La gestion biopolitique d'une crise sanitaire : le cas du Covid-19 (2019-2020)

Une crise sanitaire n'arrive jamais seule. Un élément déclencheur, ici le Coronavirus, n'agit jamais seul. C'est l'enchaînement de décisions politiques bien précises qui transforme une situation en crise, et une crise en catastrophe. C'est un ensemble de choix politiques, économiques, sociaux catastrophiques qui déclenchent l'apocalypse.

Quelques semaines avant le confinement, établi le lundi 16 mars 2020, il était encore possible d’assimiler le Coronavirus à une forte grippe. Les chiffres des cas infectés, et la létalité du virus n’étaient alors pas si dramatiques pour une pandémie. Il était donc envisageable d’affirmer que les gouvernements se servaient encore une fois du recours à la crise pour faire passer des réformes hautement impopulaires – la réforme des retraites, la loi LPPR, entre autres – et mettre en avant une unité nationale pour contrer les mouvements sociaux massifs qui avaient surgi dans tout le pays. Or, force est de constater que le gouvernement a rapidement instauré une trêve politique en interrompant ses réformes : le lundi 16 mars, E. Macron annonçait suspendre la réforme des retraites et reporter toutes les autres à septembre, réalisant un premier pas vers la trêve dans cette guerre sociale en cours.

La menace du Covid-19 est donc réelle, et sérieusement prise en compte. Ce virus n’est pas une simple grippe, mais un virus à ARN, au taux de mutation élevé, et donc aux possibilités d’adaptation et de réplication très variées, même si par rapport aux autres virus, les coronavirus ont tendance à moins muter. Ce virus est donc plus résistant que des grippes classiques et il se démarque par son taux assez élevé de contagiosité et par son incubation qui peut prendre une à deux semaines contre 48 heures pour le SRAS par exemple. S’il provoque dans 80 à 90% des cas des symptômes légers et un état grippal, et si son taux de létalité à 4% reste bien inférieur à ceux du SRAS à 10%, de la grippe de 1918 à 20%, du H5N1 à 60% ou du virus Ébola, il reste cependant bien plus nocif que ceux des grippes annuelles à 0,1%. Il a d’ailleurs infecté 20 fois plus de personnes que le SRAS en 2003. On estime à 9 000 le nombre de morts en France au début du mois d’avril – 8911 le 4 avril –, sur 75 000 infectés. Le chiffre est bien sûr trop faible puisqu’il n’y a quasiment aucun moyen de tester la population – seulement le personnel médical et les patients –, par manque de tests et d’anticipation de la part du gouvernement. Cette mauvaise gestion, l’absence de toute anticipation, ont forcé l’État à prendre des mesures pour contrer la pandémie.

La gestion de la pandémie semble reposer sur une notion développée par M. Foucault et reprise aujourd’hui par bon nombre de chercheurs en sciences politiques : le biopouvoir. Dans son cours au Collège de France de 1978, intitulé Sécurité, Territoire, population, Foucault le définit comme suit : « Ensemble des mécanismes par lesquels ce qui, dans l’espèce humaine, constitue ses traits biologiques fondamentaux, va pouvoir entrer à l’intérieur d’une politique, d’une stratégie politique, d’une stratégie générale de pouvoir »[1]. En somme, le biopouvoir est un dispositif, autant qu’une disposition de l’État, qui infère directement sur les corps, sur les comportements et les manières de vivre de la population, tout en créant un ensemble de données statistiques, démographiques, géographiques sur cette même population. Ces dispositifs se révèlent être plus ou moins visibles : le biopouvoir peut se montrer – c’est le cas des prisons, de la biométrie, et de tous ces dispositifs qui agissent directement sur la vie des individus, sur leurs déplacements, sur leurs manières de vivre –, mais il peut aussi être plus insidieux – on peut penser aux campagnes de prévention, aux codes, et à tout cet ensemble d’injonctions qui, l’air de rien, forgent nos comportements et nos façons de concevoir notre manière de vivre –, voire complètement invisible – on peut penser enfin à cette société d’auto-contrôle, d’auto-surveillance développée par M. Foucault qui s’auto-régulerait et permettrait un désengagement progressif de l’État.

Ainsi, il paraît intéressant d’étudier la manière par laquelle s’exprime la biopolitique dans le cadre de cette crise de Covid-19, et de comprendre ce qui a rendu aussi facile le recours au confinement général de la population. Il pourrait aussi être intéressant d’établir des évolutions, voire des transformations réelles de la biopolitique durant cette crise sanitaire.

Pour ce faire, il convient d’étudier tout d’abord les mécanismes qui ont permis la mise en place d’une biopolitique tridimensionnelle afin d’endiguer la pandémie le plus rapidement possible, pour ensuite montrer la tendance étatique à la mise en scène, à l’utilisation de l’état de crise et à la création d’imaginaires afin d’assurer une continuité de la gouvernementalité, pour enfin pointer l’insuffisance de la biopolitique comme instrument de gouvernement dans de telles crises sanitaires.

 

 

Une gestion biopolitique de la pandémie

 

Le biopouvoir comme injonction

Une des formes du biopouvoir les plus visibles, dans les médias, dans les espaces publics, et dans les discours des politiques, est sans nulle doute le recours permanent à l’injonction. Le biopouvoir est, avant toute chose, un pouvoir qui enjoint, mais qui n’ordonne pas, qui n’exige pas, qui ne commande pas. Il maintient une illusion d’intégration démocratique de la population dans les décisions, et laisse croire à l’importance des choix personnels, à l’importance des décisions de chaque citoyen pour la vie publique. L’injonction a aussi pour but de responsabiliser la population, et in fine, de réduire les coûts potentiels de comportements jugés « déviants » ou « anormaux ». Une des injonctions premières, à la fois historiquement mais aussi à travers cette crise, est l’injonction à l’hygiène. L’hygiénisme est un grand thème politique qui naît au milieu du 19ème siècle et qui s’avère être une des formes principales que peut prendre le biopouvoir. Cet hygiénisme apparaît dans les politiques publiques – par exemple à travers les politiques haussmanniennes de création d’espaces ouverts dans les villes, permettant la circulation de l’air – mais aussi, et c’est ce qui nous intéresse, dans les discours. Un ton moralisateur, normalisateur se répand entre les différents membres de la société, entre politiques et citoyens, entre médecins et patients, entre professeurs et élèves. Partout où il y a du pouvoir, on remarque une bionormalisation des comportements, du fait de discours. En clair, l’État, qui peut être perçu davantage comme un réseau d’acteurs, se donne pour objectif d’intervenir sur les corps afin de les faire vivre, de les maintenir en bonne santé, et bien sûr aussi, dans un objectif économique, de les rendre résistants et productifs au travail. Une logique économique s’empare de l’État et tout doit être optimisé. Cette injonction à la bonne hygiène, au bon comportement, à l’auto-contrôle des excès est totalement présent aux premiers moments de la crise sanitaire du coronavirus. Dans sa première allocution présidentielle, on peut ainsi entendre le président enjoindre la population à « se laver les mains », avant de préciser « avec du savon », à ne pas sortir, si ce n’est pour des besoins de première nécessité – les courses, et le sport, pour garder une bonne santé. Dans tous les espaces publics, en ce début de crise, on peut entendre des enceintes diffuser des messages hygiénistes – se laver les mains, respecter les distances de sécurité, se confiner. À la télévision des messages de prévention diffusent ces consignes. Dans certaines villes, et c’est une première en France – hormis pour le maintien de l’ordre dans les manifestations, et c’est intéressant de le noter –, des drones sont également déployés à Paris, à Lyon, à Marseille pour diffuser ces messages. Impossible de passer à côté. L’injonction est omniprésente.

L’essence même du confinement réside dans une simple injonction : « restez à la maison ». Pour celles et ceux au pouvoir, la maison est un lieu d’évidence, un lieu sain et sauf de tout danger. Mais il serait bien naïf d’ignorer qu’au contraire, la maison – ou l’appartement – est aussi un lieu de violence et d’inégalités, accentuées par le confinement. Cette injonction n’est pas sans rappeler le ton paternaliste et patriarcal adressé aux femmes qui ne restaient pas chez elles. Cette fois-ci, les victimes sont plus nombreuses. Les femmes restent très concernées car elles subissent en premier lieu les violences conjugales[2]. Mais l’épisode de confinement laisse aussi entrevoir d’autres inégalités, d’autres violences : les travailleurs et travailleuses précaires habitant en banlieue sont davantage exposés aux maladies et n’ont pas suffisamment d’espace pour réellement vivre dans leur habitat[3]. Cela souligne le fait que le confinement est un choix politique classiste. D’autres catégories comme les enfants, pouvant être victimes de maltraitance[4], ou les personnes âgées, qui voient s’accroître leur solitude[5], subissent aussi cette politique violente de confinement. La liste de victimes potentielles dressée ici est bien entendu non-exhaustive : on pourrait évidemment trouver d’autres victimes comme les personnes migrantes, ou encore les prisonniers et prisonnières qui subissent de plein fouet le confinement comme une double peine. Quoiqu’il en soit, il apparaît clairement que la maison, le « chez-soi », ne sont définitivement pas des lieux sains et saufs, mais au contraire des lieux de violence et d’oppression pour beaucoup.

