Capitalisme et Etats-nations

« Nous ne voulons pas anticiper le monde dogmatiquement, mais trouver seulement le monde nouveau par la critique du monde ancien. Jusqu’ici les philosophes avaient la solution de toutes les énigmes toutes préparées dans leur pupitre, et ce sot de monde exotérique n’avait qu’à ouvrir le bec et les alouettes de la science absolue lui tombaient toutes rôties » 

(Karl Marx [1])


Selon une certaine gauche radicale, la lutte contre le capital à l'échelle nationale aurait un train de retard (en quelque sorte « superstructurel », c’est-à-dire politico-juridique) sur le capital qui se déploie à l'échelle internationale. C'est sur le fondement d’une telle proposition que quelques penseurs se disant marxistes (Toni Negri, Yann Moulier-Boutang par exemple) ont appelé à voter oui au Traité Constitutionnel Européen en 2005 : pour eux, le déploiement du capital à l'échelle européenne porterait en lui les ferments du progressisme de demain en rendant obsolètes les anciens cadres de domination du capital (notamment l’Etat-nation), de même que la révolution industrielle, la construction des marchés nationaux et la constitution de l'Etat-nation au XVIIIe-XIXe siècle en Europe avaient rendu obsolètes les formes anciennes de la féodalité (la seigneurie et les corps d'Ancien Régime). Autrement dit, pour les partisans « marxistes » du oui, il faudrait embrayer le pas de la construction européenne qui porterait en elle dialectiquement la révolution de demain : s'y opposer ce serait au contraire faire le jeu de la réaction (de même qu'au XIXe siècle le socialisme aristocratique et corporatiste, en s'opposant au déracinement salarial et à la bourgeoisie nationale, était réactionnaire). En somme, la construction européenne, comme modalité superstructurelle du nouveau capitalisme, aurait déclassé historiquement la nation.

Sur ces arguments : 

1°) Il n'y sûrement qu'en Europe que l'on peut croire deux secondes à ce mythe du déclassement de l'Etat-nation : le capital est bien loin d'avoir déclassé son partenaire historique de longue durée (voir la très intéressante interview de Jean François Bayart sur le national libéralisme). Non seulement les nations font leur grand « retour » après l'ère des blocs (voir Jacques Sapir, La démondialisation), mais plus encore jamais le capital n'a autant porté l'Etat-nation au pinacle de l'histoire.

2°) L'Etat-nation au XXIe siècle est en effet très loin de l'état de décrépitude de la féodalité à la veille des révolutions bourgeoises du XVIIIe siècle. La mosaïque de territoires et d'univers privilégiés sous l'Ancien Régime (taxes intérieures, coutumes locales et provinciales, seigneuries, provinces et communautés, etc.) étaient réellement des oripeaux parasitaires de l'Etat féodal au moment de l'unification du marché national en France au XVIIIe siècle. Autrement dit, ce qu'il y avait de féodal dans l'Etat-nation naissant devait disparaître comme contradiction avec le nouveau. Il est clair, à l'inverse, que les découpages nationaux du marché mondial du XXIe siècle, loin d'être les vestiges parasitaires d'un capitalisme national survivant, sont les moteurs du capitalisme financier international : les Etats ont permis au capital l'exploitation libre et rapide de leurs dénivellations territoriales. En jouant sur les différences entre régimes de protection sociale, entre territoires fiscaux et réglementaires, entre systèmes juridiques, le capital financier internationalisé trouve les moyens de son renforcement incessant depuis quarante ans. En cela, le capitalisme historique ne fait que poursuivre une trajectoire classique depuis l’expansion de l’économie marchande au XIe-XIIe siècle : il ne se déploie pas tant dans un espace impérial unifié que dans la mosaïque des puissances politiques et l’exploitation des différentiels fiscaux, réglementaires et juridiques. Je renvoie à ce propos à quelques ouvrages fondamentaux : Le capitalisme historique d’Immanuel Wallerstein (1985) qui démontre le rôle primordial des Etats-nations dans la genèse du capitalisme moderne ; La dynamique du capitalisme de Fernand Braudel (1985) ; Richesse et puissance de François Fourquet (1980) ; Les origines du capitalisme de Jean Baechler (1971).

Notons par exemple l'importance grandissante des tribunaux commerciaux internationaux (notamment le CIRDI) devant lesquels les firmes multinationales peuvent attaquer la législation (sociale ou fiscale) d'un Etat en s'appuyant sur les traités bilatéraux d'investissement (le nombre de ces traités entre deux Etats est passé de 385 à 2500 entre 1989 et 2006). Ici, ce sont donc bien les Etats qui volontairement érigent le capital mondialisé en contradicteur judiciaire et construisent ainsi juridiquement la « contrainte extérieure ». Le capital international et l'Etat-nation sont les co-constructeurs et les co-animateurs de la mondialisation néolibérale. Loin d'être déclassés historiquement, les Etats-nations sont bien les chefs d'orchestre de l'économie-monde du XXIe siècle. C'est donc d'abord à cette échelle nationale que se joue le combat : ce ne sont pas d'abord la commission de Bruxelles ou les firmes multinationales qui sont corrompues, ce sont nos démocraties nationales qui, aux mains d'une « bourgeoisie comprador » (Poulantzas), ont volontairement capitulé devant elles.

3°) Il n'y a que les marxistes dogmatiques pour croire que la construction européenne porte en elle les germes du progressisme : les phases de démondialisation et de remondialisation sont, en fonction des configurations historiques, réactionnaires ou progressistes, elles ne le sont pas en soi. Ainsi, la phase de démondialisation des Trente Glorieuses était plus riche en possibilités et réalisations progressistes que la mondialisation des années 70-80 animée par la contre-révolution néolibérale.

C'est pour cela que je continue à penser (et je suis sûr que la suite me donnera raison) que la réappropriation progressiste et populaire de la nation, loin d'être « d'arrière-garde », est au contraire d'une brûlante actualité. Dans la configuration historique actuelle, il faut porter contre le capital, érigé en souverain, la souveraineté du peuple.

[1] Lettre de Marx à Ruge (septembre 1843) : Œuvres Complètes de Karl Marx, Œuvres philosophiques, tome V, trad. Molitor, Paris, Alfred Costes, 1937, p. 206.

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