Retour à Reims.

Un retour. Vers une ville, une famille, un passé enseveli. Les prémisses d'une réflexion autant sociologique qu'intime sur les chemins qui mène le fils d'une femme de ménage et d'un ouvrier aux portes des plus prestigieuses universités américaines. Un retour sur une histoire personnelle, un cas exemplaire d'ascension sociale, ou plus exactement de rupture sociale.

Un retour. Vers une ville, une famille, un passé enseveli. Les prémisses d'une réflexion autant sociologique qu'intime sur les chemins qui mène le fils d'une femme de ménage et d'un ouvrier aux portes des plus prestigieuses universités américaines. Un retour sur une histoire personnelle, un cas exemplaire d'ascension sociale, ou plus exactement de rupture sociale.

 

Retour à Reims.

Ce récit, cette aventure sociologique, débute par la mort du père de Didier Eribon (on peut en trouver ici les premières pages). Un père qu'il dit n'avoir "jamais aimé", et qu'il a fui, comme il a fui sa mère, ses frères, et tout l'environnement qu'il représentait, dès qu'il a pu. Un retour entamé à la faveur de ce départ, et le vici qui replonge avec vertige dans cet univers ouvrier oublié, refoulé. Il n'a passé que les vingt premières années de sa vie dans cette région reimoise, entre les années 1950 et 1970. Dans ces zones de la périphérie, où les classes populaires s'entassaient dans des appartements trop petits, sans confort. Dans ces quartiers sans horizon autre que les mornes lendemains, si dramatiquement semblables au jour qui s'achève. Dans ces écoles d'où l'on sortait rapidement pour ramener la paie à la famille et se marier. Dans ces milieux de fraternité communiste, où la classe ouvrière s'identifiait au "Parti" avant de basculer vers le vote Front National. Dans ces schèmes familiaux qui avaient inventé avant les suppléments sans inspiration des hebdomadaires les recompositions et le libertinage, mais aussi le machisme et l'homophobie la plus sournoisement ordinaire. Ce récit frappe et horrifie par son étrange banalité, comme si tout change pour que rien ne change... Et pourtant, Didier Eribon est devenu ce qu'il est de coutume d'appeler un intellectuel, journaliste à Libération, puis au Nouvel Obs, avant de retrouver les ambitions universitaires de ses débuts, et de se voir auréolé de prix prestigieux pour ses recherches sur l'identité gay. Il s'est épanoui comme gay loin d'une ville et d'un milieu familial qui l'a autant qu'il a répudié. Et c'est précisément sur ce mouvement, sur la construction de son identité sociale autant que sexuelle qu'il s'interroge à la suite du décès de son père, et de son retour au domicile familial qu'il n'avait pas fréquenté depuis de nombreuses années.

 

Ce récit est poignant, de vérité, de franchise. Il énonce tout haut ces mécanismes de relégation sociale qui distinguent dès le plus jeune âge ceux qui seront destinés à poursuivre des études, à rencontrer la littérature et l'opéra, à sortir de leur ville natale, de ceux qui resteront englués dans la monotonie de leur quotidien. Il raconte l'importance du brassage dans la découverte d'univers inédits, comme lors de la rencontre avec un camarade de classe - dont le seul prénom marquait la différence d'origine sociale - avec qui il découvre le plaisir de la littérature, à défaut d'autres plaisirs qu'il n'ose s'avouer faute de savoir nettement les formuler. Il souligne ces petites différences, dont il luttera avec véhémence pour se départir, qui marque de manière nette sa faible condition : des expressions familières qui ressurgissent (de son habitus de classe, selon la sociologie de Bourdieu abondamment reprise dans cette analyse), un défaut d'une culture "classique", un domicile dont il n'ose donner l'adresse, une famille dont il souhaitera cacher la misère sociale et donc l'existence. Il dresse un constat lucide de la démocratisation de l'enseignement qui n'a permis qu'une "translation de la structure" sociale, ne faisant que déplacer des frontières imperméables en ouvrant les portes de certaines formations (comme sa licence de philosophie à l'université de Reims) pour mieux en maintenir fermées d'autres (l'agrégation dont le nombre de postes toujours plus faible est réservé quasi exclusivement aux élèves normaliens). Il nous montre crûment la violence sociale qui s'impose à tout enfant en construction, les mécanismes de domination multiples, d'ordre social comme sexuel, contre lesquels il faut mobiliser une énergie incroyable pour s'autonomiser, tel un affranchi. Didier Eribon nous rappelle avec dureté la force des déterminismes sociaux, comme résumé par cette sentence éclatante :

En réalité, je croyais choisir et j'étais choisi.

 

Ce récit d'une vie est celui d'une histoire éblouissante d'ascension, ou plutôt de rupture, tant il semble difficile de se construire sans se distancer de manière prononcée de son histoire, d'un héritage dont il faut apprendre à se défaire. Il nous raconte cette France qu'il a voulu oublier, contre laquelle il a lutté de toutes ses forces pour s'en émanciper, mais qui reste indélébilement ancrée en lui. Cette France de nos échecs et de nos démons, que nous ne pouvons oublier sous peine de la voir rejaillir avec autant de violence que notre société mobilise pour s'ankyloser de la sorte. Puissions-nous avoir la lucidité et l'audace de cette introspection, de ce retour sur notre passé récent, de ce retour sur notre réalité sociale refoulée. Entre Marine et Didier, je réponds à la révolte du second, pour en finir avec les fractures et les ruptures qui nous éloignent les uns des autres.

 

Didier Eribon, Retour à Reims, Éditions Flammarion, Champs Essais, 2010, 248 p.

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