Réplique.

1. Le monde judiciaire s'anime. Simple gronde ou réelle fronde, le pouvoir judiciaire réagit en tout cas avec force aux provocations du pouvoir exécutif, que l'on qualifieraient assez aisément de premier pouvoir. Cet apparent déni de la théorie de l'équilibre des pouvoirs ne choque plus personne en France aujourd'hui, tant l'exécutif s'est installé tout en haut de la pyramide institutionnelle. C'est un pouvoir autiste, qui refuse qu'un autre pouvoir institué lui donne la réplique.

1. Le monde judiciaire s'anime. Simple gronde ou réelle fronde, le pouvoir judiciaire réagit en tout cas avec force aux provocations du pouvoir exécutif, que l'on qualifieraient assez aisément de premier pouvoir. Cet apparent déni de la théorie de l'équilibre des pouvoirs ne choque plus personne en France aujourd'hui, tant l'exécutif s'est installé tout en haut de la pyramide institutionnelle. C'est un pouvoir autiste, qui refuse qu'un autre pouvoir institué lui donne la réplique. Que ce soit la presse (notons la rareté des conférences de presse), le pouvoir législatif (le discours devant le Congrès n'est pas suivi d'un débat) ou les syndicats (souvenons-nous de la parodie de concertation lors de la réforme des retraites). Le pouvoir actuel souhaite s'enfermer dans un tête-à-tête exclusif avec les citoyens - comme en témoignera demain l'émission "Paroles de Français" diffusé sur TF1 - sans autre médiateur. Nicolas Sarkozy a théorisé l'affaiblissement des corps intermédiaires, comme le rappelait ce matin Thomas Legrand dans son édito. Il faut relire les propos tenus par celui qui était chef de l'Etat depuis quelques semaines, lors d'une de ces grandes réunions "républicaines" qui devait précisément lui permettre de s'adresser directement aux Français, à Epinal :

En France, aucun corps intermédiaire, aussi légitime qu'il soit, aussi nécessaire qu'il soit à l'équilibre de la société, ne peut faire écran entre le citoyen et l'Etat. [...] En France, les valeurs de la République et la conception de la nation créent un penchant pour la démocratie directe plus marqué que dans les autres grandes démocraties où l'on attache plus de prix aux corps intermédiaires et à la démocratie représentative.

Considère-t-il les syndicats de magistrats, auteurs de viles manipulations à l'encontre de ces faibles de caractères que sont les juges, comme de vulgaires corps intermédiaires qui obstruent son champ en direction du peuple quand ils devraient se plier docilement à la volonté démiurgique de l'Elysée ? Quand on réagit de la sorte face à la mobilisation civique d'une partie de la société, répétant les propos tenus lors de la mobilisation des jeunes pour défendre les retraites, c'est qu'on s'effraie d'une démocratie organisée qui se donne des partis, des syndicats, des collectifs de mobilisations... un modèle pour lequel les Tunisiens et les Egyptiens se battent, en quelque sorte. François Fillon joue la même partition en pronostiquant que le mouvement ne sera pas "compris" des Français : il cherche à disqualifier d'emblée ses adversaires, à le rejeter à la marge de la société dans son entier.

 

Comment répliquer à ces propos outrageants si les corps intermédiaires sont délégitimés, et qu'aucun effort n'est fait pour améliorer la participation à la vie politique ? A ce propos, il est flagrant d'observer le total désintérêt du pouvoir en place pour les prochaines élections cantonales, et l'absence répétée de campagne civique d'inscription sur les listes électorales. Comment instaurer un authentique dialogue, une contradiction ordonnées d'arguments et de points de vue complémentaires ? Ne reste que la crispation, qui mène dans le pire des cas à la résignation sourde, dans le meilleur à la crise ouverte et véhémente. C'est ce qui arrive aujourd'hui dans les palais de justice.

 

2. Et ce mouvement soudain paraît bien familier à celles et ceux qui se mobilisés avec tant d'ardeur en 2009 contre de pareils propos offensants du chef de l'Etat à l'encontre du monde de la recherche. En réécoutant ses vœux au monde de la recherche, on reconnait ce ton méprisant envers ce qu'il ne peut maîtriser, sa méconnaissance profonde des réalités des sujets qu'il croit traiter, la morgue avec laquelle il annonce que lui, enfin, va régler les problèmes qui ont trop longtemps gangréné notre pays. Alors, on se prend à rêver que le mouvement aujourd'hui lancé par les magistrats, suivi par les juges administratifs et les greffiers et peut-être demain par les policiers, soit la réplique de celui lancé par les enseignants-chercheurs et les chercheurs en 2009, suivis par les étudiants et les personnels de l'université. On se prend à rêver que leur mouvement soit couronné de succès, que la justice, l'un des premiers services publics, rendus pour l'intérêt général, soit enfin doté des moyens suffisants, au-delà du nécessaire vital. On se prend à rêver d'un pouvoir qui ferait confiance à ces corps intermédiaires pour l'aider à organiser la vie politique et sociale. On se prend à rêver que la réplique soit plus forte que la secousse première, et qu'elle fasse vaciller le pouvoir, bien seul dans sa tour d'ivoire.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.