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Billet de blog 28 nov. 2022

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Leon Battista Alberti, visionnaire

Qui connaît vraiment Leon Battista Alberti ? Il s'avère que seuls quelques intellectuels ou personnes naviguant dans la sphère artistique peuvent se permettre de le citer quand on leur pose la question. Mais pour le plus grand nombre, qui est-il sinon un parfait inconnu ? Il n’est donc pas sans intérêt d’exposer brièvement son œuvre et sa pensée.

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Illustration 1
Ecole Florentine - vers 1600-1650 - huile sur toile - Galerie des offices, Florence.

En réalité, certains curieux ou avertis le connaissent, reconnaissent son rôle de précurseur mais ont une vision assez fragmentaire de son rôle dans l'histoire de l’art et de la pensée. Cette méconnaissance des nombreux apports d’Alberti tient à plusieurs raisons. D'une part, un grand nombre de ses écrits ont été dispersés après sa mort tant et si bien que les chercheurs n'ont accès qu'à une partie infime de son œuvre ; d'autre part, la première traduction de son célèbre ouvrage De Pictura, révélant l'importance des arts à la Renaissance, n'a vu le jour qu'en 1983. Ajouter à cela, sa maigre correspondance ne facilite pas la tâche des historiens qui cherche à examiner sa vie[1]. Les fonds d’archives manquent… L’enquête, pour ainsi dire, patauge. En outre, personne ne peut garantir l’attribution d’une œuvre picturale. Le premier biographe des artistes, Giorgio Vasari, s'était déjà confronté à ce problème à son époque… sans d’ailleurs pouvoir le résoudre.

Léon Battista Alberti fait partie de cette rare catégorie d'hommes ; celle que l'on voit surgir une ou deux fois par siècle. On aime d’ailleurs le considérer comme un uomo universal, c’est-à-dire un homme universel capable d'abolir les frontières qui séparent les arts de la science. Le philosophe et historien suisse Jacob Burckhardt, lui, ne s'y trompera pas quand, dans son livre, La Civilisation de la Renaissance en Italie (1860), il évoquera cet « esprit universel » appartenant au « domaine infini de l'intelligence »[2]. Bien avant lui, rendons justice au poète et humaniste italien du XVe siècle, Cristoforo Landino, figure d'autorité à Florence, qui avait loué ses talents multiples et exhorté ses semblables à suivre son exemple. Même s'il est vrai qu'à la Renaissance, les humanistes se devaient d'embrasser plusieurs disciplines, dans son cas, tous ses contemporains furent unanimes pour dire que cet homme était doté de nombreux dons. La liste de ses capacités est, le moins que l’on puisse dire, assez longue : géomètre, astrologue, médailleur, musicien, théoricien des arts et des lettres, architecte, dessinateur, écrivain, poète, révélateur de la perspective, divulgateur de la pensée hellénistique[3], chanteur accompli et spécialiste du droit civil, sa nature intellectuelle et vertueuse s'associait — pour ne pas en rajouter — à d’excellentes aptitudes physiques : d’après certains témoignages, l'homme était habile au maniement des armes et bon cavalier[4]. Même si tout cet inventaire prodigieux a de quoi surprendre et reste pour le moins exagéré, toujours est-il qu’il indique la position spéciale du savant dans la société. Lui qui souhaitait « embrasser avec une application réfléchie toutes les études qui mènent à la gloire »[5], fut un précurseur dans de nombreux domaines et un inventeur hors pair.

Alberti a, comme il l'affirme si bien : « tiré des enfers la peinture pour l'amener vers la lumière »[6]. Même si son rôle ne se limite pas à ce seul fait, personne ne peut nier qu’il fut le seul et unique à donner aux arts vulgaires dit « mécaniques » un statut noble. Et si on ne peut ignorer le rôle de Boccace dans cette exaltation de la peinture consignée dans son fameux Decameron, c'est bel et bien Alberti qui fit entrer avec fracas la peinture, la sculpture et l’architecture dans le cycle des arts libéraux, et qui mit en lumière le rôle du créateur, désormais émancipé des conventions. Lui, d’ailleurs, revendiquait être « le premier à mettre par écrit cet art si subtil »[7]. En résumé, on peut s’avancer et dire  que sans cette nouvelle évaluation, il n'y aurait pas eu d'artistes — comme on l’entend aujourd’hui — mais seulement des artisans reclus dans leur guilde et doués pour leur seul métier. Toute littérature projetée sur ces grands hommes aurait été vouée à l’échec… Avec lui, l’artiste fait son entrée sur la scène européenne. Il est celui que les arts attendaient depuis longtemps. Par ailleurs, si le jeune protecteur des arts et des lettres, Laurent de Médicis, aimait s’entretenir avec lui[8], si Léonard de Vinci se réclamait de lui dans ses écrits — jusqu'à parfois le paraphraser —, ce n’est pas sans raison. C’est parce que Léon Battista Alberti fut un immense visionnaire. Sa place se confirme auprès de Newton, Vinci, Michel-Ange, Copernic, Bacon, Darwin ou Einstein. 

