« Uberisation » : le salariat affranchi ?

« L’uberisation » des rapports de travail ferait éclater le modèle « ancien » du salariat, rendrait obsolète le code du travail et répondrait aux aspirations de liberté et de créativité des travailleurs, devenus « acteurs » de leur destin, « entrepreneurs de leur vie ». Mardi 13 octobre 2015, la manifestation des chauffeurs Uber rappelait pourtant des aspects classiques de la contestation sociale.

Mais notre règne arrivera                                                                                                                    Quand votre règne finira :                                                                                                                   Nous tisserons le linceul du vieux monde                                                                                        Car on entend déjà la tempête qui gronde.                                                                             (Aristide Bruant, Le chant des canuts)

C’est une ritournelle à la mode : « l’uberisation » des rapports de travail ferait éclater le modèle « ancien » du salariat, rendrait obsolète le code du travail et répondrait aux aspirations de liberté et de créativité des travailleurs, devenus « acteurs » de leur destin, « entrepreneurs de leur vie » pour reprendre les mots de Jacques Attali.

Mardi 13 octobre 2015, la manifestation des chauffeurs Uber devant le siège de la firme rappelait pourtant quelques aspects classiques de la contestation sociale. Les chauffeurs, désormais organisés en syndicat, étaient venus dénoncer la baisse du tarif décidée par leur « employeur voleur » (Uber) pour contrer la concurrence des anciens réseaux de taxi (G7, Taxis Bleus). Pour nombre de conducteurs dits « indépendants », usagers de la plate-forme Uber, la baisse du tarif représente de fait un étranglement assuré et la perspective réjouissante d’heures supplémentaires… non payées.

L’uberisation, une histoire ancienne

Le tarif : voilà un mot que les canuts [1] de Lyon connaissaient bien il y a déjà plus de deux siècles. En 1786, ils se révoltèrent et engagèrent ce qu’on appela « la guerre des deux-sous ». Deux sous : c’était l’augmentation du « tarif » que ces tisserands de la soierie lyonnaise exigeaient des marchands qui prenaient leur ouvrage pour le vendre en France et en Europe. Dans le système productif de la « Grande Fabrique » de Lyon, les tisserands n’étaient pas payés au temps de travail, mais à la tâche (« à façon »). Ils vendaient aux « marchands fabricants » leurs étoffes de soie selon un tarif fixé par aune de tissu. Leur statut de « maitres-ouvriers à façon » disait bien l’ambiguïté de leur position, ils étaient à la fois maîtres et ouvriers. La rémunération « à façon » semblait en effet rattacher les canuts au monde du travail « indépendant », d’autant qu’ils possédaient souvent leurs outils de production (leur métier à tisser, principalement) et employaient même quelques ouvriers (leur apprenti, leurs enfants, leur épouse) pour les tâches annexes de préparation et d’apprêt. Cependant, les marchands fabricants édictaient les règles du jeu au sein de la grande corporation de la soie (la Grande Fabrique) et s’employaient – sans surprise – à fixer au plus bas le tarif. Lorsque les façonniers réclamèrent un tarif fixe et majoré, les marchands fabricants leur répondirent – au besoin à coups de fusil – qu’il fallait s’adapter au « malheur du temps » (la crise, dans le langage de l’époque). La sanglante répression de la « guerre des deux-sous » offrit alors aux maitres-ouvriers quelques précisions sur leur place véritable : leur indépendance formelle de producteur était le masque de leur subordination ouvrière réelle.

La Fabrique lyonnaise était loin d’être un modèle isolé, il s’agissait même du mode de production archétypal de la France d’Ancien Régime, ce que les historiens économistes nomment parfois « proto-industrie » lorsque le travail à domicile s’étendait dans les campagnes. Ailleurs, dans le royaume de France, des tisserands à domicile mettaient en œuvre non pas de la soie, mais du coton et du lin, par exemple dans la région de Rouen. Au XVIIIe siècle, cette seule proto-industrie toilière faisait travailler des centaines de milliers de personnes, hommes, femmes et enfants, dans la ville de Rouen, dans ses faubourgs, sa banlieue et dans la région alentour. Dans les campagnes du pays de Caux, le métier à tisser était un objet aussi courant que l’ordinateur dans les foyers modernes. Son coût – quelques dizaines de livres tournois – équivalait à un ou deux mois de revenu d’un tisserand, c’est-à-dire, en pouvoir d’achat, le prix d’un bon ordinateur équipé de logiciels professionnels. Pour le tisserand cauchois, la règle du jeu était assez simple : travailler le plus possible sur son métier à partir du coton que le marchand lui fournissait ou lui vendait (selon les cas, l’ouvrier achetait sa matière première ou la prenait simplement d’un marchand qui en restait propriétaire). Autrement dit, le travail à domicile impliquait une forme poussée d’auto-exploitation. Travailler plus pour gagner (un peu) plus.

