Pourquoi Zemmour n’est pas (encore) un fasciste et pourquoi il faut le combattre.

Une gauche impuissante à combattre Zemmour : symptôme d'une époque.

Résultats piteux du Front de Gauche dimanche soir... Mélenchon, cependant, dans un communiqué presque triomphaliste, explique le contraire et voit même le début d’un « rééquilibrage » à gauche... Les militants et sympathisants du Front de Gauche, auxquels j'appartiens, moins dupes de la réalité que leur porte-parole, ne peuvent guère en fait parler de déception tant ces résultats étaient attendus s’agissant d’une gauche « radicale » dont la radicalité apparaît si mal et dont l'indépendance vis-à-vis du PS est plus que douteuse. Le Front de Gauche, comme attendu, a donc été entraîné dans la chute des socialistes.

Il faudrait être sacrément naïf pour croire que la droite méconnaît nos faiblesses. Il y a un an déjà, Eric Zemmour, s'en donnait à cœur joie en mettant littéralement en boîte Mélenchon et ses contradictions politiques : Mélenchon, le tigre de papierA l'entendre ricaner sur l'impuissance politique du « tigre de papier » et sa propension inverse à agiter les symboles de la Bastille, je me dis que cet homme de droite a lu ses adversaires (ce qu’inversement la gauche fait si rarement) et notamment la critique assassine de Marx sur le grandiloquent et non moins impotent parti de la Montagne en 1848[1]. Zemmour a des mots qui font mouche : les européennes seront pour le tribun Mélenchon « la présidentielle du pauvre » et lui préparent le même genre de victoire (ou de défaite ?) à la Pyrrhus que celle des Verts aux Européennes de 2009. Très justement, l’éditorialiste montre les incohérences d’un candidat qui veut en finir avec l’Europe néolibérale mais redoute de terrasser son instrument princeps, c’est-à-dire l’euro ; qui insulte à longueur de temps le président Hollande mais voudrait devenir son premier ministre…

J'écoute Zemmour avec un mélange de doute et d'accablement jusqu'à ce point évident de fracture idéologique où le journaliste préféré de la droite apparaît pour ce qu'il est, un héritier de Barrès ; à ce point précis où il enjoint à la gauche radicale, pour être cohérente, de refuser le mariage gay, le féminisme et l'immigration, qu'il décrit comme autant de chevaux de Troie de l’individualisme libéral et de la dissolution marchande des identités, des frontières et des institutions sociales : injonction si susceptible de mystifier une grande partie de la gauche antilibérale et qui a la vertu de masquer les intentions véritables d’une idéologie nationaliste et conservatrice. On voit bien là comment le verbe zemmourien fertilise la pensée anti-progressiste d’un Jean-Claude Michéa ou celle réactionnaire d’Alain Soral. En quelques mots, Zemmour capture la rhétorique antilibérale au profit de la droite et de l’extrême-droite. Le piège s'est refermé, de nombreux auditeurs de gauche, séduits par le côté réaliste, antilibéral et anti-européen de cet éditorial, n'ont plus qu'une envie : réclamer, contre le « mondialisme néolibéral », le retour au sol, à la racine et à la communauté… Zemmour joue sur du velours et enfonce (ou mystifie) la gauche « radicale » en à peine 3 minutes. Chapeau...

De quoi Zemmour est-il le symptôme ?

De leur côté, les fins penseurs de la gauche autorisée, toujours prêts, comme Nicolas Domenach sur le plateau d'i-télé, à s’offusquer des provocations de Zemmour, mais incapables de les comprendre ni d’y répondre efficacement, ne réalisent pas que le chroniqueur de droite séduit de plus en plus l'électorat de gauche ou bien, lorsqu'ils s'en aperçoivent, ne comprennent pas les raisons de son succès et préfèrent brandir les éternels épouvantails post-mitterrandiens de la « fachosphère » et du « parti réac », soi-disant résurgent : pour la gauche respectable, Zemmour, c’est entendu, est l’incarnation de la « bête immonde » qui réveille d’entre les morts les fachos de tous bords.

Pourtant, loin d’être un fasciste antirépublicain, Zemmour appartient bien plutôt à la mouvance gaulliste de la « droite républicaine » où le barrésisme, débarrassé de son anti-républicanisme, est venu se nicher dans la défense des valeurs morales et nationalistes : pensée bien plus proche de celle de Charles Pasqua et de Marie-France Garaud que de la famille Le Pen. Il n’y a rien de surprenant ni de nouveau dans les triomphes de Zemmour : ils sont à l’image d’une France majoritairement de droite et amoureuse de l’ordre gaulliste. N’en déplaise aux belles âmes choquées, Zemmour n'est pas un « facho », mais tout simplement un authentique héritier du Général, un séguiniste mâtiné de bonapartisme et de barrésisme : diagnostic certes difficile à avaler pour la gauche de gouvernement qui réclame en choeur de faire un « front républicain » avec l'UMP et se félicite chaque jour de ses nouveaux habits gaullistes taillés avec amour depuis cinquante ans dans les étoffes soyeuses de la technocratie sciences-po et du présidentialisme. On comprend qu’il serait fort désagréable pour cette gauche de l’émoi outragé, de découvrir sur le bout de son nez l’ennemi malodorant que l’on croyait si loin. La candidate Ségolène Royal, hypnotisée par ses passions gaulliennes en 2007[2], n’aurait pas fini de s’essuyer le nez.

