Comment enrichir une ville sans nouveaux bunkers égocentriques.

Les travaux de la place de la cité à Rodez ont fait parler d’eux cet été. Entre les déficits de communication de la mairie, les débats sur les arbres à conserver ou non et les prises de température, cette place publique a illustré de nombreuses questions d’urbanisations et de démocratie locale. Elle en suscite encore deux.

La nouvelle Place de la Cité sera réussie, n’en doutons pas. Elle sera réussie comme le sont toutes les places minéralisées partout en France et dans le monde occidental. En voyageant un peu partout en Europe on peut en effet être frappé par l’uniformité de l’aménagement des centres-villes. Des places composées de dalles de pierre grises, de maigres arbres séquestrés dans des grilles, quelques jets d’eau décoratifs... Si l’on consulte les projets du cabinet In Situ de Lyon qui a réalisé le projet de la place de la Cité, on a l’impression qu’ils ont pioché au hasard un dossier parmi cinq ou six à leur disposition. On ne trouve aucune identité propre à la ville de Rodez ou au Rouergue. Cette place aurait pu tout aussi bien être aménagée à Metz ou à Limoges, d’ailleurs elles le sont. Pour citer Thierry Paquot, philosophe auteur de l’essai Désastres urbains, ces équipements sont « conçus pour le bonheur d’habitants-abstraits par des décideurs qui ne connaissent pas ces habitants-en-vrai et qui s’étonnent de leur ingratitude... » * Nous sommes dans le Ikéa de l’urbanisme.

Doit-on d’ailleurs bétonner, bâtir dans le dur pour revaloriser une ville ? En dehors du coquin fantasme que les élus ont de voir leur nom baptiser un musée ou un parc d’exposition, la pierre apporte-t-elle encore une plus-value aux villes ? Les centres commerciaux sont du commerce sans échange, les immeubles sont des impasses en hauteur, les grands projets étouffent les villes dans la toxicité de la démesure. L’uniformisation des paysages urbains augmentent les déséquilibres sociaux, économiques et écologiques et participent à l’ isolement de leurs habitants.

La place de la Cité a un impératif d’espace afin d’accueillir les commerçants non-sédentaires du marché de Rodez. Architectes et urbanistes ont étudié cette situation. On oublie souvent d’associer les paysagistes. Ce serait leur faire insulte que de limiter leur savoir-faire aux bacs à fleurs . Ils ont des expertises pertinentes à apporter pour améliorer la qualité de vie d’un lieux public.

Les élus veulent valoriser leur ville pour le bien-être de leurs habitants ? Une pointe d’originalité, remarquable par quelques médias, ne déplairait pas à leur amour-propre ? Soit. Voici pour conclure une alternative possible au tout-minéral-ou-presque. Ce n’est pas une alternative au projet de la place de la Cité pour les raisons évoquées dans le paragraphe précédent. Ce n’est pas non plus nécessairement un point de programme de campagne électorale. Prenons-la pour ce que c’est : la démonstration d’une alternative possible. A l’heure où la transition écologique se fait urgente et alors que Rodez est en dessous de la moyenne nationale en terme de couverture végétale, des espaces plus modestes pourraient accueillir des forêts-jardins. Cet écosystème repose sur la culture de plantes pérennes et vivaces, pour minimiser l’intervention humaine et favoriser l’autonomie du système. Un tel exemple de forêt-jardin existe à Mouscron, en Belgique. Trois étages de cultures se côtoient . En bas on trouve des plantes couvre-sol : fraises des bois, oseille, ail, menthe, mâche… L’étage intermédiaire est celui des arbustes (groseilliers, cassis, myrtilliers…) et des lianes (mûres, kiwis…). Quant à l’étage supérieur, il est composé d’arbres fruitiers: pommiers, pruniers, poiriers... Cet enchevêtrement de plants sur une surface limitée peut surprendre mais il est réalisable grâce aux techniques de permacultures et à une exposition attentionnée au soleil (les grands arbres sont positionnés au Nord). **

Cette forêt-jardin, ce monument végétal répond ainsi à de nombreux impératifs pour notre époque de réchauffement climatique. Elle fournit de la fraîcheur, des ressources alimentaires, elle permet la rencontre d’ habitants déstressés. Son coût d’installation est moindre qu’un bétonnage laborieux. Enfin elle n’est pas encore très répandue, si bien qu’un élu qui s’emparerait aujourd’hui d’un tel projet pourrait encore prétendre à une audacieuse innovation politique.

Et ça, ça n’a pas de prix.

 

* Paquot, Thierry ; Désastres urbains ; La découverte ; 2019

** Mayo, Carine ; Le guide de la permaculture urbaine; Terre vivante ; 2017

 

 

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