L'étrange communication des statistiques du commerce allemand

A l’occasion de la parution par Destatis (l’équivalent allemand de l’INSEE) des premiers chiffres officiels du commerce allemand en 2013, une nouvelle fort surprenante vient de tomber : tandis que l’excédent commercial atteint le record de 198,9 milliards d’euros, on apprend contre toute attente que l’excédent avec la zone euro a tout simplement disparu ou presque !

A l’occasion de la parution par Destatis (l’équivalent allemand de l’INSEE) des premiers chiffres officiels du commerce allemand en 2013, une nouvelle fort surprenante vient de tomber : tandis que l’excédent commercial atteint le record de 198,9 milliards d’euros, on apprend contre toute attente que l’excédent avec la zone euro a tout simplement disparu ou presque ! Pour rappel, l’année dernière, l’Allemagne avait enregistré un excédent de 68 milliards d’euros sur les pays de la zone euro, soit près de 35 % de son excédent total. Avec quels pays a-t-elle pu remplacer la perte de ses surplus « zone euro » ? Avec les pays non européens, comme semble l’indiquer le communiqué de presse de Destatis du 7 février dernier :

Commerce extérieur total (en milliards d'euros)

Exports : 1093,9

Imports : 895

Solde commercial : 198,9 

1) Zone Euro (en milliards d'euros)

Exports : 401,9

Imports : 401,2

Solde commercial : 0,7

2) UE hors zone euro (en milliards d'euros)

Exports : 221,6

Imports : 176,4

Solde commercial : 46,2

3) Reste du monde (en milliards d'euros)

Exports : 470,4

Imports : 317,4

Excédent commercial : 153

 

Relisons bien : l’excédent de l’Allemagne avec les pays de la zone euro est tombé à seulement 700 millions d’euros ; l’essentiel du surplus proviendrait des exportations vers le reste du monde. Surprenant : comment la France fait-elle alors pour continuer à afficher des déficits commerciaux, certes en baisse, mais toujours très élevés ? Et l’Espagne ? Et l’Italie ? Tous ces pays, plongés il y a peu dans la spirale de déficits immenses avec l’Allemagne, auraient donc, en à peine un an, retrouvé l’équilibre. Bigre !

On sait que les excédents allemands sur la zone euro sont une pomme de discorde fréquente depuis 5 ans, notamment entre la France et l’Allemagne. Ces dernières semaines, des voix de plus en plus nombreuses parmi les économistes et les administrateurs de l’UE se sont inquiétées des déséquilibres macro-économiques qui accompagnent ces surplus commerciaux (déflation, déficits extérieurs des pays partenaires et excès d’épargne en Allemagne) : en novembre dernier, une enquête de la commission européenne, dans un immense effort de lucidité qu’on n’attendait plus, pointait clairement ces déséquilibres. Il devient dès lors de plus en plus difficile aujourd'hui de botter en touche en qualifiant ces analyses d’anti-germanisme primaire.

Dans ce contexte, les derniers chiffres du commerce extérieur permettent idéalement au gouvernement allemand de justifier sa politique de passager clandestin dans la zone euro. Anticipant sur le communiqué du 7 février dernier, le ministre des finances Wolfgang Schaüble pouvait ainsi parader en conférence de presse début janvier : « Au sein de la zone euro, il n'y a pas d'excédent allemand, donc nous apportons notre contribution à une situation équilibrée »Le 14 janvier, l'institut patronal allemand IFO publiait une analyse triomphaliste sur la même ligne avec les mêmes arguments. Non, nous disent-ils, le mercantilisme allemand à tout crin ne met pas en danger la stabilité de l’euro puisqu’il se fait essentiellement sur le reste du monde. La stratégie d’hyper-compétitivité par la baisse des salaires, suivie outre-Rhin depuis plus de 10 ans et imposée aux pays du Sud depuis près de 4 ans, se trouve ainsi totalement légitimée. 

N’est-ce pas merveilleux ? Le patronat et le gouvernement allemands exultent, et François Hollande doit se dire qu’il faudra bien faire comme l’Allemagne en cassant les salaires pour partir à l’assaut des marchés du monde. Et bien sûr, la crise de la zone euro est désormais bien derrière nous… Envolés les affreux déséquilibres des balances courantes si lourds de menaces pour la survie de l’euro.

 

Sauf que…

Sauf que les chiffres du communiqué de presse contredisent en partie une autre source publiée par Destatis : le tableau des exportations et des importations détaillées par pays, plus difficile à trouver sur le site de l'office fédéral, contrairement au communiqué tapageur, repris sans recul par les agences de presse et les quotidiens en ligne. Selon les données (complètes mais provisoires) de ce tableau détaillé, le montant des importations des partenaires de la zone euro ne s’élèverait en réalité qu’à 343,7 Mds d'euros, montant bien inférieur à celui du communiqué (401,2 Mds). La somme des exportations, calculée à partir du tableau par pays "colle" en revanche au chiffre du communiqué (402,3 Mds contre 401,9 Mds : la légère différence peut très bien s'expliquer ici par les modifications marginales de résultats encore provisoires). Donc, en suivant les données du tableau par pays, l'excédent commercial allemand sur la zone euro s'établirait en 2013, non pas à 700 millions d'euros mais à 58,6 milliards d'euros : chiffre certes inférieur par rapport à 2012 mais suffisamment élevé pour contrarier les déclarations intempestives de W. Schaüble et de l'institut IFO.

