Retour sur l'affaire Onfray

La polémique déclenchée par le dernier livre de Michel Onfray enfle et déraille. Pour beaucoup, elle n'est qu'une vulgaire bataille de chiffonniers en regard des drames qui secouent le monde.

La polémique déclenchée par le dernier livre de Michel Onfray enfle et déraille. Pour beaucoup, elle n'est qu'une vulgaire bataille de chiffonniers en regard des drames qui secouent le monde. D'autres la réduisent à une simple guerre de religion entre psychanalystes ou à un combat d'égos. Ces deux interprétations sont commodes. Elles évitent de penser aux enjeux plus dérangeants que soulève cette controverse. Revenons sur chacune d'entre elles.

Une bataille de chiffonniers révélant la pauvreté de la vie intellectuelle française? Peut-être, mais on a les intellectuels qu'on mérite. Michel Onfray vend ses livres à des centaines de milliers d'exemplaires. Il est aujourd'hui l'auteur le plus vendu dans la catégorie "Essais" et fait vivre la maison Grasset à lui tout seul. Ses cours d'histoire de la philosophie sont diffusés tous les étés sur France Culture et édités en CD. Il est souvent invité sur les plateaux télés et ses livres, traduits en presque trente langues, sont salués par la critique. Qu'on le veuille ou non, Michel Onfray occupe donc une place centrale dans la culture de masse. Protester qu'il n'est pas universitaire n'est évidemment pas un argument sérieux pour contester cette popularité ni pour invalider ses idées. Aux yeux de nos concitoyens et même de l'étranger, Michel Onfray est un nouvel avatar de l'"intellectuel français" médiatique et engagé. Cette reconnaissance suffit pour prendre au sérieux ce qu'il dit ou écrit sans le balayer d'un revers de main. Critiquer Onfray, ce n'est pas le mépriser mais au contraire saluer la place qu'il occupe dans la culture populaire. Par l'influence qu'elles exercent sur le grand public, les thèses de Michel Onfray sont de fait, des éléments non seulement légitimes mais centraux, de l'actualité culturelle.

Une guerre entre psychanalystes ou un règlement de compte personnel? Peut-être, mais on ne peut réduire à cela un débat dans lequel sont aussi intervenus des journalistes, des historiens, des philosophes et des spécialistes de littérature. La focalisation sur Freud et sur les « clans » opposés a détourné l'attention du public de l'enjeu que soulève en réalité l'affaire Onfray : la recomposition idéologique à laquelle nous assistons en France, plongeant la gauche dans un marasme sans fin.

Michel Onfray a toujours revendiqué son soutien à la gauche antilibérale. Ses premiers (et meilleurs) livres ainsi que son activité au sein de la belle Université populaire de Caen témoignent de l'authenticité d'un engagement alternatif répondant à une demande populaire de culture, en dehors des institutions scolaires. Pourtant, après avoir gagné la confiance de ce fidèle public, Onfray a insensiblement dérivé vers des thèses jusqu'ici identifiées à la droite et même à l'extrême droite. Bien au-delà des problèmes internes à la psychanalyse, le nouveau livre d'Onfray jette une nouvelle lumière sur ses anciennes publications.

Enfonçons le clou sur son éloge de Charlotte Corday (La religion du poignard, Galilée, 2009), puisque Michel Onfray n'a jamais voulu répondre sur ce point. Cette histoire est une attaque contre Marat, dont la mémoire n'a été historiquement défendue que par une partie de la gauche, et une apologie de Charlotte Corday, qui, sauf exceptions, n'a été héroïsée que par la droite cléricale au 19esiècle puis par l'extrême droite au siècle suivant. En somme, Michel Onfray inflige à Corday ce que Nicolas Sarkozy a fait à Jean Jaurès, Léon Blum, Guy Môquet et Marc Bloch : un viol idéologique. Les travaux les plus récents démontrent que Charlotte Corday n'était pas la libertaire ni l'athée qu'Onfray cherche à fabriquer, mais une noble catholique et girondine, c'est-à-dire socialement très conservatrice. Venant d'un des porte-parole de la gauche antilibérale qui fut choisi en 2007 pour débattre avec le candidat Nicolas Sarkozy, tel renversement des rôles pose question, d'autant qu'il s'accompagne d'une description pour le moins péjorative du peuple, réduit à une masse de sauvages se livrant à leurs pulsions les plus primaires comme le cannibalisme.

Drôle de conception de la participation populaire à la politique. Quel homme de gauche peut écrire cela ? Dans cette histoire, le plus dérangeant n'est pas seulement que l'auteur utilise sans le dire (sans le savoir ?) un grand nombre d'écrits provenant de la littérature monarchiste et qu'il devient de ce fait, le Monsieur Jourdain de la droite extrême. Le véritable problème, c'est que Michel Onfray prétend tirer de ce livre une morale visant la classe politique d'aujourd'hui qui, comme celle de la « gauche de ressentiment » sous la Révolution, doit être rejetée avec la même violence au nom de la pureté morale. Ce pamphlet révèle ainsi toute la haine d'une partie de la gauche pour elle-même et pour son propre patrimoine idéologique, auquel L'Ami du peuple, malgré sa responsabilité dans les violences de la Terreur, a néanmoins bien plus contribué que son assassin.

Au-delà de ses protagonistes, l'affaire Onfray est donc emblématique car elle fait symptôme des recompositions idéologiques qui restructurent actuellement le monde intellectuel et politique. Cette seule réalité suffit à élever le débat au-dessus des querelles germanopratines auxquelles ont tente maintenant de le réduire.

Guillaume Mazeau, Institut d'histoire de la Révolution française.

A paraître le 27 mai au Seuil : Elisabeth Roudinesco, Mais pourquoi tant de haine ? Avec les contributions de Guillaume Mazeau, Christian Godin, Franck Lelièvre, Pierre Delion et Roland Gori.

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