’est-à-dire avec les mains liées. C’est un problème de taille mais qui n’invalide pas le principe de sa candidature : même un président Mélenchon faible pourrait jouer dans l’opinion d’une opposition entre un président du changement et une majorité de conservation ; mais on peut craindre aussi que les électeurs ne tirent ensuite dans le mauvais sens les conclusions de la crise institutionnelle qui naitrait de cette cohabitation.

De manière générale, la candidature Mélenchon ne s’appuie malheureusement pas pour l’instant sur une organisation politique puissante et populaire. En ce sens, je crains que la mobilisation par internet des « insoumis » et les autres formules de tirage au sort – aussi séduisantes soient-elles dans l’atmosphère de crise des partis - ne soient en partie qu’un pis-aller pour ne pas traiter la question brûlante : comment organiser un mouvement démocratique qui, en dehors des périodes électorales, soit en mesure de mobiliser un réseau vaste et structuré de militants ? Beaucoup de gens à gauche ont le sentiment que le rassemblement présidentialiste de la France insoumise et la personnalisation de la campagne (qui peut se justifier compte tenu des cadres médiatiques et électoraux actuels) n’est pas seulement une stratégie de circonstance mais le symptôme d’un mouvement incapable (ou peu désireux ?), en l’état actuel, de devenir un mouvement de masse pérenne et structuré – condition indispensable pour la réussite d’un gouvernement de rupture.

Je dis cela, bien sûr, non pas pour baisser les bras et se ménager la posture confortable de celui qui avait prédit l’échec avant tout le monde ; il faut en fait œuvrer chacun, dans la mesure du possible, au succès de la candidature qui parait la plus proche de ses idées, c’est-à-dire concrètement parler à ses proches, parents, amis et voisins, pour les convaincre d’aller voter pour le candidat Mélenchon, mais aussi apporter son aide aux comités et rassemblements de la « France insoumise ». C’est donc à nous d’agir pour construire et armer un mouvement politique qui n’a certes pas encore tous les moyens de son succès politique. Le site de la France insoumise est d’ailleurs bien fait : on peut ici et là choisir un mode de participation à la campagne (faire un don, participer aux comités locaux, etc.). Allons-y, donc. Je m’adresse en particulier ici aux intellectuels et, plus largement, aux amoureux du débat d’idées et aux spécialistes de la dénonciation du camp « d’en face » qui, pour des raisons à la fois historiques et éthiques, se réfugient trop souvent dans la « critique critique » pour ne pas avoir à se prononcer publiquement en faveur de telle candidature ou de telle formation. L’engagement politique est toujours une prise de risque et expose certes inévitablement aux compromis, voire aux déceptions ; mais lorsque l’histoire s’accélère et parvient à ces étapes de condensation du débat que sont notamment des élections nationales, une position politique doit s’assumer comme telle et se donner les moyens de sa réussite. On ne peut pas, dans ces moments-là, être à la fois un pied dedans et un pied dehors ; dénoncer et ne rien proposer. Il faut donc prendre parti (ou n’en prendre aucun) et, dès lors qu’on a fait un choix, l’assumer dans la pratique.

2°) La faiblesse de Mélenchon est ensuite programmatique. Dans un entretien fort intéressant avec Natacha Polony, le leader de la France insoumise reprend les mots de Saint-Just pour expliquer la débâcle du pouvoir mitterrandien dès 1982-1983 : « si vous faites une révolution à moitié, vous creusez votre tombeau ». On ne peut qu’être d’accord avec une telle proposition, mais j’ai quelques doutes - et je souhaite en même temps avoir tort – sur la capacité de Mélenchon à ne pas reproduire l’erreur qu’il pointe si justement. Car en comparant le programme socialiste de 1981 et le programme de la France insoumise en 2017, on a du mal à voir le chemin supplémentaire parcouru sur la voie de la « révolution » par Mélenchon ; et en vérité on serait même plutôt frappé du retard pris par celui-ci sur cette voie-là par rapport au Mitterrand de 1981. Il est vrai qu’entretemps le chemin s’est allongé et durci : le candidat de 2017 doit remonter une pente néolibérale autrement plus raide qu’en 1981… On peut bien déclarer que Tsipras a été élu contre toute attente, que Sanders a percé à la primaire démocrate et qu’en général la doxa néolibérale a pris un sacré coup sur la tête depuis la crise de 2008 ; en vérité, le modèle néolibéral reste incomparablement plus puissant aujourd’hui qu’il y a quarante ans.