L’erreur est énorme mais a été immédiatement reprise par les économistes les plus autorisés, à l'instar de Francesco Saraceno, économiste de l’OFCE, qui déclarait dans une interview sur Atlantico le 8 février 2014 : « L'Allemagne a aujourd'hui un solde pratiquement nul avec la zone euro. Son excédent s'est reporté sur les pays extra-zone euro, et surtout extra-UE ».

Erreur de frappe, dira-t-on. Malheureusement, déjà l’année dernière, le communiqué de presse du 8 février 2013 sur les chiffres de l’année 2012 avait encore largement surestimé le montant des importations de la zone euro faisant apparaître un excédent allemand sur la zone euro de seulement 7,7 Mds d’euros : l’analyse des chiffres pays par pays permettait néanmoins d’établir que cet excédent s’élevait en fait à 68 milliards, chiffre confirmé plus tard dans la presse...

Mais que se passe-t-il donc au royaume de la la statistique allemande ?

 

Post-scriptum du 26 février 2014

Contacté par mail, le service des statistiques du commerce extérieur de Destatis apporte, par la voix d'une de ses responsables, un éclairage essentiel. La différence constatée entre le montant des importations du communiqué de presse (401,2 Mds) et celui du tableau par pays (343,7 Mds) s'explique bien par l'adoption de deux méthodes différentes de comptabilisation des flux de marchandises[1].

Les données du communiqué de presse du 7 février 2014 sont des chiffres globaux, publiés suivant la méthode de l'Union Européenne du « pays de provenance » (« Versendungsland » : littéralement le « pays d'envoi »). Cette méthode ne s'occupe pas de savoir où la marchandise a été (entièrement ou principalement) fabriquée ; elle se borne à constater le « pays d'envoi ». Par exemple, un article fabriqué en Chine (« pays d'origine ») et importé en Europe via un port hollandais (Rotterdam) sera enregistré en Allemagne comme provenant des Pays-Bas (« pays de provenance »). Cette méthode simple permet une publication rapide des résultats. Elle a bien sûr comme inconvénient de sous-estimer les importations des « pays du reste du monde » et de surestimer parallèlement les importations des pays de la zone euro : aussi les importations des pays de la zone euro peuvent-elles s'afficher à 401,2 Mds d'euros dans le communiqué du 7 février 2014.

Par ailleurs, les statisticiens de Destatis (comme tous les autres instituts nationaux de statistiques) s'efforcent de calculer les importations vers l'Allemagne suivant la méthode nationale du « pays d'origine » (« Ursprungsland » ), qui produit un résultat plus proche de l'état des relations commerciales entre pays : à l'inverse de la comptabilisation « pays de provenance », on s'occupe davantage de savoir ici qui a fabriqué la marchandise. Cette méthode tend bien sûr à rehausser les importations du reste du monde et à rabaisser les importations des pays de la zone euro. Plus fastidieuse, elle produit des résultats qui ne peuvent être publiés que bien plus tard, souvent à la fin de l'année. Cependant, l'office fédéral met déjà en ligne les résultats provisoires sur un fichier excel régulièrement actualisé, le « tableau par pays » : dans la dernière révision du 22 février les importations des pays de la zone euro vers l'Allemagne ne s'élèvent plus alors qu'à 343,7 Mds d'euros, comme je l'avais indiqué dans mon billetLes chiffres définitifs, publiés à la fin du mois d'octobre prochain, ne produiront pas un résultat radicalement différent des chiffres provisoires : il s'agira d'ajustements assez marginaux. Il est donc fort probable que l'excédent allemand sur la zone euro en 2013 s'établisse in fine dans une fourchette de 50 à 60 Mds d'euros.

Conclusion : les théoriciens du complot statistique en sont pour leurs frais. Destatis est ici, sans aucun doute, fidèle à sa tradition de rigueur et de transparence. En revanche, l'utilisation politique des données de Destatis par le gouvervement allemand et l'institut IFO est bien une opération d'enfumage caractérisé : les données du communiqué de presse du 7 février 2014 ont été manifestement mises en avant pour tenter de mettre un terme aux critiques de plus en plus unanimes sur le rôle des excédents allemands dans la déstabilisation de la zone euro. Quant aux journalistes et économistes qui ont repris sans recul les chiffres globaux du communiqué, on ne peut que leur conseiller d'arrêter de prendre l'opinion, dont je fais partie, pour une masse stupide... pour éviter d'être à leur tour pris pour des incompétents.

 


[1] L'explication qui suit est une présentation simplifiée des catégorisations incroyablement complexes des statistiques du commerce international. Pour aller plus loin, les amoureux de la statistique peuvent se reporter au manuel des statisticiens du commerce international publié par les Nations-Unies.

 

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