Quantophrénie.

Quantophrénie. Pathologie qui consiste à vouloir traduire systématiquement les phénomènes sociaux et humains en langage mathématique. Le chiffre est devenu la nouvelle marotte de la droite la plus libérale et anti-sociale, qui souhaiterait voir la pauvreté convertie en statistique pour mieux la cacher sous le tapis. Voici bien un immigré qui n'effraie personne, car un chiffre, ça ne sent ni la sueur ni les pleurs, ça obéit au doigt et à l'œil, ça se maquille si on lui ordonne, ça s'exporte facilement, permettant de parader dans les concours internationaux, comme des caniches bien peignés.

Quantophrénie. Pathologie qui consiste à vouloir traduire systématiquement les phénomènes sociaux et humains en langage mathématique.

 

Le chiffre est devenu la nouvelle marotte de la droite la plus libérale et anti-sociale, qui souhaiterait voir la pauvreté convertie en statistique pour mieux la cacher sous le tapis. Voici bien un immigré qui n'effraie personne, car un chiffre, ça ne sent ni la sueur ni les pleurs, ça obéit au doigt et à l'œil, ça se maquille si on lui ordonne, ça s'exporte facilement, permettant de parader dans les concours internationaux, comme des caniches bien peignés. Un chiffre, c'est l'argument imparable pour tout politique en mal de légitimité ; il lui offre à bas coût l'onction suprême de l'objectivité. Mais ce baume semble pour le moins frelaté. Sous couvert d'un scientisme tout objectif, que d'autres baptiseraient pragmatisme, il permet certes de renvoyer les idéologies à leurs errements socialo-communistes, à leurs utopies fêtardes, à leurs rêveries inconséquentes, pour laisser les grandes personnes faire leurs comptes, armées d'une calculatrice, d'un tableur Excel, que dégainent tout bon gestionnaire. Comme d'autres auraient pu dire "Le chiffre, lui, ne ment pas".

 

Cette frénésie du quantifiable touche tous les pans de la société. On se prend à rêver de pouvoir mettre en équation une communauté faite d'homo economicus raisonnables, programmables à distance, dans un monde multi-paramétré. On se rassure à bon compte en collant sur une réalité peu amène des chiffres douillets, qui nous raccrochent confortablement à un domaine connu. Et tant pis si le hiatus semble parfois trop grand entre le vécu et la lecture sur le manomètre social. A ce petit jeu, bien triste celui qui ne parviendrait pas à manier à sa guise la matière plastique de la statistique : la courbe de l'insécurité baisse en vertu des directives envoyées dans les commissariats (selon le fameux théorème de Demonque), le chômage diminue, une fois retirée toutes les catégories pour lequel il grimpe, la pente de la croissance négative se redresse, on trouve toujours une date passée avec laquelle faire une comparaison flatteuse pour la production automobile ou la côte de popularité de l'exécutif... Car que ferions-nous si nous perdions ce repère ? Que deviendrions-nous, ballotés dans les incertitudes de notre ressenti ? Serions-nous contraints de nous interroger collectivement pour reconstruire une échelle commune de valeurs sur laquelle bâtir notre futur ? Devrions-nous nous rouler à nouveau de la fange crasse de nos concitoyens, loin de l'auréole lumineuse du Chiffre, descendu dans le monde sensible pour nous guider ?

 

La science nous appris à compter, à découper en morceaux que nous pouvions soupeser, avec lesquels nous pouvions faire des additions, des soustractions... C'est sur ce modèle tout mathématique que la science économique s'est développée, abandonnant son héritage éthique comme le déplore Amartya Sen, faisant de l'homo economicus un "demeuré social". C'est dans ces limites que se sont épanouies les théories financières, et ses outils de mesure tels que le Produit Intérieur Brut. Tout ce qui n'est pas quantifiable est sabordé, passé sous les fourches caudines des statisticiens et des gestionnaires, et au premier lieu le politique dans sa définition originelle. Naquit alors la quantophrénie, dont semblent touché tous ceux qui contribuent aujourd'hui à la bonne marche de notre société. Ce mal renferme l'utopie d'un monde prévisible, déterministe, mécanisé. Il renferme un fiel plus malin : la déshumanisation de notre devenir commun. Dans L'Artiste et son temps, Albert Camus nous met en garde :

" Depuis un siècle environ, nous vivons dans une société qui n'est même pas la société de l'argent (l'argent ou l'or peuvent susciter des passions charnelles), mais celle des symboles abstraites de l'argent. La société des marchands peut se définir comme une société où les choses disparaissent au profit des signes. [...] Une société fondée sur des signes est, dans son essence, une société artificielle où la vérité charnelle de l'homme se trouve mystifiée. "

 

On oublie pourtant dans ce monde le battement d'aile du papillon, le grain de créativité, le sel de la sueur humaine qui rend incalculable notre futur. Tout n'a pas vocation à remplir un tableau croisant valeurs et paramètres des activités humaines, productives, efficientes, attendues. Notre devenir commun se nourrit d'un ailleurs, qui ne se réduira jamais à une compilation de signes. C'est dans ces interstices que se noue notre aventure, notre bonheur, notre humanité. Eloignons-nous de cet horizon aride où se dressent les chiffres qui cherchent à nous dicter notre avenir. Ne cédons jamais nos ailes.

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