La défaite historique du communisme et le rapport de forces politiques actuel n’invite certes pas aux propositions audacieuses. Il n’empêche : sur la question du rapport à l’euro et aux institutions européennes, les déclarations radicales de Mélenchon masquent mal l’absence de préparation réelle et précise des procédures de sortie des traités européens, ce qui n’est pas sans me rappeler quelques souvenirs grecs. Sur la question des banques de dépôt, je lis bien ici et là qu’il faudrait abaisser leur pouvoir et lutter contre la spéculation financière mais je ne lis nulle part qu’il faudrait entreprendre immédiatement une socialisation du crédit, alors que celle-ci s’impose comme une mesure urgente de salut public compte tenu de la concentration historique du secteur bancaire et du risque absolu qu’elle fait peser sur notre économie. Les nationalisations des grandes banques de dépôt sont certes désormais explicitement envisagées – et je m’en réjouis – mais uniquement « à chaud », c’est-à-dire dans le cadre du plan B de sortie de l’euro. Or, ces nationalisations doivent plutôt être pensées « à froid » et comme des mesures nécessaires, urgentes et inconditionnelles, c’est-à-dire comme des mesures qui ne doivent pas dépendre de l’évolution des négociations avec les institutions européennes sur le « plan A ». Il s’agit à la fois d’un problème politique et stratégique : c’est notre ligne politique, clairement définie, qui doit conditionner nos rapports aux institutions européennes, et non pas nos négociations avec celles-ci qui doivent déterminer le cours de notre politique. Autrement, on met dans les mains de nos adversaires une partie du destin de notre gouvernement. De ce point de vue, je continue à penser que le « plan A » est une illusion qui n’a aucune chance d’aboutir, du moins si Mélenchon et son gouvernement s’en tiennent à leurs principes de départ. Imaginer que Tsipras ou quelques gouvernements de couleur sociale-démocrate pourraient appuyer l’idée d’une refonte radicale de l’euro dans le sens d’une monnaie commune me parait être une position peu sérieuse et peu réaliste et, du coup, stratégiquement dangereuse : car, une fois que nous aurons constaté, après de longues et épuisantes discussions, l’opposition de la majorité des gouvernements européens à nos propositions, nous serons malheureusement en position de faiblesse et notre crédit se révèlera fortement fragilisé.

J’entends parler aussi de sortie des traités européens et de planification écologique, mais je n’ai pas encore lu pour l’instant le détail des conditions qui rendraient possibles ou accompagneraient nécessairement cette politique – en particulier la resocialisation des secteurs-clés de l’énergie, des transports et de la santé.

Donc un programme convaincant dans ses grandes lignes mais encore incertain dans ses détails, et dont les petites inconséquences ne manqueraient pas de nous réserver les mêmes et grandes déceptions qu’en 1981… Depuis la dernière élection présidentielle, le programme de (l’ex-) front de gauche s’est sûrement clarifié dans le bon sens. A ce propos, il me revient en mémoire cette phrase du programme de 2012, qui disait la nécessité de distribuer sa « juste part » aux salariés et aux actionnaires. Mais quelle est la « part juste » du parasite qu’on appelle actionnariat ? On peut certes discuter de la part à donner à un parasite – à mon sens, la portion congrue suffirait pour éviter qu’il ne se révolte trop - mais discuter sur la base d’une « juste part » de l’actionnaire, c’était déjà, en des termes flous, assurer le parasite d’un appréciable repas. Il n’est certes plus question aujourd'hui dans le programme de la France insoumise de cette prétendue « justice » ; j’espère simplement que ce revirement ne soit pas de pure forme et qu’elle implique des mesures radicales de définanciarisation de l’économie.

