Livre.

Livre. Assemblage de feuilles en nombre plus ou moins élevé, portant des signes destinés à être lus. Parfois, le hasard fait s'entrechoquer des événements épars qui révèlent alors leur essence. Deux livres sont venus se faire face, se répondre, et former une caisse de résonance attendu des vibrations de l'air ambiant. Fahrenheit 451, de Ray Bradbury, vient de rencontrer dans ma bibliothèque J'ai épousé un communiste, de Philip Roth. Deux livres séparés de 45 ans, publié de l'autre côté de l'Atlantique. Deux livres qui traitent du pouvoir craint ou adulé de tous les livres, ces objets pourtant si simples qu'ils en deviennent banals, et si ahurissants qu'ils sont capables d'enivrer des vies et des empires.

Livre. Assemblage de feuilles en nombre plus ou moins élevé, portant des signes destinés à être lus.

 

Parfois, le hasard fait s'entrechoquer des événements épars qui révèlent alors leur essence. Deux livres sont venus se faire face, se répondre, et former une caisse de résonance attendu des vibrations de l'air ambiant. Fahrenheit 451, de Ray Bradbury, vient de rencontrer dans ma bibliothèque J'ai épousé un communiste, de Philip Roth. Deux livres séparés de 45 ans, publié de l'autre côté de l'Atlantique. Deux livres qui traitent du pouvoir craint ou adulé de tous les livres, ces objets pourtant si simples qu'ils en deviennent banals, et si ahurissants qu'ils sont capables d'enivrer des vies et des empires.

 

Quelle puissance peut bien renfermer un livre dans ces pages pour que des hommes soient prêts à tuer pour les condamner à l'oubli ? Quelle est cette force qui poussent d'autres à mourir pour la faire vivre ? La contre-utopie totale de Ray Bradbury nous projette dans un univers où le savoir et la connaissance sont dénigrés comme agents du désordre et du malheur. Les livres n'auraient dans ce monde ce seul venin à offrir. Une médiocre distraction qui éloignerait les personnes (peut-on encore parler de citoyens, réduits à l'état de larves téléphages) des besoins immédiats du travail et de la consommation. Ces vulgaires objets du passé sèmeraient des spores de réflexion, des germes de débat dans les têtes et les cœurs, et se contrediraient de surcroit. Qui croire alors ? Qui écouter quand les livres présentent des opinions diverses, opposant alors les uns aux autres ? Que comprendre après la disparition de l'éducation, cette éducation qui nous enseigne la critique, la distance, la réflexion ? Les Lumières deviennent dans ce cauchemar, par un fulgurant retournement, l'agent destructeur, le feu qui désacralise l'esprit pour mieux imposer la chair, brute et amorale, la guerre, qui plane sans direction et sans but.

 

Cette puissance, ce talent singulier du livre, est l'objet de vénération du jeune Nathan Zuckerman : "prêter un sanctuaire au combat des assiégés", voilà tout le sel d'un livre. Il est bien plus qu'un asile serein : il est le ring sur lequel nous nous bagarrons, nous tombons, couverts d'ecchymoses, mais nous progressons en dépit des coups portés et reçus. Le livre nous heurte, nous choque, nous provoque. Nous y éprouvons des sensations inconnues, nous y questionnons nos convictions profondes, nous y construisons notre chemin. Ce pouvoir, qui intrigue et fascine le jeune garçon, est celui qui fait se rencontrer des soldats dans une bibliothèque de fortune sur une base américaine iranienne, des juifs et des noirs : c'est celui de la discussion, ou de la discorde, c'est selon. Car dans ce livre aussi, le savoir doit se débattre face à des vents contraires. On matraque des opinions insistantes, et l'on matraque les récalcitrants : tel semble être la menace du maccarthysme dans cette époque de Guerre froide décrite au fil des pages.

 

Ces fictions appellent d'autres lectures, d'autres pages à tourner et à dévorer. Comme celles écrites par la trop peu traduite Martha Nussbaum, l'amie d'Amartya Sen, le père de l'économie du bien-être, celui qui nous invite à jeter un regard plus complet sur notre destinée que les horizons économiques et stérilement rationnels. Dans son appel Not for profit - Why democracy needs the humanities, la philosophe nous invite à penser notre avenir du côté de l'imagination, de l'éducation, des humanités, de la critique. Nos regards limés par le court terme restreignent notre champ des possibles : cette dictature va finir par nous asphysier, si nous ne prenons pas le temps de nous oxygéner dans les humanités. Elle nous fait découvrir Rabîndranâth Tagore, un grand homme de culture dans l'Inde du début du siècle. Dans son livre Nationalism, il met en garde contre les divisions qui peuvent miner une société, et insiste tout autant sur le pouvoir de l'éducation et de la culture pour surmonter ces écueils mortifères. D'une lecture à l'autre...

 

Quel plus bel objet, quel plus beau mot que celui de livre ? Il nous livre les clés de nous-même, il nous rend libre.

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