Du populisme, de ses définitions et de ses usages

Du Brexit à Trump, des Le Pen aux députés France Insoumise, le populisme est d’après certains revenu en force. Mais cette analyse permet-elle vraiment de comprendre les mouvements actuels dans le champ politique ? Qu’est-ce que le populisme, est-il unique et est-il là où l’on le croit ?

 

Le populisme est un discours politique usant d’une opposition entre un peuple et des élites, entre un nous et un eux. Comme l’analyse Federico Tarragoni, sociologue à l’Université Paris-Diderot, le terme de populisme est souvent utilisé « pas simplement pour désigner » mais pour « juger et mettre à l’écart ». « On juge de la « bonne » présence du peuple en démocratie […]. Le peuple, que les thuriféraires du populisme semblent vouloir protéger de lui-même pour le renvoyer à son activité paisible d’électeur-consommateur, en vient même à être opposé à la démocratie »[1]. Pourquoi s’adresser au peuple devrait-il être une tare, sachant que la démocratie est censée être un système dans lequel le peuple exerce le pouvoir ?

L’adjectif populiste est en effet généralement péjoratif et utilisé pour stigmatiser l’extrême droite (du moins dans la politique française) : à eux le populisme, aux partis dits de gouvernement la raison, la modernité et le progrès. Le FN faisant usage du populisme, certains sont tentés de penser que les électeurs du FN (le « peuple » du FN) partageraient les valeurs xénophobes et intolérantes des porte-paroles du parti ; ceci est en réalité un sophisme. En effet, il est abusif de supposer que ces « masses », ces « ouvriers », parce qu’ils votent pour ce parti, partageraient l’idéologie de ses cadres. L’histoire politique des renoncements du pouvoir montre qu’un vote ne doit se voir ni comme un chèque en blanc ni comme une identification parfaite entre les électeurs et les élus.

Approfondissons l’analyse. Dans son livre Qu’est-ce que le populisme ?[2] Jan-Werner Mueller propose la définition suivante : le populiste « affirme qu’il est le seul représentant légitime du peuple », est « antiélitiste » et « antipluraliste », et maintient un discours « insensible à la réfutation des faits ». Le populiste cherche dans la démocratie « la confirmation de ce qu’il a déjà déterminé que la volonté du peuple sera ». Il pratique souvent « le clientélisme, la corruption et la suppression de la société civile critique ». Selon cette définition et vus les acteurs prépondérants dans le jeu politique aujourd’hui, il apparaît bien que le FN se retrouve dans cette définition : une analyse d’un discours de Marine Le Pen d’une part, et de la gestion des quelques élus FN (par exemple dans des mairies) d’autre part permet de retrouver les éléments cités[3].

Mais de plus en plus, le mot populisme s’emploie également contre le bord extrêmement opposé de l’échiquier politique. Ainsi des expressions comme « les extrêmes » ou « les populismes » servent-elles pour attaquer la France Insoumise – principal opposant politique au « camp de la raison »[4] – en la mettant ainsi dans le même sac que le FN[5]. Or, d’après les éléments caractéristiques posés précédemment, il est abusif d’assimiler la France Insoumise à un camp populiste. En effet, nombreuses sont les propositions dans son programme L’avenir en commun pour étendre la démocratie et le pluralisme[6]. On citera notamment la mise en place d’une sixième République grâce à une Assemblée Constituante et le référendum révocatoire. De cette façon abusive, certains éditorialistes supposent que les électeurs du FN pourraient passer à un populisme revendiqué à gauche. Pourtant un obstacle majeur empêche un tel transfert. D’après John P. Judis[7], le populisme de gauche serait l’alliance des classes moyennes et populaires contre la classe supérieure, alors que le populisme de droite est celui d’un peuple contre un État qui est présumé protéger un troisième groupe, composé de personnes étrangères ou supposées telles. Le populisme de gauche serait binaire, celui de droite ternaire.