Si Mélenchon arrive au pouvoir et qu’il échoue à mettre en œuvre son programme, gageons qu’on entendra de nouveau parler du « poids des circonstances » et du « rapport de forces  défavorable ». C’est un air connu que Mélenchon reprend à propos de Mitterrand et de 1981 : le projet était bel et bon, mais la réalité fut triste et tumultueuse. Je suis certes d’accord avec Mélenchon : Mitterrand a hésité, a lutté longtemps, au moyen de trois dévaluations (et non pas cinq, comme l'affirme Mélenchon face à N. Polony), pour maintenir le cap de sa politique initiale. Le tournant de la rigueur, monétariste, européiste et libéral de 1982-83 fut en fait moins l’effet d’une pure trahison de Mitterrand que le résultat des divisions idéologiques cachées et des ambiguïtés programmatiques du PS qui ne manquèrent pas d’éclater au grand jour lorsque la situation économique devint intenable. C’est du reste la même histoire qui s’est reproduite, mutatis mutandis, lors de l’épisode Tsipras : tout comme Mitterrand en 1981, muni des mêmes belles intentions (du reste très floues dans le programme de Syriza) de changement radical mais peu soucieux de préparer préalablement et concrètement la résolution du rapport de forces une fois parvenu au pouvoir, Tsipras a fini par « trahir ». Tout comme en 1981, Tsipras a suivi les arguments des forces conservatrices de son propre camp au moment ultime de trancher le nœud gordien parce que l’alternative de rupture aurait produit un saut dans l’inconnu que Syriza dans son ensemble n’avait pas (volontairement ?) préparé.

Quelle était l’inconséquence fondamentale du PS en 1981 ? Il est toujours facile, certes, avec le recul, de pointer les erreurs d’hommes pris dans le flot de l’histoire, il n’en reste pas moins que la mécanique politique et économique de l’échec socialiste est désormais bien connue : en organisant une politique de relance intérieure, le gouvernement socialiste a renchéri le prix des intrants industriels et de la main d’œuvre et provoqué une dégradation rapide de la balance commerciale, en particulier avec l’Allemagne. Or, l’aggravation du déficit commercial impliquait des sorties de capitaux et donc des attaques sur la valeur du franc dans le système monétaire européen (SME). A plusieurs reprises, la France dut donc procéder à plusieurs dévaluations par rapport au mark, ce qui alimenta mécaniquement le cercle vicieux de l’inflation et de la hausse des taux d’intérêt : plus on dévaluait et plus il était difficile à l’Etat d’emprunter à des taux raisonnables pour financer sa relance de la consommation et de l’investissement et sa politique de nationalisations. Dans de telles conditions, Mitterrand finit par céder aux arguments des conseillers économiques qui feront les belles heures du néo-libéralisme socialiste des années 1980 (Delors, Peyrelevade, Lamy, Attali, etc.) : opérer une politique de rigueur, c’est-à-dire baisser les salaires et les prix pour rétablir la balance commerciale française, arrimer définitivement le franc au SME et rétablir la capacité d'emprunt de l'Etat. Il était alors trop tard pour inverser le cours de l’histoire : pour cela, il eut fallu concevoir d’emblée la nécessité du rétablissement de barrières douanières et de la sortie du SME. Peut-être saura-t-on un jour dans cette séquence quelle fut la part de la superbe ignorance mitterrandienne des matières économiques et de l’influence de la nouvelle génération libérale des technocrates et des conseillers économiques du PS ; quoiqu’il en soit – que l’on mette ou non en doute les « bonnes » intentions initiales de Mitterrand – le changement de 1981 fut non seulement une terrible désillusion mais plus encore le prélude à un changement qui n’avait pas vraiment la figure du socialisme.