Un des objectifs de cette injonction est de responsabiliser la population et par là-même, de lui faire prendre conscience de la gravité de la situation, de la lui faire intérioriser. En cela, les deux discours d’E. Macron des 12 et 16 mars 2020 sont particulièrement abondants : « vous êtes responsables », « faisons preuve […] de sens des responsabilités », appel à garder son calme et à avoir « l’esprit des responsabilités ». Bien sûr, cette responsabilité engage aussi l’État : à plusieurs reprises dans son discours, E. Macron rappelle la « responsabilité de l’État », que « l’État paiera », qu’« [ils] prendront des [leurs] responsabilités pour [nous] », respectant par là même le contrat social qui lie les gouvernants, l’État, à la population. Dans Un monde grippé[6], Frédéric Keck rappelle que l’engagement de la responsabilité de l’État est un thème récurrent lors des crises sanitaires. À la fois car la population compte beaucoup sur son système politique, mais aussi car les épidémies et pandémies touchent directement la santé de la population dont l’État a la charge, et que c’est le moment de prouver que ce système fonctionne et est capable d’endiguer une telle crise, au risque de perdre toute crédibilité, toute légitimité et de s’effondrer.

Ce discours injonctif se teinte aussi, en parallèle, d’un paternalisme politique assez net. E. Macron a recours, à maintes reprises, à un langage infantilisant qui vise à responsabiliser la population, comme des parents responsabiliseraient leurs enfants, mais qui en dit aussi long sur la figure paternelle dont dispose le président encore aujourd’hui, sous la Vème République. Ainsi, on peut relever des expressions comme « je ne transigerai sur rien », « grande discipline », « la Nation soutiendra ses enfants ». Mais le ton paternaliste peut aussi s’avérer sévère : E. Macron endosse complètement son rôle de petit père de la Nation. Ainsi, on peut relever des expressions comme « je ne transigerai sur rien », « des gens bravent les consignes », « non seulement vous ne vous protégez pas vous, mais vous ne protégez pas les autres »« toute infraction à ces règles sera sanctionnée », « ce soir, je pose des règles nouvelles, nous posons des interdits, il y aura des contrôles ».

On voit poindre ici un autre élément stratégique du discours injonctif : la culpabilisation. Selon Naomi Klein, dans son ouvrage La stratégie du choc[7], la culpabilisation est un procédé rhétorique courant dans les narrations gouvernementales, qui revient à chaque épisode de crise. Lors de la crise économique de 2009, le mécanisme de culpabilisation consistait à utiliser la dette publique et pointer les dépenses publiques supposément déraisonnables pour faire intérioriser l’idée aux populations qu’elles consommaient trop, qu’elles pesaient trop dans la balance économique du pays, et qu’elles devaient vivre plus raisonnablement. On retrouve cette même stratégie dans la gestion de l’épidémie de Covid-19. Alors que des années de coupes budgétaires, de réforme drastique des systèmes de santé, des hôpitaux, et de privatisation progressive de l’appareil sanitaire amènent aujourd’hui à cette situation – surcharge de travail pour les personnels de santé, absence de protection, manque de lits dans les hôpitaux –, le gouvernement a recours à la culpabilisation. Les responsables de la crise – et on revient là à cette notion de responsabilité –, ou plutôt les irresponsables, sont donc celles et ceux qui ignorent les décisions de confinement, bravent les interdits, abusent des attestations de déplacement– les habitants de banlieue sont d’ailleurs bien souvent montrés du doigt –, voire même celles et ceux qui ne seraient pas dans une situation de santé critique mais se rendraient tout de même chez le médecin, ou surchargeraient les hôpitaux. Personne n’a vraiment idée de qui il peut s’agir, mais tous se sentent visés, se sentent accusés par ces mots. Tous se sentent coupables d’une mise en péril d’un système sanitaire, politique et économique qui, pourtant, n’a aucun moyen de faire face à une telle crise. Cette stratégie permet la mise en place d’un auto-contrôle, d’une auto-censure par la culpabilisation, et d’éviter, pour le pouvoir, une révolte politique massive menant à la remise en question de la politique économique gouvernementale et du néolibéralisme, plus généralement.

 

Le biopouvoir comme surveillance

Le biopouvoir est injonction, mais il est aussi plus intrusif, plus présent, plus visible. La surveillance est un des aspects principaux du biopouvoir tel qu’il est pensé par Foucault. Celle-ci revêt différents aspects, de la présence policière dans les rues, aux caméras, à la biométrie – dispositif d’identification et de suivi de la population grâce à l’usage, entre autres, de passeports, de cartes d’identité –, ou encore à la surveillance sur internet. La surveillance est donc polyforme. On remarque qu’elle est toujours plus poussée, se développant au fil du temps, souvent après des épisodes de crises – crises migratoires, crises économiques, crises politiques, crises sécuritaires. Tout semble être une occasion pour faire passer de nouvelles lois, pour mettre en place de nouveaux outils de technopolice. Cette surveillance généralisée de la population a pour objectif l’intégration, par la population, de comportements normaux et pour ainsi forcer le respect de la loi. Cela entraîne une bionormalisation des comportements, c’est-à-dire des manières de vivre, de se comporter, telles qu’il semble normal de le faire, cette normalité étant souvent soit produite par les lois, soit produite par des discours moraux.

Dans le cadre de la pandémie de Covid-19, cette surveillance de la population est très présente. Frédéric Keck parle de « surveillance militaire », dans un entretien[8] donné pour Lundi.am, qu’il oppose à la « vigilance sanitaire ». En clair, durant cette crise, l’ennemi est intérieur, à l’intérieur des frontières du pays : l’ennemi est l’infecté. Le biopouvoir fait de chaque citoyen, non un concitoyen, mais une menace potentielle. Pour endiguer cette menace que représente chaque citoyen pour les autres citoyens, et pour le pays, les gouvernements ont recours à tout un ensemble de techniques de surveillance. En Chine, le gouvernement a eu recours à la reconnaissance faciale, à l’épluchage des conversations et à la collecte de données pour mieux retracer les déplacements – il en a été question en France, après une proposition d’un sénateur, et le ministre de l’intérieur s’est d’ailleurs prononcé en faveur de ces mesures[9]. La population chinoise avait aussi l’obligation d’avoir un téléphone portable avec une application installée fournissant un QR code – comme ce qui se met en place en France avec l’application Covid-19 et StopCovid-19 – contenant des données de géolocalisation, le nom et le prénom de la personne, la date et l’heure de la création de ce code, le lieu de résidence, le motif de déplacement, le détail des déplacements précédents, la température corporelle – que les personnes devaient connaître avant de sortir – et peut-être aussi d’autres informations puisqu’une application intégrée au téléphone peut aisément siphonner toute métadonnée. Des sociétés chinoises ont également développé des caméras thermiques et de reconnaissance faciale pour détecter les températures corporelles anormales et surveiller les infectés. Des casques de réalité virtuelle ont même été fournis aux policiers pour connaître la température des personnes croisées dans la rue. Des drones ont été déployés pour prendre la température des personnes et rappeler à l’ordre les déviants. Des mini-robots ont été utilisés pour désinfecter les rues de Wuhan. Et ceci n’est qu’un exemple de l’arsenal déployé. Cela, mêlé aux dispositifs tels que le crédit social, s’avère relativement efficace. On peut remarquer que la Chine a servi de laboratoire d’expérimentation des nouvelles technologies de surveillance et de contrôle puisque beaucoup de ces technologies ont ensuite été à leur tour utilisées dans les pays occidentaux : en France, les drones ont sillonné les centres-villes à Paris, Lyon, Marseille, Bordeaux, Nantes, Nice et il est toujours question de mettre en place des dispositifs de reconnaissance faciale de manière durable, c’est-à-dire même après que l’épisode de Coronavirus soit fini. En Corée du sud, une carte disponible en ligne permet de connaître la position des infectés, leur âge, leur sexe et leurs trajets quotidiens. En Italie, 8 000 personnes ont été signalées par les opérateurs mobiles pour non-respect du confinement. Aux Etats-Unis un projet de collecte de données de localisation à partir des smartphones a été mis en place par le gouvernement, en partenariat avec Google, Apple, Facebook et d’autres entreprises

La surveillance n’est pas seulement menée par l’État mais aussi par tout un ensemble d’organismes externes comme par exemple les entreprises. On comprend donc bien que le biopouvoir se diffuse et est repris par tout un ensemble d’acteurs de la société. Déjà présente sur les lieux de travail avant l’épidémie au travers de dispositifs comme les open-space, cette surveillance au travail continue durant la pandémie : la diffusion du télé-travail ne permet pas d’éviter la surveillance. Certaines entreprises mettent en place des logiciels de visioconférence qui leur permettent de surveiller leurs salarié.e.s pendant le travail, comme aux Etats-Unis où l’utilisation des logiciels de surveillance du télétravail s’est largement diffusée[10]. Ces dispositifs sont assez peu développés en France, du fait du Code du Travail. Mais il n’est pas forcément nécessaire d’attendre une surveillance des travailleurs et travailleuses par les entreprises pour parler de surveillance. La sollicitation par l’informatique, les mails, les logiciels de discussion instantanée ont tendance à imposer un travail en continu, outrepassant de fait le Code du travail. De ce fait, les salariés et salariées s’auto-surveillent, s’auto-régulent pour continuer à produire, mais cette fois-ci en flux tendu. Puisqu’il n’y a plus de limite entre le lieu de vie et le lieu de travail, difficile d’imposer des limites et de contrôler son temps de travail, d’autant que ce dernier remplace parfois aussi les temps de trajets qui n’ont plus lieu en confinement. Le travail investit la vie des personnes en télé-travail. Toutes et tous s’accordent pour témoigner que, depuis la mise en place de solutions de travail à domicile, le rythme est beaucoup plus intense, et qu’on travaille davantage. 