Ainsi les électeurs d’un extrême ne peuvent pas simplement passer chez l’autre car leurs sentiments, ou ressentiments, sont très différents. Il y a un système, et plusieurs contre-systèmes différents à lui opposer, ces contre-systèmes pouvant très bien s’opposer entre eux également. L’argument d’analogie « vous vous opposez à X, et le FN s’oppose aussi à X, donc vous soutenez le FN » est invalide. C’est aussi pourquoi les militants de gauche sont généralement plus divisés entre eux que ceux de droite, car la gauche cherche à changer l’ordre établi quand la droite cherche à le conserver. De là également vient l’erreur de la rhétorique du 1% les plus riches face aux 99% les plus pauvres. En réalité, les 99% les plus pauvres ne constituent pas un peuple unifié, mais une masse immense traversée par des rapports de forces. Les intérêts des 1%, groupe relativement homogène, sont préservés grâce à un peuple dans le peuple, un peuple qui s’identifie à l’idéologie des dominants – à tort ou à raison. Par exemple, aux Etats-Unis, 19% des sondés estiment faire partie de ces 1% les plus riches, et 20% pensent la rejoindre durant leur vie[8].

Ceci étant clarifié, il reste un camp politique à analyser, celui de la majorité. « Face au niveau élevé du chômage, la solution n’est pas d’essayer de ralentir le rythme du changement mais de rétablir la capacité des économies et des sociétés de s’adapter à ce changement ». Cette citation résumant parfaitement la ligne du président Macron, martelée depuis plusieurs mois par lui-même et ses soutiens, provient en réalité d’un rapport de l’OCDE, datant de… 1994. M. Macron veut casser les dernières rigidités de la société française, libérer l’emploi, débloquer l’investissement[9]. Qu’importe que ses politiques économiques soient déjà dépassées par tant d’analyses[10], le macronisme est « insensible à la réfutation par les faits » : il faut réformer, et surtout ne pas attendre, ne pas débattre, ne pas parlementer – il faut agir par ordonnances. Comme un populiste, il justifie son anémie démocratique par le peuple : non pas que les réformes émaneraient de la volonté du peuple, bien au contraire, mais elles lui seraient bénéfiques sans qu’il ne le sache. « Les Françaises et les Français détestent les réformes, c’est un peuple qui déteste ça », accompagné d’un geste méprisant de la main : comme l’analyse cruellement Michel Husson[11], cette phrase de M. Macron montre que « c’est donc bien le peuple qui est désigné comme le principal obstacle au changement, auquel il faudra bien qu’il s’adapte ». Et pour cela, M. Macron voit la démocratie (qui « n’est pas la rue ») non comme le moyen pour tous de débattre d’options contradictoires, mais comme le moyen pour lui de « confirmer ce qu’il a déjà déterminé que la volonté de [quelques acteurs financiers et industriels] sera », pour reprendre la caractéristique du populisme. Finalement, comme le disait le chroniqueur de Mediapart Romaric Godin pendant la campagne du candidat, Emmanuel Macron incarne le « populisme d’extrême-centre »[12].

Il n’y a donc pas un peuple, c’est-à-dire un ensemble de personnes qui partageraient les mêmes intérêts. Il n’y a que des peuples, au sens de groupes sociaux identifiables : par exemple, les salariés, les femmes, ou encore les jeunes. Il y a au moins un peuple de gauche et un peuple de droite – quels que soient les partis politiques les incarnant à un moment donné.

 

[1] « Le populisme est-il vraiment un risque politique pour les démocraties ? », Federico Tarragoni, The Conversation, 16 novembre 2017

[2] What is populism?, Jan-Werner Mueller, août 2016

[3] Voir par exemple cette enquête : « Le FN en ses mairies: dette et préférence nationale », Mediapart, 20 janvier 2014

[4] Alain Minc: «Le camp de la raison»

[5] En voir ici un exemple court et frappant.

[6] Retrouvez ici toutes les propositions du programme l’Avenir en commun ainsi que les livrets thématiques le complétant.

[7] The Populist Explosion, John P. Judis, octobre 2016

[8] Would you like your class war shaken or stirred, sir?”, The Economist, 2003

[9] Lire notamment « Le nouveau président ou le stade spectral de la Ve République », Christian Salmon, Mediapart, 12 mai 2017

[10] Voir par exemple mon article sur le sujet du chômage « Le chômage, un ennemi mal connu et mal combattu », l’éco pour les étudiants, juin 2017

[11] « Aux sources du macronisme », À l’encontre, 6 novembre 2017. Citation de l’OCDE reprise de lui.

[12] « Emmanuel Macron ou le populisme d'extrême-centre », Romaric Godin pour La Tribune, 16 novembre 2016

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