Autre inconséquence de Mitterrand, que pointe d’ailleurs très justement Mélenchon dans son entretien avec Polony : en nationalisant les principales banques du pays, le pouvoir socialiste n’a pas voulu (ou pu ?) profiter du rapport de forces ainsi créé pour s’imposer dans les instances représentatives du patronat (le CNPF à l’époque) et en conduisant étroitement et politiquement la gestion des banques nationalisées : celle-ci fut donc laissée à des technocrates de Bercy et du Trésor qui s’employèrent – avec brio – à moderniser, restructurer et rationaliser des géants bancaires qui, quelques années plus tard, lors de leur reprivatisation, seront taillés sur mesure pour la conquête des marchés européens et mondiaux. De ce point de vue, il est possible que le pouvoir socialiste n’ait pas perçu à l’époque les changements qui étaient alors à l’œuvre depuis les années 1960 dans l’administration financière française : comme le montre l’excellent livre de Benjamin Lemoine (L’ordre de la dette. Enquête sur les infortunes de l’Etat et la prospérité du marché), l’Etat gaulliste et ses ministres des finances (notamment Valery Giscard d’Estaing) s’employaient déjà, depuis plus de 15 ans, à démanteler le contrôle national du crédit (le fameux « circuit du Trésor ») et se convertissait aux nouveaux dogmes libéraux. En 1981, l’administration du Trésor sera à la pointe de la contestation souterraine et insidieuse de la politique économique de Mitterrand : la responsabilité des fonctionnaires du Trésor n’est pas des moindres dans le blocage, puis l’échec du programme socialiste de 1981.

Si Mitterrand échoua au début des années 1980, alors que la technocratie dans son ensemble et les élites socialistes n’avaient pourtant pas encore abandonné le keynésianisme à la française, on voit mal a fortiori, dans le contexte actuel, avec des élites politiques et administratives qui n’ont jamais été autant gagnées par la pensée néolibérale, comment Mélenchon pourrait réussir à ne pas tomber dans les mêmes pièges. En un mot, j’aurais tendance à penser que la gauche radicale minimise la radicalité des forces – autrement plus grande qu’en 1981 – qu’elle devra affronter si elle parvient au pouvoir. L’euro impose une architecture institutionnelle et un sens commun dans la technocratie française et européenne qui ont une puissance incomparable par rapport au SME de 1981. Un président Mélenchon ne disposerait pas même des leviers de politique économique – maitrise de la monnaie et du régime douanier – que possédait encore Mitterrand en 1981 : il lui faudrait donc non seulement reconstituer ces leviers, mais aussi les mettre en œuvre dans le sens d’une rupture radicale, autrement dit il lui faudrait franchir deux obstacles là où Mitterrand n’en avait qu’un seul à passer. Et les difficultés ne s’arrêtent pas à la seule question monétaire : l’Etat disposait aussi en 1981 d’instruments d’intervention qui ont tous peu ou prou disparu aujourd'hui (la maitrise du crédit, l’Etat industriel, l’expertise du commissariat au Plan).

De ce point de vue, il est au moins quelques mesures qu’il faudrait prendre très rapidement en cas d’accession au pouvoir – en supposant d’avoir les marges de manœuvre nécessaires. La première d’entre elles, la plus méconnue et pourtant l’une des plus stratégiques, est le remplacement des directeurs des administrations centrales décisives (Bercy, Trésor, Budget, Intérieur) qui ne manqueront pas d’œuvrer souterrainement contre le nouveau pouvoir, tout comme cela s’est produit en 1981 en France et en 2015 en Grèce. Le contrôle de l’appareil administratif est donc essentiel mais encore faudrait-il savoir quelles personnes on mettrait à la place des anciens cadres : dispose-t-on, à la gauche radicale, d’hommes et de femmes, bons connaisseurs de l’Etat profond et des rouages administratifs, disposés à soutenir un changement total de politique ? C’est un enjeu essentiel et trop méconnu d’un parti de gauche radicale : elle doit préparer sa venue au pouvoir par le rassemblement des hauts fonctionnaires disposés à former une administration de remplacement. Sous les lumières de la politique gouvernementale et des changements électoraux, on oublie souvent la politique dans l’ombre de l’Etat profond et son incroyable capacité à noyer toute politique nouvelle par sa connaissance et sa maitrise sociale et technique du pouvoir administratif, celui qui œuvre au quotidien et imperturbablement d’après un sens commun technocratique et néolibéral solidement installé dans les faits et dans les esprits.

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Assurément je voterai Mélenchon, mais il ne faut pas se mentir sur les conditions et sur le niveau de préparation politique et idéologique qui permettraient non seulement une victoire de la gauche radicale dans les urnes, mais plus encore la réussite de sa politique gouvernementale. La tâche sera ardue, c’est le moins qu’on puisse dire, même en citant Saint-Just.

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