Si Zemmour est bien un républicain, on peut dire qu’il aime la République comme l’aimaient de Gaulle et, avant lui, Adolphe Thiers, et comme l’apprécient aujourd’hui les socialistes : suffisamment rabougrie et mise en ordre pour conjurer le péril démocratique et populaire. La gauche des clercs et des notables s’est ralliée à cette conception « moderne » et « rationalisée » de la république sans démocratie, celle d’un pouvoir législatif réduit à la fonction de caisse d’enregistrement, encore agitée ça et là par le spectacle outré des godillots cabotins de la « gauche » et de la « droite ». Dans cette grande farce, le « péril brun » permet de temps à autre, à gauche comme à droite, de faire entendre les proclamations de foi républicaines les plus consensuelles pour soutenir un minimum des institutions en plein discrédit, discrédit dont il est à craindre qu’on n’ait vu pour l’instant que le premier acte : Zemmour, figure honnie de la gauche et parole dissidente d’une droite massivement libérale, tient dans cette partition « républicaine », une place de choix comme punching-ball. Face à Zemmour, la gauche et toutes les ganaches soixante-huitardes qui l’encombrent encore, ne trouvent rien de mieux que de chanter les refrains bien connus du gauchisme le plus confus : après « CRS, SS ! » et « de Gaulle, nazi ! », voici « Zemmour fasciste ! ». Autant de postures si commodes qui reculent toujours un peu plus loin les frontières de la crétinerie politique et renvoient aux calendes grecques l’inventaire désastreux de cette gauche « responsable » qui, comme la droite, n’a gardé de la démocratie parlementaire et de la souveraineté que les ragots gaullistes sur les échecs de la IVe République ; qui ne conserve de la question sociale que le langage de la compétitivité et du profit ; qui a troqué depuis longtemps l’idéal démocratique pour la prose du « management » ; qui a remplacé le combat socialiste par le catéchisme européen.

Thiers et la République
(à part)"J'vais lui arranger cela qu'elle ne puisse plus marcher !..." Thiers et la République (à part)"J'vais lui arranger cela qu'elle ne puisse plus marcher !..."

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Face à Zemmour, la gauche qui fait l’ange…

Aussi, pour masquer sa faiblesse politique, ses compromissions et son incurie idéologique, la gauche a-t-elle réduit son vocabulaire à quelques qualificatifs aussi fainéants que simplistes, tels que « réac » et « brun » ou, plus élaboré encore, l'adjectif « nauséabond ». Il faudrait certainement toutes les ressources d’une étude lexicographique pour mesurer comment ce terme, déversé ad nauseam dans la presse de « gauche » est devenu le mot passe-partout des faibles d’esprit. Le Pen ? Nauséabond, bien sûr. Zemmour ? Nauséabond, naturellement. Copé ? Nauséabond, toujours. Voulant s’arrêter en bon chemin, situant vaguement entre Fillon et Bayrou la frontière du nauséabond et de l’appétissant, du congru et de l’incongru, du décent et de l’indécent, cette gauche-là, aussi avare de mot que de courage et d’intelligence, ne comprend pas qu’elle est elle-même devenue odieuse et nauséabonde au peuple de gauche.

La gauche intelligente et polie, bien sûr, se croit hautement supérieure en n’accordant à Zemmour que son incompréhension méprisante, en le réduisant à la figure du journaleux vulgarisateur de la « droite réac ». Elle commet pourtant là une terrible erreur d’appréciation. L’idéologie de Zemmour, qui fait des petits dans une société malade, est redoutablement efficace parce que la gauche s'est fait vampiriser idéologiquement et que les intellectuels « critiques », prisonniers de l’enclos académique, continuent à faire les malins en « déconstruisant » ce qu'ils peuvent mais sans espoir ni horizon politique. Les brillants esprits de la gauche, persuadés d'être dans le camp du bien et de la vérité, préfèrent, face à Zemmour, crier au scandale fasciste, et voudraient croire sincèrement que la droite n’est faite que de crétins, de menteurs ou d’idéologues fumeux et enragés qui trompent le peuple. Le monde serait certes si simple… Mais se scandaliser ne sert à rien, strictement à rien, d'autant lorsque le camp d'en-face enregistre succès éditoriaux et électoraux. La parole de Zemmour vaut bien la nôtre, ni vraie ni bonne. Tout est affaire de lutte idéologique et de conquête pour l'hégémonie. Zemmour n'est ni dans l'erreur ni dans le mensonge, il mène avec brio un combat authentiquement gaulliste et conservateur alors que nous avons renoncé à mener le nôtre pour la destruction du capitalisme et pour le triomphe de la démocratie par l’organisation politique des travailleurs.

Hier et aujourd'hui, le Front National, reconverti à la rhétorique gaulliste et sociale, s'est mis en ordre de marche et capte tranquillement le vote de la France conservatrice ; pendant ce temps-là nos chers penseurs de gauche, crétinisés par la science pontifiante, accrochés à l’académisme comme des moules à leur rocher, préfèrent disserter mollement sur les « possibles » de l'alternative à gauche, sans imaginer une seconde la possibilité de leur défaite totale.

 


[1] Voir Karl Marx, le 18 Brumaire de Louis Bonaparte (1852).

[2] Sur le plateau de l’émission « A vous de juger » du 15 mars 2007, Ségolène Royal, « affranchie » de son parti et faisant de Jeanne d’Arc le symbole de sa transgression, avait déclaré : "C'est ce que les Français veulent : une élection présidentielle, c'est un lien direct avec le peuple. C'est la nature même de l'élection, il m'appartient d'être libre.".

 

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