Dans le cadre de la pandémie de Covid-19 et du confinement, la surveillance par un « pouvoir pastoral »[11], est poussée à l’extrême. Cette notion, imaginée par Foucault dans son cours de 1977-1978 au Collège de France intitulé « Sécurité, Territoire, Population », met en scène une population que M. Foucault apparente à un cheptel, et un gouvernement qui est associé au berger. Ce dernier veille sur son troupeau, mais de manière particulière, individuelle, ne se souciant pas seulement de l’ensemble de la communauté. C’est un pouvoir individualisant. Ce pouvoir est poussé à l’extrême dans le sens où le troupeau, loin de brouter, est, durant cette crise, parqué, de retour dans l’étable, dans des box individuels, dans le lieu le plus abouti de la surveillance : le domicile. La bionormalisation, par les discours, par l’urgence, par l’autorité, par les lois et les décrets, a fait intégrer aux gens l’idée qu’ils sont confinables. Être confinable en cette période, voilà la nouvelle norme. Être humain c’est être confinable. On pourrait pratiquement dire que la surveillance foucaldienne, cette société panoptique, est belle et bien là, surgissant à travers la réalité d’un régime pénitentiaire étendu à l’ensemble de la population.

Néanmoins, certains détails, certaines différences notoires peuvent permettre de penser qu’il ne s’agit pas là réellement de la biopolitique telle qu’elle peut être pensée, invisible et individuée : le confinement général à domicile de la population paraît bien grossier à l’aune de cette gouvernementalité. En réalité, comme le sous-entend Gilles Deleuze dans ses Pourparlers[12] lorsqu’il parle de crise des « espaces clos » – les anciens espaces de type panoptique imaginés par Foucault comme la prison, l’école, les hôpitaux –, c’est au domicile que se jouent les nouvelles gouvernementalités libérales. On assiste en réalité à une véritable domiciliation de la vie : domiciliation de la socialisation à travers les réseaux sociaux ou les applications de rencontre, domiciliation du travail par le biais du télétravail, domiciliation des loisirs via la télévision, l’ordinateur, les consoles de jeux. Le « chez-soi » prend le pas sur les espaces collectifs et le confinement est là pour nous le rappeler, de gré ou de force.

Ce genre de dispositifs de surveillance ont un impact direct sur la population qui, nous l’avons vu, peut avoir tendance à intérioriser des comportements jugés non-déviants, mais aussi qui peut susciter chez elle une auto-surveillance. Cette auto-surveillance est double : dans un premier temps elle est une auto-surveillance de soi. Mais dans un second temps, elle peut aussi se transformer en surveillance des autres. On voit alors apparaître des comportements symptomatiques comme les « Voisins vigilants » et, dans le cadre de la crise du Covid-19, des nouvelles formes de délation[13]. La population intériorise une double injonction morale et légale : ne pas sortir pour ne pas contaminer les autres, et ne pas sortir car c’est interdit et répréhensible. À l’aune de ces deux facteurs, la population s’auto-surveille, s’auto-contrôle. Et la délation revient à la mode.

 

Le biopouvoir comme sanction

Enfin, une composante essentielle du biopouvoir est le pouvoir compris comme sanction. Cette dernière, applicable et appliquée, a pour but de dissuader tout autant que de punir. Cette menace pesant sur chaque citoyen est clairement présente dans les discours gouvernementaux durant la pandémie : dans son discours du 16 mars, E. Macron n’hésite pas à affirmer que « toute infraction à ces règles sera sanctionnée » ; dans un interview du 17 mars du Préfet de police de Paris, Didier Lallement, ce dernier, faisant référence à sa gestion particulièrement violente du maintien de l’ordre, soutient devant les caméras « Il y a des endroits dans Paris où les consignes ne sont pas assez vite comprises. Vous me connaissez je vais les faire comprendre assez vite ». Le pouvoir se veut menaçant pour dissuader. Mais il n’hésite pas à appliquer ces sanctions. Ainsi, le 8 avril, après 3 semaines de confinement, Le Figaro[14] annonce un chiffre indécent : plus d’un demi-million d’amendes ont été distribuées. On remarque que l’État distribue donc plus d’amendes que de masques. Au lieu de jouer la carte de la prévention par l’expertise (les tests comme en Corée du Sud), la France joue la carte de la prévention judiciaire (logique de sanctions judiciaires), du contrôle local et global des interactions sociales entre individus, et de la sanction comme unique réponse à la maladie. Ceci est révélateur de la société dans laquelle on se trouve, comparé aux États est-asiatiques (Japon, Corée du Sud, Hong Kong, Chine) qui, certes peuvent pour certains être considérés comme des États autoritaires, voire comme des États dictatoriaux comme en Chine, on a néanmoins pu voir un déploiement de moyens de santé très perfectionnés, à la fois dans le matériel de protection du personnel de santé, dans le matériel médical et dans la capacité à construire des hôpitaux en moins d’une semaine. La gestion de crise, lorsque l’on regarde les graphiques de la pandémie [voir ci-dessous], est une vraie leçon donnée par les États est-asiatiques aux États occidentaux.

Graphique indiquant l’augmentation drastique du nombre de cas une fois que l’épidémie atteint l’Europe © worldometers.info Graphique indiquant l’augmentation drastique du nombre de cas une fois que l’épidémie atteint l’Europe © worldometers.info

 Néanmoins, dans les États est-asiatiques et en Chine principalement, la sanction, voire la répression, est aussi une des composantes utilisées. Dans un interview donné pour Lundi.am, un européen, sous le pseudonyme de Léon Alicem, expatrié en Chine, raconte la pression politique, puis les sanctions et enfin la répression qu’ont subi certains citoyens chinois. Face à l’unité nationale formée par le gouvernement chinois, toute critique contre les mesures mises en place, toute voix s’élevant contre la gestion du gouvernement disparaît progressivement. Li Wenliang, un médecin ayant tenté d’alerter le monde dès le mois de décembre est rappelé à la loi, puis « contraint à des aveux relatifs à ses propos dits ‘calomnieux’ ». Il meurt du virus quelques semaines après. Chen Quishi, un journaliste, avocat de profession, s’étant rendu à Wuhan juste avant le confinement pour couvrir l’évolution de la situation avec des vidéos, disparaît soudainement. Fang Bing un citoyen de Wuhan qui filmait la situation dans la ville et se rendait notamment dans les hôpitaux est arrêté par les autorités. Xu Zhiyong militant des droits de l’homme déjà emprisonné par le passé qui avait publié une lettre demandant la démission de Xi Jinping disparaît. Et enfin, Xu Zhangrun, un intellectuel de l’université de Pékin, qui avait publié un texte incendiaire contre le gouvernement est arrêté et assigné à résidence.

 

 

Biopouvoir et crise

 

Un État en crise

Si le Covid-19 revêt un aspect tragique, quasi-apocalyptique pour certaines familles et pour certaines régions, il est néanmoins un révélateur de l’état du monde, de l’état d’affaiblissement des systèmes économiques, sanitaires et politiques. Et c’est aussi un révélateur pour la population quant à la capacité – ou l’incapacité totale – de ses États à endiguer la pandémie. Comme le dit si bien Raoul Vaneigem : « Le coronavirus est devenu le révélateur de la faillite de l’État »[15]. Et surtout, si l’on se réfère au discours d’E. Macron qui vante étrangement l’État-social, ou à la nationalisation des hôpitaux privés en Espagne, le coronavirus a conduit les gouvernements à « redécouvr[ir] la sécurité sociale, comme si l’État se souvenait de l’État-providence qu’il a détruit »[16].

