Ingérence.

Ingérence. Introduction indue ou indiscrète dans les affaires d'autrui. Faut-il attribuer à la faible place qu'occupent les actualités internationales dans les grands médias la saillante sortie de notre ministre de l'Agriculture Bruno Le Maire ce matin sur le plateau de Canal + ? "Je n'ai pas à qualifier le régime tunisien. Je suis français, je n'ai pas à juger de l'extérieur comme ça un gouvernement étranger. [...] Le président Ben Ali est quelqu'un qui est souvent mal jugé, [mais] il a fait beaucoup de choses. On peut critiquer après certains aspects, être toujours vigilants sur les droits de l'Homme, mais c'est un pays qui a connu de vraies difficultés." On en reste pantois.

Ingérence. Introduction indue ou indiscrète dans les affaires d'autrui.

 

Faut-il attribuer à la faible place qu'occupent les actualités internationales dans les grands médias la saillante sortie de notre ministre de l'Agriculture Bruno Le Maire ce matin sur le plateau de Canal + ? "Je n'ai pas à qualifier le régime tunisien. Je suis français, je n'ai pas à juger de l'extérieur comme ça un gouvernement étranger. [...] Le président Ben Ali est quelqu'un qui est souvent mal jugé, [mais] il a fait beaucoup de choses. On peut critiquer après certains aspects, être toujours vigilants sur les droits de l'Homme, mais c'est un pays qui a connu de vraies difficultés." On en reste pantois. Est-ce de l'ignorance, invraisemblable, de la situation d'un pays qui ne se situe qu'à quelques centaines de kilomètres de nos frontières ? Est-ce du désintérêt, odieux, d'un ministre déjà bien en peine de répondre aux attentes de ses administrés avant de pouvoir se payer le luxe de prendre des nouvelles de l'étranger ? Est-ce de la complaisance, coupable, à l'égard d'un pouvoir tunisien qui assassine ses concitoyens ?

 

Le Président de la République nous déclarait pourtant, des trémolos dans la voix, lors de son premier discours, ces mots qui aujourd'hui, comme tant d'autres prononcés depuis lors, sonnent désespérément creux aux oreilles des authentiques humanistes :

Je veux lancer un appel à tous ceux qui dans le monde croient aux valeurs de tolérance, de liberté, de démocratie et d'humanisme, à tous ceux qui sont persécutés par les tyrannies et par les dictatures, à tous les enfants et à toutes les femmes martyrisés dans le monde pour leur dire que la France sera à leurs côtés, qu'ils peuvent compter sur elle.

A l'époque, ce que l'on peut qualifier d'ingérence dans les affaires intérieures de nos voisins ne semblait pas le déranger. Il allait même nommer quelques jours plus tard une secrétaire d'Etat aux Droits de l'Homme, en la personne de Rama Yade. Pour porter haut et fort les valeurs universelles inscrites dans notre héritage révolutionnaire, inscrites dans la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, et réaffirmées dans la Déclaration Universelle adoptée par les Nations Unies en 1948. On s'attendait alors à une action politique résolue, ici en France, là-bas à l'étranger, pour la promotion des droits civiques élémentaires. Le droit de se syndiquer, en Chine ou aux Etats-Unis chez Walmart. Le droit d'aimer qui l'on choisit, en Ouganda ou dans l'Iran d'Ahmadinejad qui nous dit "Pas de ça chez nous !". Le droit de se rassembler, d'exprimer ses opinions, fussent-elles discourtoises envers le pouvoir en place, de les soumettre à l'approbation de ces concitoyens lors d'élections libres et transparentes.

 

Ce sont ces droits que revendiquent aujourd'hui le peuple tunisien. Ce sont ces droits qui leur sont déniés par le pouvoir Ben Ali, en place depuis maintenant 23 ans. Ce sont ces droits que la France ne jugent pas opportuns de défendre, en arguant, par la voix de son ministre de l'Agriculture, qu'il n'est pas à sa place en jugeant de l'application des droits civiques élémentaires dans un pays avec lequel nous entretenons pourtant des relations privilégiées. Notre pays n'a donc rien à dire lorsqu'un jeune homme s'immole publiquement, geste ultime de désespoir face à une réalité sociale implacable, comme cela a été le cas à Sidi Bouzid ? Il me semble pourtant qu'il est de notre devoir, Français confortablement installés dans le confort de notre démocratie - grandement perfectible j'en conviens - de soutenir les combats pour la liberté des déchus de la parole publique qui tentent de la reprendre, en Tunisie et ailleurs dans la monde. Si notre conviction est que la démocratie est une valeur universelle et que tout homme, toute femme doit pouvoir accéder au statut vivant de citoyen, nous avons l'obligation de nous lever pour réclamer que ces droits s'appliquent partout.

 

L'indignation vient du sentiment détestable de la variabilité des valeurs portées par le pouvoir français. Il serait inconvenant de s'exprimer sur le gouvernement tunisien, de le condamner pour ses atteintes aux droits civiques de son peuple. Mais il est normal et louable de s'exprimer sur la régularité de l'élection présidentielle en Côte d'Ivoire ? Il est légitime d'intervenir militairement au Niger et au Mali, pour tenter de libérer deux otages français ? Il semble donc qu'il y ait donc une bonne et une mauvaise manière de s'ingérer dans les affaires d'autrui. L'universalité de ces droits, de cette belle expression de Woodrow Wilson du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, est précisément là pour rappeler qu'ils ne méritent pas d'être appliqués selon le bon vouloir des gouvernants, selon l'humeur et les intérêts du moment, mais partout et en tout temps. Cette ingérence n'est légitime que si elle est méthodique et inconditionnelle. Les droits de l'homme doivent être pour notre gouvernement et nous, citoyens, l'impératif absolu de notre conduite démocratique, au risque de nous perdre.

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