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Billet de blog 18 nov. 2014

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Détournement de mémoire. Das Zentrum für politische Schönheit

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Détournement de mémoire. Das Zentrum für politische Schönheit

Le 9 novembre 2014, le Centre pour la beauté politique, c'est-à-dire la beauté du geste politique, a lancé une action peu remarquée de ce côté du Rhin : ce jour là, il célébrait la chute du Mur européen. Armés de pinces et de tenailles, les « activistes », comme les dénomment les média allemands avec une certaine condescendance, ont convergé vers un lieu tenu secret en Bulgarie, pour ouvrir une brèche dans le « Mur européen de la honte ».

C’était le deuxième acte d’une série d’actions d’éclats. Le lundi 3 novembre au petit matin, la police berlinoise constatait la disparition des quatorze croix blanches disposées sur la berge de la Spree, non loin du Reichstag, en la mémoire des fugitifs assassinés au Mur de Berlin. Ce mémorial érigé d’abord en 1971 par une association ouest-berlinoise, face au Mur, n’a pris qu’en 2003 sa place et sa forme actuelles - sept emplacements avec une croix blanche de chaque côté, ainsi qu’un emplacement vide. Il s’agit de l’un des plus anciens mémoriaux honorant les 136 à 250 victimes qui - selon les estimations - périrent au Mur de Berlin entre 1961 et 1989.

Le Centre pour la beauté politique revendiquait immédiatement l’enlèvement. „Les victimes du Mur ont disparu du quartier gouvernemental sur la berge du Reichstag. Elles ne participeront pas aux commémorations du 9 novembre.[2]“  Les proches des victimes ne devaient pas s’inquiéter. Les croix seraient manipulées avec le plus grand soin et retrouveraient leur place après les festivités du 25e anniversaire. En attendant, elles devaient honorer les victimes passées, présentes et futures du Mur européen.  

Les croix subtilisées apparurent bientôt sur les clôtures barbelées de Bulgarie et de Grèce ainsi que dans les mains de candidat-e-s au départ à Melilla, victimes de la militarisation des frontières (photo ci-dessus).

« Nous ne commémorons pas le passé, nous commémorons le présent – et nous faisons tomber le mur extérieur de l’Union. Non avec des mots qui viennent du cœur,  mais avec des pinces coupantes », écrit Philipp Ruch, membre du collectif d’artistes, qui revendique l’art comme « cinquième pouvoir » et conduit une diplomatie allemande « parallèle » en usurpant symboles et titres officiels. Vingt-cinq ans après la chute du Mur, « l’Europe s’est barricadée militairement » ajoute Cesy Leonard. Plus de 14.000 personnes sont mortes aux frontières de l’Europe entre 1988 et 2011[3] et 2500 ont péri en Méditerranée depuis le début de l’année 2014[4].

En Allemagne, les réactions indignées ne se sont pas fait attendre : plusieurs représentants de la CDU, des institutions mémorielles et associations de victimes ont dénoncé une action « de très mauvais goût », qui « porte atteinte à la mémoire des morts de la RDA». La police a ouvert une enquête pour vol aggravé, diligentée par le service de protection de l’Etat.

On notera la voix discordante de Jürgen Hannemann, dont le frère Axel a été abattu en 1962 au Mur de Berlin par les gardes-frontière est-allemands. Il a déclaré comprendre le geste, tout en souhaitant le retour de la croix à sa place. La performance du Centre pour la beauté politique suscite un malaise, dans la mesure où elle rappelle à chacun « pour quelle raison ces croix ont été érigées », comme le remarque un quotidien de Francfort.

 Un geste salutaire face à la désespérante vacuité du « devoir de mémoire. »

Guillaume Mouralis

Chercheur au CNRS, Institut des Sciences sociales du Politique et Université Paris Ouest Nanterre, auteur de : Une épuration allemande. La RDA en procès 1949-2004, Paris, Fayard, 2008.


[1] http://www.politicalbeauty.de/

[2] https://www.indiegogo.com/projects/erster-europaischer-mauerfall

[3] D’après l’ONG United for Intercultural Action. http://owni.fr.

[4] Selon le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), 15/9/2014, http://www.unhcr.fr.

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