Dans les deux discours du mois de mars d’E. Macron, l’État n’apparaît pas en crise, il n’apparaît pas débordé mais au contraire en plein contrôle : « nous serons au rendez-vous », « l’État paiera », « nous avons préparé, agi » – cette dernière expression fait clairement penser à l’État planificateur. Les discours se veulent rassurants, confiants. Mais dans les faits, l’État est débordé : la population en est clairement consciente et dénonce l’amateurisme du gouvernement, la politique de casse des services publics, des moyens insuffisants mis à disposition de la santé, ainsi qu’un manque d’anticipation. On déplore un manque de lits, un manque de masques, un manque de personnel, un manque de tests, un manque de moyens. On déplore aussi une non-assistance aux personnes à la rue, que ce soit les migrants – cela ne change pas vraiment de la situation habituelle –, ou les sans-abris qui, comble de l’absurde, se sont vus notifier des amendes à Lyon[17]. En Italie, la structure qui avait servi à Foucault pour illustrer l’idée de surveillance comme un des mécanismes du biopouvoir, la prison, est en crise : plusieurs d’entre elles – Alessandria, Vercelli, Pavia, Frosinone, Cremona, Modene, Foggia, La Spezia, Reggio Emilia, Palerme, Milan, Rome, Naples, Vérone ont essuyé des vagues d’émeutes et d’évasions après qu’on ait retiré aux détenus le droit de recevoir des visites. L’État est l’acteur principal d’une gestion catastrophique de la pandémie : catastrophique au sens où la catastrophe était évitable, pouvait être évitée, mais n’est devenue catastrophe qu’à partir du moment où l’État n’a rien prévu, n’a rien anticipé, n’a rien mis en place. Pourtant, alors que la catastrophe était déjà-toujours là, le gouvernement continuait de la nier. « Le président de la République n’est pas muni d’un masque, tout simplement parce qu’il n’y a pas besoin d’un masque quand on respecte la distance de protection vis-à-vis des autres »[18]. « Il faut sortir de ce fantasme autour des masques, respecter une distance de plus d’un mètre, c’est beaucoup plus efficace qu’un masque »[19]. Telles sont les phrases catastrophiques que l’on a pu entendre de la bouche de ceux et celles qui ont organisé la mort. Et cela, malgré les avertissements : « La grande erreur aux Etats-Unis et en Europe est, à mon avis, que la population ne porte pas de masque »[20] selon George Gao, le Directeur général du Centre chinois de contrôle et de prévention des maladies. Comble de l’absurde, deux infirmiers d’un Ehpad de Toulouse ont été mis à pied et arrêtés par la police pour avoir réclamé des masques et dénoncé l’absence de protection. Déjà en 2010, Frédéric Keck évoquait, dans le sixième chapitre de son ouvrage Un monde grippé, « l’échec des gouvernements nationaux »[21] dans la gestion des crises sanitaires. Parallèlement aux discours, le gouvernement français a tenté, dans les faits, d’intercepter des masques transitant par la France, déclenchant au passage une vraie « guerre des masques »[22], ou est même allé jusqu’à faire fabriquer des masques par des prisonniers sous-payés. Dissonance cognitive ou pure stratégie politique, il est clair que le gouvernement a cherché à gagner du temps, par tous les moyens nécessaires.

Pourtant, la situation ne trompe pas. On distingue une fébrilité dans les discours d’E. Macron. Dans un premier temps, il fait énormément référence à la « situation d’urgence », à « l’urgence » – présente à quatre reprises dans le discours du 12 mars, et par trois fois dans celui du 16 mars –, à la « plus grave crise sanitaire depuis un siècle », à « la crise », à « la gestion de crise », à cette « crise sanitaire sans précédent qui aura des conséquences humaines, sociales, économiques », à « l’épreuve », à l’« exceptionnel », à un « effort […] inédit ». Cela a pour objectif de faire prendre conscience à la population que la menace est sérieuse. Mais on distingue aussi une fragilité de l’État et de son chef : dans ses deux discours, on sent E. Macron légèrement paniqué – grandes pauses, lourdes, dramatiques, lèvres humectées, presque pincées, longues inspirations. L’effet est angoissant, mais il rend compte aussi d’une chose : l’État, comme son chef, suffoque et se présente en souffrant.

L’État n’hésite pas lui-même à avoir recours à cette rhétorique du débordement. Dans les manifestations, comme dans les crises, l’État est toujours-déjà débordé. Du moins c’est ce qui ressort des communiqués officiels. L’État se présente en acteur qui ne contrôle plus la totalité de ce qui se joue sur son territoire, parmi sa population. Ce débordement semble avoir plusieurs objectifs. Tout d’abord, il a pour but d’intégrer la population dans cet effort national, de rassembler, de fédérer le peuple par une « cohésion de la nation », une « union sacrée », une « unité », une « uni[on] [des] forces » – dans le discours du 12 mars principalement. Ce discours patriotique, unioniste, mêlé à l’urgence et à la fragilité affichée de l’État permet au président d’appeler à la « fraternité » et à la « solidarité » – plus d’une dizaine de fois dans le discours du 16 mars – : il invite à « faire preuve d’esprit solidaire », à « inventer de nouvelles solidarités », à une « mobilisation nationale de solidarité » car « c’est en solidaire et non en solitaire qu’on surmonte ces épreuves ». Cette stratégie est utile et permet de combler l’absence de l’État et les manquements des politiques néolibérales, notamment dans les champs médicaux en mobilisant, au nom de cette solidarité, les étudiants et étudiantes en médecine, ainsi que les médecins retraités. L’appel aux solidarités permet ainsi un désengagement de l’État dans des champs où, pourtant, il s’avère essentiel.

 

L’État d’exception comme « paradigme normal de gouvernement »

Dans son ouvrage Un monde grippé, Frédéric Keck pose une question importante : « la pandémie est-elle un mythe ? ». Le concept de crise, comme celui de pandémie – qui peut être considérée comme une crise – ont pour particularité de mettre fin aux tensions entre acteurs sociaux et politiques, et, nous l’avons vu précédemment, de fédérer des intérêts divergents, et donc d’être utilisés par l’État pour rassembler, unifier sa population. Les crises permettent, à l’instar des guerres mondiales du siècle passé, la mise en place d’une union sacrée, la mise en place d’une mythologie. « Le mythe a pour caractéristique d’impliquer une ‘mystique’ qui participe de l’articulation entre réalité et représentation, et s’inscrit dans l’expérience humaine de la grippe pour contenir l’émotion morale collective que génèrent les crises sanitaires »[23]. Les crises peuvent ainsi être utilisées pour contenir l’émotion que suscitent ces dernières et les orienter en un certain sens. En somme, elles peuvent servir dans la création d’imaginaires.

Une phrase, présente dans un article paru dans Lundi.am, s’avère particulièrement éloquente : « L’imaginaire nous gouverne ; et gouverner c’est créer des imaginaires »[24]. Il faut prendre en considération que l’État, quelle que soit sa composante – du médecin au président de la République – dispose d’un pouvoir, d’une autorité. Ce pouvoir est essentiel dans la création de morales et d’imaginaires, et en fin de compte, de mécanismes de gouvernement. Mais ce pouvoir ne suffit pas toujours à la diffusion d’imaginaires – entendons ici des habitudes, des réflexes, des comportements. Pour cela il faut des éléments déclencheurs, comme des crises, qui laissent apparaître des sentiments d’angoisse, d’incertitude, de peur. C’est ce qu’a théorisé Naomie Klein dans son ouvrage La stratégie du choc[25]. Elle soutient que les gouvernements néolibéraux et le capitalisme moderne auraient mis en place une « stratégie du choc » qui consisterait à s’appuyer sur des désastres (guerres, catastrophes naturelles, changements de régimes, attentats), autant d’évènements entraînant des chocs psychologiques pour la population, afin de faire passer des réformes économiques, politiques ou sécuritaires. « En temps de crise, les gens ont tendance à se concentrer sur les urgences quotidiennes pour survivre à cette crise » rappelle-t-elle dans un entretien accordé au média Vice[26].

L’épidémie de Covid-19 peut clairement être considérée comme un de ces éléments déclencheurs qui entraînent l’apparition de nouveaux imaginaires et, à terme permettent « la fabrication du consentement »[27]. Dans le cas du Covid-19, la population consent au confinement, voire le demande comme l’ont montré les réactions sur les réseaux sociaux suite à la première allocution d’E. Macron qui n’avait pas explicitement parlé de consentement. Nul doute que des décisions comme le confinement, comme des nouvelles lois sécuritaires et technopolicières, comme la mise en place de nouveaux équipements de surveillance participent à la transformation des imaginaires. Nul doute que cette « gestion de la pandémie forge nos imaginaires et laissera […] des traces, institutionnelles et individuelles »[28].