Le capitalisme et les enclosures du marché.

Si les travailleurs possédaient leurs outils de production, pourquoi ne devenaient-ils pas eux-mêmes patrons ? Si quelques tisserands parvenaient bien à se hisser au statut de « marchand fabricant » donneur d’ouvrage, il manquait en fait à la grande majorité d’entre eux trois ressources fondamentales : ressource monétaire, ressource sociale et ressource juridique.

Faut-il s’attarder sur ce que signifiait la pénurie de ressources monétaires et sociales ? Le rôle de la ressource juridique, en revanche, est souvent méconnu : il s’agit de l’ensemble des dispositifs mis en œuvre par le patronat dans les lieux d’élaboration du droit et de la norme (les villes de commandement juridique et administratif) pour empêcher les travailleurs de vendre leur production sur le marché, l’enclos bien protégé des marchands.

C’est ainsi qu’à Lyon, un règlement de 1744 fit basculer définitivement le monde des maitres-ouvriers dans le prolétariat : il était désormais interdit aux « maitres-ouvriers » de commercialiser directement leur production, c’est-à-dire sans l’intermédiation des marchands-fabricants. « Phénomène capital » pour l’historien Maurice Garden : « ce n’est plus le fabricant qui est l’essentiel, mais le marchand ».

A Rouen, la « police des manufactures » imposait aux ouvriers de la ville et des faubourgs de travailler sous la conduite d’un maître (c’est-à-dire d’un tisserand qui avait intégré la corporation des marchands fabricants) afin d’empêcher le détournement de matière première et la vente clandestine de leur travail. Le « billet de congé », ancêtre du fameux livret ouvrier de 1803, achevait ce dispositif de contrôle : un ouvrier ne pouvait quitter son atelier pour aller travailler ailleurs qu’après avoir obtenu un congé dûment signé par son maître.

Enfin, pour les tisserands des campagnes, à moins d’être déjà un « gros » fabricant, l’accès au marché urbain était un parcours du combattant. Outre la distance à parcourir, il fallait faire passer sa production sous les fourches caudines des règlements de qualité que l’administration et les corporations urbaines rédigeaient pour y intégrer les dernières innovations de la mode et du tissage, autant de barrières techniques et réglementaires dressées contre les forains venus des campagnes.

Uberisation : les fiançailles du désir-maître et du désir-salarié.

Comme hier dans les faubourgs de Lyon ou les campagnes de Rouen, la firme Uber met au travail les chauffeurs « indépendants » en mobilisant des ressources économiques (du capital pour concevoir l’infrastructure de mise en relation) et des dispositifs de captage technologique et juridique du produit du travail (qui construisent l’impossibilité, à la fois technique et contractuelle, pour un chauffeur Uber de s’affranchir de l’intermédiation de la firme).

Si l’innovation technologique d’Uber détruit bien d’anciens cadres de travail, elle n’en reste pas moins un outil de subordination et de commandement du travail. La remarquable astuce de ce système aux airs de liberté est d’engager les chauffeurs d’Uber sur les voies de leur propre exploitation tout en leur enlevant les protections sociales du salariat. Aussi l’uberisation des rapports de travail offre-t-elle au patronat une réponse de circonstance à son problème central : pour reprendre les termes de Frédéric Lordon, associer le désir-salarié au désir-maître.

L’idéologie patronale new style prétend que les rapports de travail « uberisés » ouvriraient l’ère nouvelle des travailleurs libres et indépendants. Un détour par l’histoire nous démontre l’inanité d’une telle idée. En réalité, les formes de travail « décentralisé », à domicile ou non usinier, loin d’être nouvelles, sont bien des formes « classiques » - et même premières – du mode de production capitaliste et de subordination du travail commandé. S’il n’y a pas de nouveauté sur ce plan-là, on peut toutefois considérer qu’on assiste là au retour des anciennes recettes de l’exploitation capitaliste. En fait de nouveauté, Uber incarnerait plutôt un règne ancien, celui du vieux monde.

[1] Précisons que le terme de « canut » n’apparut qu’au début du XIXe siècle.

Lectures

- Serge Chassagne, Le coton et ses patrons (France (1760-1840), Paris, Editions de l’EHESS, 1991.

- Alain Dewerpe, Le monde du travail en France, 1800-1950, Paris, Armand Colin, 1998 (1ère édition 1989).

- Maurice Garden, Lyon et les Lyonnais au XVIIIe siècle, Paris, Les Belles Lettres, 1970.

- Jean Nicolas, La rébellion française (1661-1789), Paris, Gallimard, 2008 (1ère édition, Le Seuil, 2002), en particulier les pages 471-476 et 489-492 sur la prolétarisation des maitres ouvriers de la Fabrique de Lyon et sur les révoltes de 1744 et 1786.

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