La post-vérité ou comment l’économie a absorbé la politique

Le concept de post-vérité a été une des clefs politiques de l’année 2016. Comment expliquer son avènement dans le contexte particulier d’aujourd’hui ? L’économie y est peut-être pour quelque chose.

Post-vérité a été élu mot de l’année écoulée par le dictionnaire anglais Oxford. La post-vérité définit un contexte politique dans lequel « les faits objectifs comptent moins dans l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux croyances personnelles ». En France, les réactions à l’élection de D. Trump étaient unanimes : cette élection manifeste un vote de rejet. Mais un rejet de quoi exactement ? E. Macron, le banquier d’affaires sorti de l’ENA, accuse le « système ». M. Le Pen la poujadiste parle du « peuple libre ». Benoît Hamon précise : « quand on ne protège pas le peuple, il se venge ». Une ironie glaçante, quand on pense aux 4 à 5 millions d’électeurs blancs et ouvriers de Trump qui vont perdre toute couverture maladie à la suite de la suppression de l’Obamacare. Trump a fait son beurre en expliquant au peuple que les élites lui mentaient, sans lui dire que lui-même en faisait partie (et il mentait donc). Hannah Arendt déclarait déjà « dans un monde incompréhensible, les masses croient à la fois à tout et à rien, pensant que tout est possible et que rien n'est vrai. »

La post-vérité a émergé, mais la désinformation était déjà généralisée

Notre année est donc marquée par le retour, à une échelle massive, de la démagogie, c’est-à-dire de la manipulation et du mensonge. Cela a pu se produire car la désinformation à grande échelle est déjà répandue depuis 30 ans, sous bien des formes, notamment dans le néolibéralisme (j’entends par néolibéralisme le courant politique élaboré par R. Reagan et M. Thatcher et répandu depuis). Idéologie au pouvoir, il retourne le langage et se fait passer pour naturel voire théologique, comme le faisait remarquer Bernard Maris, mort il y a 2 ans à Charlie Hebdo. Les économistes « gourous » (experts de plateaux télé sans expertise scientifique comme Alain Minc ou Agnès Verdier-Molinié) font partout des incantations à la confiance, expliquent tout et son contraire par la loi de l’offre et de la demande, « ce qui est du même tabac que ‘qui vivra verra’ ». On citera aussi le programme économique de François Fillon, qui doit bien se comprendre selon les termes moraux d’une « rédemption par la souffrance », ce qui semble éloigné d’une préoccupation économique raisonnable.

Mort du politique et post-vérité sont liées

La tromperie originelle du néolibéralisme tient dans ses fausses évidences. Faire croire qu’il n’y a aucun choix à faire et que la seule voie à suivre est celle du marché, voilà la post-vérité. Emploi, monnaie, mondialisation, dette… Autant de sujets minés pour quiconque essayant d’apporter une vision différente. Et par marché, il faut bien souvent entendre une certaine partie du marché. Par exemple, il semble aujourd’hui gravé dans le débat public que pour lutter contre le chômage, la seule voie possible est celle du développement des mini-jobs, contrats zéro heure et autres formes de précarité (« c’est ça ou le chômage »). Une troisième piste pourrait pourtant être explorée, celle de la réduction du temps de travail. Mais les 35h d’il y a (presque) 20 ans n’ont pas toujours bonne presse.

L’économique s'est développé contre le politique

Le néolibéralisme a parfois bon dos. Il est l’aboutissement de l’économie elle-même. Cette discipline s’est fondée sur l’idée de trouver des lois naturelles au comportement humain (le but d’Adam Smith mais surtout de Léon Walras et des néoclassiques). Malgré certains apports des autres sciences sociales, l’économie continue à concevoir les individus d’une manière étroite, autour de leur supposée rationalité limitée aux prix et à la maximisation de l’utilité. Elle valorise un seul type de relation entre eux, l’échange marchand. La société n’est jamais pensée en tant que tout mais seulement comme la somme (comptable) de ses parties, dont elle « colore » seulement les décisions. Ces postulats ont un sens dans les modèles mathématiques des économistes mais rarement en dehors.

Enfin, comme l’explique Dominique Méda dans Le Travail, une valeur en voie de disparition ?, l’économie a tendance à absorber le politique. « Dans la mesure où elle édicte des lois naturelles et sociales, qui doivent être respectées pour atteindre un objectif qui ne souffre pas la discussion, l’économie porte en soi le dépérissement du politique ». « [L’économie] se revendique science des moyens et non des fins, tout en persistant également à désigner l’augmentation de la production comme un bien en soi ». On le voit notamment dans l’incapacité persistante des hommes politiques et décideurs à réfléchir autrement qu’à partir de la croissance, alors que le PIB est un indicateur partiel et sans doute peu efficace pour lutter contre le risque majeur de notre époque, la catastrophe écologique.

L’économie a donc réussi à dépolitiser la classe politique en la technocratisant (ce que fait Trump en nommant des chefs d’industries comme membres de son cabinet). Mais elle n’a pas réussi à dépolitiser en même temps la masse populaire. Cette dernière a malgré tout fait entendre sa voix, peu importe ce que lui disaient les experts : la post-vérité est apparue.

Cet article a été rédigé fin 2016. Une version plus courte en est parue sur le blog Scruteur.

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