Une fois la mythologie, l’imaginaire, bien en place, ces derniers peuvent être le support, la légitimation à l’instauration de nouvelles politiques, de nouveaux instruments de pouvoirs pour résoudre les crises. Un article publié sur le site A l’ouest.info[29], intitulé « De l’utilisation de la ‘guerre sanitaire’ pour perfectionner le contrôle », recense le déploiement de technologies durant la pandémie qui, on peut légitimement le penser, est un premier pas vers l’acceptation de ces nouveaux moyens de contrôle. Nous avons parlé précédemment de ce déploiement hallucinant de nouvelles technologies et nouveaux moyens de contrôle, mais il y a fort à parier que les drones – visiblement, l’utilisation massive par la police de ces engins volants pendant le confinement s’est révélée être concluante[30] –, la reconnaissance faciale, et certaines applications seront à l’avenir développées pour renforcer le maintien de l’ordre et la sécurité sur le territoire. L’État d’urgence, les crises, sont des moments clés pour le gouvernement afin d’imposer de nouveaux dispositifs, mais aussi de renforcer les anciens : l’État a ainsi passé, en plein confinement, des commandes massives de munitions de LBD-40, de grenades de désencerclements, de grenades assourdissantes, de grenades offensives de type GLI-F4 et de grenades lacrymogènes pour plusieurs millions d’euros[31]. Comme s’il préparait déjà le déconfinement et les conséquences des politiques menées.

Dans une tribune publiée dans Le Monde, Raphaël Kempf, dénonce « l’état d’urgence pour ce qu’il est, une loi scélérate ». Avocat, auteur d’un récent ouvrage[32] dans lequel il étudie l’apparition des lois scélérates en France à la fin du 19ème siècle, et la corrélation de ces dernières avec des lois plus récentes sur l’antiterrorisme – toutes étant surtout utilisées pour réprimer un ennemi intérieur – Raphaël Kempf décide d’appliquer la théorie issue de ses recherches et de son ouvrage à la situation actuelle. Selon lui, l’État d’urgence mis en place serait à double face : une face médiatique qui serait exposée par le gouvernement comme une réponse à la crise actuelle, et une face totalement stratégique qui aurait pour objectif de faire passer des mesures d’exception liberticides, motivées par l’urgence d’une situation « extraordinaire ». Le lien qu’établit R. Kempf peut ne pas sembler évident aux premiers abords lorsqu’on considère des anciennes lois comme les lois scélérates. Cependant, il parvient à montrer que ces lois scélérates qui ne concernaient au départ que les anarchistes ont ensuite été utilisées pour réprimer d’autres mouvements politiques, d’autres groupes. Elles ont peu à peu, au cours de l’histoire législative, été normalisées lorsque les gouvernements se sont rendus compte qu’elles étaient bien utiles à la sécurité de l’État et à la conservation du pouvoir. Tout s’éclaircit lorsque l’on pense à l’état d’urgence de 2015 qui visait à l’origine le terrorisme islamiste, mais qui fut rapidement, tout comme les lois scélérates, détourné de sa fonction première pour être utilisé contre les militants écologistes, les manifestants et l’ensemble de la population musulmane. Il pourrait donc en être de même avec l’état d’urgence sanitaire qui est aussi un moment d’expérimentation et de test de la population. Impossible de dire ce qui perdurera après la crise. Mais force est de constater qu’historiquement, c’est par la crise que de nouveaux systèmes répressifs se mettent en place.

Enfin, il faut relever une dernière chose : la récurrence de l’usage de la crise comme mode de gestion gouvernemental. Dans cette situation, que ce soit l’urgence économique, l’urgence terroriste, l’urgence climatique ou l’urgence sanitaire, l’humanité semble vivre sous un état d’urgence permanent qui, loin d’être une exception, devient la norme. Au vu de cette situation, on peut légitimement penser l’état d’exception qui est mis en place pour lutter contre une crise, comme un « paradigme normal de gouvernement »[33], ainsi que l’a proposé Giorgio Agamben durant les premières semaines de l’épidémie. Mais il est possible que le système monde lui-même soit dans une crise structurelle permanente.

 

De la peur comme outil politique du biopouvoir

Nous l’avons vu, la peur fait partie de ces ressorts psychologiques déclenchés par les crises sur lesquels se basent les gouvernements. Mais nous n’avons pas évoqué la construction de cette peur, ses origines, et son caractère protéiforme. La peur face à une pandémie comme celle du Covid-19 n’est tout d’abord pas si naturelle – au sens biologique du terme, comme celle que l’on ressent face à une espèce bien précise. Il ne s’agit pas d’une peur tétanisante, mais d’une peur pensée, réfléchie : elle est le résultat de tout un nombre d’informations. Sans ces informations, la peur créée naturellement par le coronavirus ne serait pas aussi forte. Certes, invisible, soudain, mortel, il est le candidat idéal à la distillation d’une peur. Mais l’esprit humain bayésien, qui résonne par probabilités conditionnelles – considérant les chances d’attraper le virus et de mourir en fonction du taux de viralité et de létalité –, pourrait nous éviter l’état panique. Cependant, du fait de l’abondance d’informations sensationnelles, et de l’aspect inédit de l’épidémie, se forme un biais cognitif qui entraîne une surestimation des très faibles probabilités. En conséquence une peur à la fois sensée et insensée se diffuse dans la population. Sensée car la menace est réelle, le virus touche les proches, fait de nombreuses victimes. Mais insensée car la peur est aussi le résultat de constructions.

Tout autant que virus mortel, le coronavirus peut être considéré comme virus de la peur, virus d’une peur tétanisante de l’homme envers une pandémie qui décimerait l’humanité. Ce scénario catastrophe n’est pas sans rappeler les scénarios apocalyptiques de certains films hollywoodiens. Et pour cause, le cinéma, la télévision, les médias ne sont pas pour rien dans la diffusion de la peur, dans la construction d’une culture de la peur. Cette dernière est devenue aujourd’hui une vraie économie, un marché. Il existe incontestablement une économie de la peur : on la regarde, on la consomme. Et cette peur se diffuse dans la réalité, l’impacte grandement. La peur est un produit sur le marché de l’information, sur le marché cinématographique, sur des marchés qui l’ont produit et qui répondent aujourd’hui à un « besoin réel d’états de panique collective »[34]. L’homme ne sait plus vivre sans une menace, ne sait plus gouverner sans la terreur, et ne sait plus se détacher de cette relation d’attirance et de rejet envers la phobie. Cela répond aussi à la question posée par F. Keck dans son ouvrage Un monde grippé : les épidémies, les pandémies, les crises économiques ont incontestablement un fond bien réel, mais elles mobilisent de nombreuses représentations collectives catastrophiques et c’est en cela qu’elles peuvent être considérées comme des mythes. Ajoutons à cela, un langage politique alarmant – et l’emploi d’expressions fortes pour l’imaginaire comme « nous sommes en guerre », en « guerre sanitaire » – et la panique s’empare de la population. En résultent des comportements insensés : les razzias sur les grandes surfaces et le stockage démesuré de nourriture, entre autres.

Mais plus récemment, du fait de l’incurie néolibérale, le gouvernement y a suppléé la solidarité et le volontariat. Au-delà de l’injonction à la solidarité, et de la mobilisation des étudiants et étudiantes en médecine, ainsi que des médecins retraités, il a aussi tenu un discours héroïsant envers tout le corps médical, ainsi que les pompiers, les ambulanciers, les caissiers et caissières. Cela rejoint ce que nous disions sur le désengagement de l’État. Ce dernier a besoin de héros pour suppléer à cette situation. Cependant, cette héroïsation du corps médical, des travailleurs et travailleuses qui continuent la production, voire même des confinés et confinées est particulièrement lâche et dangereuse. Lâche car l’héroïsme et l’effort remplacent les politiques publiques. Dangereuse car cette héroïsation ne laisse pas place à la peur, et réduit au silence d’office la population. Un héros ne dit pas qu’il préfère une blouse, des masques. Il endure, au-delà du possible, parfois jusqu’à la mort. C’est le dépassement de ses capacités proprement humaines, c’est le dépassement de son statut d’humain, qui le rendent héroïque. Or le monde se passerait bien de héros, de martyrs, dont le courage a sauvé maintes vies, mais dont les récits ne servent que l’imaginaire national, et ne sauvent que l’État.

Ainsi, l’Etat participe à la construction de la peur liée à une épidémie, souvent pour responsabiliser la population qui ne prendrait pas conscience directement du danger. Mais il l’utilise ensuite pour obtenir un consensus et mettre en place de nouvelles politiques, de nouvelles lois, de nouveaux moyens de contrôle et de surveillance. Et dans le cas du Covid-19, l’État en est même rendu à nier cette peur, à la refuser en transformant sa population en héros.

 

 

Un biopouvoir insuffisant

 

Une irréductibilité des comportements humains

Le bilan que l’on peut néanmoins tirer de cette crise sanitaire semble être que le biopouvoir admet quelques limites. Il se heurte dans un premier temps à une sorte d’irréductibilité des comportements humains. Il existe différents types d’irréductibilité. On peut relever tout d’abord cette méfiance de l’homme européen envers son gouvernement et envers l’information, ou plutôt cette tendance au scepticisme. L’homme européen pense en sceptique. Ce mode de pensée caractéristique le mène à penser en terme catastrophiques, en transformant le réel en catastrophe imminente. Pour le sceptique, la catastrophe n’est pas encore là, elle n’est jamais-encore là. Cela amène à penser une épidémie comme le Covid-19 en nombre de morts, en termes de conséquences. Lorsque ce nombre de morts est au plus haut, la catastrophe est arrivée. Or la catastrophe est toujours-déjà là : elle est « le milieu naturel dans lequel nous gesticulons »[35]. Il y a une catastrophe immanente dans laquelle on évolue depuis déjà plusieurs décennies. C’est dans les causes et dans l’instant présent qu’il faut penser la catastrophe, qu’il faut penser l’action catastrophique, c’est-à-dire cette action qui mène au bouleversement.

 On remarque aussi une irréductibilité contrainte. Celle-ci provient des conditions sociales et économiques dans lesquelles vivent certains individus. Le confinement, nous l’avons vu, peut être synonyme d’une grande violence pour des personnes issues de classes sociales défavorisées, vivant entassées dans des logements insalubres, exigus, voire n’ayant pas de domicile fixe – sans-abris, personnes migrantes. Le confinement peut aussi se révéler très violent pour les femmes, les enfants, les personnes âgées. Sortir du « chez-soi » devient donc un moment de respiration, d’évasion de l’enfermement généralisé et de la violence subie. Cette irréductibilité, cette infraction envers les règles, les interdits, et envers le biopouvoir est donc contrainte.

Par ailleurs, il y a aussi, dans les organisations face à la crise sanitaire, une irréductibilité revendiquée qui vient défier la base même du biopouvoir : l’organisation spontanée, solidaire et populaire face à la crise. Dans toute la France, ainsi que dans d’autres pays, et principalement dans les quartiers populaires, on a pu voir émerger des initiatives, des pratiques solidaires comme des aides entre voisins, la confection de masques ou de repas pour le personnel hospitalier, ou pour les sans-abris – on ne parlera pas ici des applaudissements en soutien aux personnels soignants qui ont lieu chaque soir, par des personnes qui ont potentiellement participé au désastre. Des formes d’organisations à l’origine plus militantes émergent aussi comme les « Brigades de solidarité populaires », formées dans un premier temps à Paris, et qui se sont répandues très vite dans d’autres villes – Nantes, Lyon, Marseille, Saint-Etienne, et autres. Ces formes d’organisations défient les logiques du biopouvoir et du confinement. Elles laissent entrevoir une irréductibilité de l’auto-organisation et un fonctionnement de société sans ou à côté de l’État. Elles échappent à la surveillance, au contrôle, bravent les interdits pour venir en aide.

 

D’un recours inéluctable aux mesures coercitives et à la violence

Un autre point d’achoppement de la biopolitique consiste à ce retour inéluctable de la force dans les modes d’exercice du pouvoir. Du fait de l’irréductibilité humaine rendant difficile le biopouvoir, l’usage de la force semble à nouveau être nécessaire. On prend ainsi conscience d’une chose : l’État gère la viralité toujours de la même manière. Qu’il s’agisse d’un virus, d’une viralité politique qui se diffuse de manière incontrôlable – les Gilets Jaunes –, ou des modes d’organisations viraux comme les ZADs, l’État utilise la force brute pour l’éradiquer. Ainsi, cette force est appliquée sur les corps, sur les masses et sur le lieu de rassemblement des corps.

« La peur virale, hautement plus efficace et effrayante que celle créée par la menace terroriste, permet de légitimer un degré de coercition tout à fait inédit. Il ne s’agit plus d’un ‘simple’ contrôle autoritaire teinté de surveillance de masse, de censure et de mainmise sur les canaux d’information. Il s’agit aujourd’hui d’une véritable contrainte physique et matérielle : l’assignation à résidence [générale] »[36]. Voici en quelques lignes une analyse très pertinente de ce qui se joue aujourd’hui : un dépassement du simple biopouvoir par des mesures coercitives radicales, violentes, impactant l’intégralité de la population. Même si ces mesures sont consenties par la population qui, comme le dit L. Alicem, « sacrifi[e] sans ciller sa liberté de déplacement », elles n’en demeurent pas moins un abus de la confiance et du pouvoir politique confié par la population à ses gouvernants politiques. Abus de confiance, mais aussi abus de peur, abus d’information, abus de communication. Celle-ci attendait bien plus qu’un seul confinement de plusieurs mois.

La violence n’est pas seulement dans le fait de confiner, mais aussi dans la gestion du maintien de l’ordre, du maintien de ce confinement, dans ce qui est mis en place autour du confinement. Tout d’abord, on relève une posture martiale chez un gouvernement qui veut inspirer confiance et qui se dote donc d’un discours tout en force. Les discours de D. Lallement qui compte « faire comprendre les consignes » de la même manière qu’il l’a fait l’an passé avec les Gilets Jaunes, les discours d’E. Macron qui répète par six fois « nous sommes en guerre » le 16 mars, et qui martèle « nous défendrons », « nous protègerons », « nous gagnerons », qui parle d’ « effort » - ce qui n’est pas sans rappeler l’effort de guerre », qui soutient que « l’ennemi est là » : tout est fait pour préparer les esprits à cette guerre, à cette violence, à l’intervention de la force. E. Macron ne cache d’ailleurs pas le recours à l’armée qu’il mentionne à trois reprises dans son discours du 16 mars. La guerre sanitaire justifie ainsi le recours à l’armée et présente son déploiement comme normal et indiscutable. Si la France était déjà en guerre en dehors de ses frontières, en Afrique, au Moyen-Orient, à aucun moment cette guerre était portée à l’intérieur du territoire, hormis à travers le plan Vigipirate. Le discours d’E. Macron a déporté la guerre à l’intérieur des frontières, par la seule force des mots, de l’information, de la communication.

Dans les faits, la violence n’est pas circonscrite au confinement, ni au discours. Elle est présente, concrètement, physiquement, surtout dans les quartiers populaires, et est incarnée par une institution : la police. Depuis le début du confinement, et les preuves ne manquent pas, il ne se passe pas un jour sans violences policières et, en 3 jours, entre le 9 et le 11 avril, 3 personnes sont mortes à la suite de contrôles de police : à Béziers – un sans-abri a perdu connaissance durant le trajet entre le lieu d’arrestation et le commissariat, et est mort dans la cour de ce dernier –, à Cambrai[37] – où un automobiliste a refusé de s’arrêter pour le contrôle –, et à Angoulême[38] – où un jeune homme de 28 ans a fui un contrôle de police et a sauté dans la Charente. Dans la nuit du 15 avril, un homme de soixante-ans décède à Rouen dans un commissariat[39]. Durant cette même nuit, un policier fait usage de son arme de service sur un voisin à Noisy-le-Grand, alors qu’il n’était pas en service[40]. Dans la soirée du 18 avril à Toulouse, une voiture de police percute un véhicule venant de face lors d’une course poursuite occasionnant de sérieuses blessures au conducteur. Durant la même nuit, à Villeneuve-la-Garenne, une voiture de la Brigade Anti-Criminalité percute et broie la jambe d’une personne ayant refusé de se confiner. Ce dernier acte déclenche des émeutes massives dans l’ensemble du territoire. À Bruxelles, un acte similaire – une voiture de police percute un scooter dans le cadre, encore une fois, d’un refus de contrôle – provoque des émeutes dans la capitale belge après la mort du jeune homme, entraînant l’arrestation de 40 personnes. Cette liste est non-exhaustive et il est facile de trouver d’autres évènements comme ceux cités plus haut. Si cela met en exergue un problème fondamental, inhérent à la police, ainsi que l’impunité dont elle dispose et qui lui a été offerte par l’État – à la fois par des interventions publiques de soutien, par des directives du Ministre de l’Intérieur et des préfets, mais aussi par le pouvoir judiciaire –, ces évènements sont aussi révélateurs de la gestion de crise violente à laquelle a recours le gouvernement français qui, incapable de prévenir et d’endiguer l’épidémie, se repose encore une fois sur sa police.

Le déchaînement de violences de la part de la police auquel on a pu assister dans les jours qui ont suivi l’annonce de confinement montre que la loi martiale est la seule chose qui fonctionne véritablement. On s’éloigne donc ici énormément d’une gestion biopolitique. Si celle-ci peut être invisible, ou bien inversement se montrer au public à travers la surveillance ou des campagnes de prévention, elle n’intervient jamais de façon aussi brutale, aussi autoritaire. Le gouvernement mène en réalité une vraie guerre : faisant référence à Carl Schmitt, un contributeur du média Lundi.am rappelle que « la guerre est le paradigme qui a de tout temps guidé le mode de gouvernementalité libéral »[41].

 

La biosécurité, en remplacement du biopouvoir

Le biopouvoir ne suffit plus. D’ailleurs, force est de constater qu’en période de crise sanitaire, le biopouvoir se transforme en thanatopouvoir, c’est-à-dire que la mort opère un retour dans les préoccupations politiques et devient un enjeu. Il ne s’agit plus du même thanatopouvoir que l’on retrouvait sous l’Ancien Régime, c’est-à-dire d’un pouvoir de mort sur l’ensemble de la population. Ce thanatopouvoir se concentre désormais sur la manière de laisser mourir la population, et de permettre la bonne mort, c’est-à-dire une mort médicalement assistée, une mort sous antibiotiques, sous morphiniques, sous antidépresseurs. Une mort non-violente. Une mort dosée. Une mort normée. Cependant, ce que l’on peut relever de la crise sanitaire du Covid-19, c’est une transformation, une métamorphose de ce thanatopouvoir, de cette thanatopolitique, en une nécropolitique[42]. C’est ce qu’écrit Saïd Bouamama dans son blog personnel à propos de la politique choisie dans la lutte contre la pandémie. Selon lui, celle-ci a pour objectif d’entraver le moins possible l’activité économique, au risque de jouer avec la vie de la population. Analysant le discours de Macron du 13 avril 2020, et son pari de l’immunité collective – idée selon laquelle à partir de 60% d’infectés la population serait totalement immunisée contre le virus et l’épidémie disparaîtrait –, par un déconfinement progressif dès le 11 mai 2020, Saïd Bouamama montre que ce choix s’intègre dans une logique néolibérale de « laisser faire » politique, au service du « ‘laisser faire’ en matière économique ». L’attractivité de l’immunité collective chez les néolibéraux a donc une base économique : « Les coûts ne sont pas de même nature selon que l’on est dans une stratégie de confinement et de dépistage ou dans une stratégie d’immunité collective : il est économique dans le premier cas et humain dans le second ». Mais ce choix économique est aussi un choix idéologique soutient S. Bouamama : il fait écho à une vision globale du monde, spencerienne, inégalitaire par nature, que l’on retrouve à tous les échelons de l’État, des discours gouvernementaux aux discours des patrons de la recherche et des universités. L’auteur cite le directeur général du CNRS qui s’était prononcé pour justifier la loi LPPR : « Il faut une loi ambitieuse, inégalitaire – oui inégalitaire –, une loi vertueuse et darwinienne, qui encourage les scientifiques, équipes, laboratoires, établissements les plus performants à l’échelle internationale, une loi qui mobilise les énergies »[43].

Mais les réactions du pouvoir face aux crises sanitaires ne sont pas seulement tournées vers les morts et les victimes d’épidémies. Elles se renouvellent dans ce que Frédéric Keck nomme la « biosécurité ». Celle-ci, « apparue au croisement de logiques sanitaires et militaires, désigne une nouvelle rationalité du risque dans la gestion du vivant » selon Nicolas Fortané et Frédéric Keck[44]. Alors que les outils biopolitiques semblaient jusqu’alors reposer sur la surveillance, les statistiques, avec un minimum d’interventionnisme de la part de l’État, la biosécurité s’est imposée comme une méthode de gouvernement prétendant anticiper et préparer l’arrivée d’une catastrophe jugée imminente et inéluctable, sans qu’il soit possible de calculer la probabilité ou le temps qu’elle mettra à parvenir sur le territoire. Quand les formes biopolitiques de contrôle du vivant agissaient dans une perspective de prévention, la biosécurité agit comme une intervention : l’heure n’est plus à la mise en quarantaine des individus infectés – animaux comme humains – ou au vaccin, mais aux tests de masse et au confinement des individus sains. Cette biosécurité est indéniablement plus répandue dans les pays est-asiatiques comme la Corée du Sud où un arsenal médical impressionnant a été déployé, et où la population a été soumise à de nombreuses batteries de tests – certains médias affirment qu’on y aurait pratiqué plus de 200 000 tests par jour[45]. À ces tests, s’ajoute comme le mentionne l’article de La Voix du Nord, l’usage de technologies comme la géolocalisation qui ont pour objectifs de suivre la population, mais surtout, de suivre les infectés. Le vivant est ainsi traqué, surveillé, rejoignant en cela des formes de biopolitiques préexistantes comme la traçabilité et la biométrie.

Par ailleurs, la surveillance touche le vivant, comme cela a été évoqué précédemment, et donc non seulement les humains mais aussi les animaux. La biosécurité s’inscrit au cœur de l’environnement pour veiller à ce qu’il ne se transforme pas en menace pour l’homme, mais au contraire, continue à le servir. Dans cette logique, les contrôles sur l’élevage, les cultures, la pêche, la chasse sont accrus. Une production administrative énorme est mise en place pour traquer les maladies animales et veiller à ce qu’elles ne se transforment pas en menace zoonotique, c’est-à-dire à ce qu’elles deviennent des zoonoses, des maladies qui traversent les barrière inter-espèces et finissent par contaminer l’humain.  Le complexe scientifico-militaire dont parle F. Keck se situe bien dans cette logique biosécuritaire : les animaux, sauvages ou d’élevage, sont testés, pucés, comptés, mais peuvent aussi finir par être la cible, en cas d’infection dangereuse pour l’homme, d’actions quasi-militaires d’abattage de masse pour prévenir tout risque. On remarque même des interventions au sein de la faune sauvage même pour mettre en place des dispositifs d’équipements visant à protéger une certaine espèce contre une autre. La biosécurité est donc synonyme de sécurisation de la nature et d’aseptisation du vivant.

Cependant, la biosécurité semble se heurter à la contradiction capitaliste dont elle est issue. Elle est pensée comme pouvant permettre une exploitation et une production optimale du vivant, mais l’action des hommes au sein du bios peut aussi avoir un impact inverse : les conséquences écologiques du système capitaliste – que l’on peut appeler anthropocène –, mènent à un déclin de la diversité génétique du vivant. Pour les animaux d’élevage : les pratiques de l’agro-industrie mènent à une sélection génétique des types d’animaux les plus intéressants, affaiblissant énormément le rempart que constituent les différents génomes face aux maladies. Ajoutons à cela l’extrême concentration de la population animale dans les fermes industrielles, et cela joue énormément dans la vitesse de diffusion d’une maladie. Frédéric Keck insiste d’ailleurs sur ceci : c’est dans nos rapports aux animaux et avec la nature qu’il faut chercher la raison des dernières crises sanitaires. Ces mêmes agro-industries sont par ailleurs responsables de la déforestation en la pratiquant elles-mêmes, ou en la faisant pratiquer par des petits propriétaires vulnérables comme au Brésil – on peut penser ici au mouvement des Paysans sans Terres. Ces petits exploitants, soumis à des logiques capitalistes d’accaparement des terres, sont amenés à s’enfoncer toujours plus loin dans la forêt, et donc à entrer en contact avec des espèces reculées. Leur mode de vie basé sur la subsistance joue aussi un rôle dans le développement de marchés comme ceux présents à Wuhan et où tout se mange. La déforestation a aussi pour effet de repousser toujours plus loin les espèces avec lesquelles l’homme est en contact, qui sont alors amenées à rencontrer des espèces vivant dans des zones reculées à forte densité virologique. Sans parler du réchauffement climatique – induit en partie lui-même par la déforestation – qui conduit au déplacement hors de leurs habitats de populations de moustiques et d’oiseaux – importants vecteurs de diffusion des virus. À cela s’ajoute un phénomène très lié au capitalisme, la mondialisation, qui, en raison des échanges généralisés et des transports à grande vitesse, accroît les risques en participant à une diffusion beaucoup plus rapide des virus. La biosécurité se révèle donc elle-même vaine face au système économique à l’œuvre. Tous ces éléments sont pointés du doigt dans une étude[46] très poussée menée par R. Wallace. Big Farms Make Big.

Dans cette même logique de l’impact du capitalisme sur les politiques de la gouvernementalité, Olivier Long, maître de conférences en art qui tient un blog politique sur Mediapart, interroge la notion de biologistique et soutient l’idée que la population française – et mondiale – aurait été soumise à une « biologistique des corps »[47]. Dans son idée, le bios serait lié à une gestion logistique spécifiquement inventée par le système capitaliste : le déstockage. Cette logistique, qui repose sur l’idée du « zéro stock » car le stock coûte cher, fait circuler les marchandises à grande vitesse, dans un circuit sans fin. Les hôpitaux n’échappent pas à cette immense chaîne logistique, et c’est en partie pour cette raison que le matériel médical – dont les masques, les blouses, les surblouses, les chaussons, les gants pour le personnel soignant – viendrait à manquer. Dans son article, O. Long interroge différentes décisions, différentes expertises, différents documents qui ont mené à l’intrusion de ce mode de logistiques à l’intérieur des infrastructures de santé, notamment un document, titré « Recommandations organisationnelles de la chirurgie ambulatoire : outils et guide », et publié sur le site de la Haute autorité de santé. Dans ce document, adressé aux « cost killers de demain », l’auteur relève l’emploi massif d’un vocabulaire de la gestion capitaliste : la répétition du mot flux – 22 fois –, l’emploi de termes comme la « logistique », le « gaspillage ».

Plus loin, il rappelle la définition de la « logistique », présentée comme un « art d’approvisionner les armées en campagne » d’après le Littré. Cela fait écho à ce que nous disions précédemment à propos de la gestion militaire des crises sanitaires. La question biologique remplace la question terroriste : il est là aussi question d’une crise, d’une guerre, et elle est donc traitée comme telle. La logistique, un vocabulaire autrefois éminemment militaire, est passée dans l’industrie, dans notre manière de penser l’économie et la vie, ainsi que dans notre manière de penser la santé. Et la récente crise des masques, cette « guerre des masques » que se sont livrés les États entre eux, révèle bien les changements d’appréhension de la Santé par les gouvernements.

 

 

Conclusion

Alors que la pandémie est souvent présentée comme s’il s’agissait d’une catastrophe naturelle, au mieux aléatoire, au pire imputable aux pratiques culturelles « sauvages » des populations pauvres, certains auteurs comme R. Wallace nous font réaliser ce qu’il en est en réalité. Le monde humain s’étend, gagne des terres sur les derniers espaces inconquis, et le capitalisme s’avance. Avec lui s’éteignent la diversité du vivant, et par voie de conséquence, le vivant. De moins en moins l’homme a affaire à une biodiversité, mais à une biohomogénéité Dans tous les cas, malgré la tragédie que représente cette épidémie pour de nombreuses personnes, elle a le mérite d’être éclairante et de révéler des contradictions qui, d’ordinaire, ne sont pas autant visibles, ou se manifestent sous une forme relativement atténuée : gestion politique très court-termiste, tendance ou dérive autoritaire des États, limites du capitalisme moderne, besoin essentiel d’un État providence – ou bien évidemment de tout autre type de structure capable de venir en aide à toute personne dans le besoin, capable d’offrir une solidarité, de fournir des soins à tout le monde, ainsi qu’une prise en charge des populations.

L’incertitude dans laquelle le monde est plongé rend la biopolitique difficile et mène à l’effondrement des modes classiques d’évaluation et de gestion des risques. Si cette biopolitique fonctionne encore largement, elle connaît quelques fissures ontologiques et inexorables, dues à la fois à l’homme mais aussi au système économique en place. Il semble clair que perdure et continue à se former ce que Léon Alicem appelle un « nouvel éthos épidémique » qui, et il en donne une définition qui semble contenir l’ensemble du biopouvoir, « altère les représentations, modifie les comportements, imposant une planification totale de la vie, orchestrée par un dantesque complexe politique et industriel qui compte sur la confiance en son bras armé, sur les investissements dans son œil technologique et son empire sur la langue médiatique afin d’assurer [le] maintien de la stabilité »[48]. Pourtant, des mesures telles que le confinement ne ressemble pas aux formes anciennes du biopouvoir. Il semble bien que de nouvelles formes de gouvernementalité, comme la biosécurité, aient vu le jour durant cette crise sanitaire. On peut légitimement penser que cette pandémie a fait office de Fenêtre d’Overton durant laquelle la population a été mise à l’épreuve, testée, disciplinée, et durant laquelle de nouvelles politiques, de nouvelles lois, de nouveaux moyens de contrôle, de surveillance et de répression ont pu être mis en œuvre, préparant ce qui sera retenu pour le monde de demain.

 

 

[1] Michel Foucault, Sécurité, territoire, population, coll. « Hautes Etudes », Seuil, 2004.

[2] « Le confinement renforce les violences conjugales », Mediapart, 25 mars 2020. 

[3] « Covid-19 : une épidémie de classe ? », Médiacités, 6 avril 2020.

[4] « Violences sur les enfants : le nombre d’appel en hausse de 20% depuis le confinement », L’express.fr, 9 avril 2020.

[5] « Coronavirus : un confinement plus long pour les personnes âgées et les plus vulnérables », LCI.fr, 14 avril 2020.

[6] Frédéric Keck, Un monde grippé, Flammarion, Paris, 2010.

[7] Naomi Klein, La Stratégie du choc : la montée d’un capitalisme du désastre, coll. « Babel », Actes Sud, 2013.

[8] « Des chauves-souris et des hommes : politique épidémiques et coronavirus », Lundi.am, 21 mars 2020.

[9] « Coronavirus : le tracking complique la communication du gouvernement », Huffingtonpost.fr, 6 avril 2020.

[10] « Aux Etats-Unis, le boom des logiciels de surveillance du télétravail », Slate.fr, 1 avril 2020.

[11] Michel Foucault, Sécurité, Territoire, Population, coll. « Hautes Études », Seuil, 2004.

[12] Gilles Deleuze, « Post-scriptum sur les sociétés de contrôle », in. Pourparlers (1792-1990), 2003.

[13] « Coronavirus : le 17 pollué par les appels de délation », FranceSoir, 6 avril 2020.

[14] « Confinement : plus d’un demi-million d’amendes dressées », Le Figaro, 8 avril 2020.

[15] « Coronavirus – Raoul Vaneigem », Lundi.am,

[16] Ibid.

[17] « Des SDF verbalisés à Lyon pour non-respect du confinement », Le Figaro, 20 mars 2020.

[18] Sibeth Ndiaye, « Allocution de la porte-parole du gouvernement », BFMTV, 25 mars 2020

[19] Agnès Pannier-Runacher, BFM Business, 19 mars 2020.

[20] Jon Cohen, « Not Wearing Masks To Protect Against Coronavirus Is A ‘Big Mistake’, Top Chinese Scientist Says », Science, 27 mars 2020.

[21] Frédéric Keck, op. cit., p.251

[22] « Pandémie : guerre des masques entre États », Nantes-révoltée.com, 2 avril 2020.

[23] Sébastien Mouret, « Structural Anthropology Of Bird Flu : About Un monde grippé By Frédérick Keck », Medecines Sciences, 25 janvier 2013.

[24] « Gare aux conséquences politiques du confinement », Lundi.am, 30 mars 2020.

[25] Naomi Klein, op.cit.

[26] Marie Solis, « Coronavirus Is The Perfect Disaster For ‘Disaster Capitalism’ », Vice, 13 mars 2020.

[27] Noam Chomsky & Edward Herman, La Fabrication du consentement : de la propagande médiatique en démocratie, 1988, coll. « Contre-Feux », Agone, 2008.

[28] Ibid.

[29] « De l’utilisation de la ‘guerre sanitaire’ pour perfectionner le contrôle », A l’ouest.info, 18 mars 2020.

[30] « 4 millions d’euros et 600 nouveaux drones : le gouvernement s’enfonce dans la Technopolice », Technopolice.fr, 15 avril 2020.

[31] « En mars, le gouvernement a lancé l’achat de gaz lacrymogènes plutôt que des tests du coronavirus », Reporterre, 13 avril 2020.

[32] Raphaël Kempf, Ennemis d’Etat : les lois scélérates, des ‘anarchistes’ aux ‘terroristes’, La Fabrique, 2019.

[33] Giorgio Agamben, « Giorgio Agamben : coronavirus et état d’exception », Acta.Zone, 26 février 2020.

[34] Ibid.

[35] « Coronavirus, apocalypse et rédemption », Lundi.am, 21 mars 2020.

[36] Léon Alicem, op. cit.

[37] « Prenant la fuite à un contrôle de police à Cambrai, un automobiliste décédé à Estournel, son passager entre la vie et la mort », La Voix du Nord, 10 avril 2020.

[38] « Drame. Angoulême : mort d’un jeune de 28 ans qui fuyait la police », Charente Libre, 10 avril 2020.

[39] « Un sexagénaire meurt en garde à vue au commissariat de police de Rouen », Paris-normandie.fr, 15 avril 2020.

[40] « Seine-Saint-Denis. Le policier qui a tiré sur son voisin mis en examen pour tentative de meurtre », Actu.fr, 17 avril 2020.

[41] « Coronavirus, apocalypse et rédemption », op. cit.

[42] Saïd Bouamama, « La mise en scène politique et médiatique du confinement : Nécro-politique et quartiers populaires », bouamamas.wordpress.com, 16 avril 2020.

[43] Antoine Petit, « La recherche, une arme pour les combats du futur », Les Échos, 26 novembre 2019.

[44] Nicolas Fortané & Frédéric Keck, « Ce que fait la biosécurité à la surveillance des animaux », Revue d’anthropologie des connaissances, 2, 2015, p. 125.

[45] « Coronavirus : multiplication des tests et géolocalisation, l’Allemagne copie la Corée du Sud », La Voix du Nord, 30 mars 2020.

[46] Rob Wallace, Big Farms Make Big Flu. Dispatches On Influenza, Agribusiness, And The Nature Of Sciences, Monthly Review Press, 2016.

[47] « Coronavirus : une biologistique des corps », Lundi.am, 6 avril 2020.

[48] Léon Alicem, « Depuis la Chine : de l’imaginaire viral à l’ethos épidémique », Lundi.am, 21 mars 2020.

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