Alberti est donc bien, comme le dira Burckhardt, un « géant intellectuel »[9]. Il faut le comprendre pour l'entendre… Rentrons désormais dans sa vie et son œuvre pour tenter de mettre à jour son génie.

SA VIE

Illustration 2
Statue de Leon Battista Alberti au piazzale des Offices de Florence

Alberti naît à Gênes en 1404. Enfant illégitime issu de la noblesse, le jeune homme reçoit une instruction poussée à Padoue à l’initiative de son père qui remarque ses dons. Celui-ci poursuit ses études à Bologne en droit canon, puis renforce sa culture en approfondissant ses recherches en physique et en mathématiques. Il manifeste ensuite de l’intérêt pour les lettres et, lors de ses heures perdues, s’adonne à des jeux et des créations littéraires. Une carrière ecclésiastique s’ouvre à lui et Alberti devient bientôt secrétaire au sein même de la Curie romaine. C'est à cette époque qu’il commence à pratiquer la peinture et qu’il s'intéresse à l'optique — il élabore à ce propos le premier prototype de la camera obscura. Après avoir rédigé son premier ouvrage Della Famiglia, ce dernier délaisse Rome pour Florence et commence à se lier d'amitié avec les grandes figures incontestées de l'art du moment comme l’architecte Filippo Brunelleschi, le sculpteur Donatello et le peintre Mantegna. Son fameux traité De Pictura dédicacé à l'architecte du Duomo de Florence, Sier Brunelleschi, marque son entrée dans l’art. En 1441, le jeune humaniste, évoluant maintenant dans les cercles les plus élevés, propose, sur sa lancée, une compétition poétique afin de promouvoir la langue vulgare au détriment du latin.

Son retour à Rome, à la Cour, le pousse à rédiger Momus, un livre critique sur le pouvoir, préquel puissant du Prince de Machiavel. Durant cette période romaine, Alberti s’intéresse à la théorie de l'architecture. Il publie coup sur coup le traité De re ædificatoria, ouvrage le plus important sur l’architecture depuis celui de Vitruve puis le De Statua, un traité sur la sculpture. L’érudit se consacre ensuite à la réalisation de grands projets architecturaux comme le temple de Malatesta à Rimini, le Palais Rucellai et la façade de l'Église Santa Maria Novella.

Après une vie bien remplie, Alberti meurt à Rome en 1472, peu de temps après s'être fait connaître auprès de Laurent de Médicis dit « le Magnifique », qui deviendra bientôt le maître incontesté de Florence.

Il nous semble indispensable de décrypter la force créatrice de l’humaniste et sa contribution dans le domaine des arts, de la science et de la technique.  

SON ŒUVRE

C'est durant la période florentine qu’Alberti rédige De Pictura en latin, alors dédicacé au Marquis de Mantoue, Giovanni Francesco Gonzaga. Il s’occupe de la traduction de son fameux traité en langue italienne l'année qui suit, dans une version simplifiée destinée à tous les artistes. Cet ouvrage essentiel à qui souhaite approfondir son art, est alors dédicacé à l'architecte Filippo Brunelleschi, dont il loue les prouesses architecturales dans sa préface : « Qui donc sera assez dur et assez envieux pour ne pas faire l'éloge de Pippo l'architecte, en voyant une structure si grande, élevée au-dessus du ciel et assez large pour couvrir de son ombre tous les peuples toscans (…) »[10]. De Pictura va devenir, au fur et à mesure du temps, le socle théorique de toute la peinture occidentale. Cette somme de pensées divisée en trois grandes sections contient une réflexion sur la proportionnalité, la perspective et les rudiments du métier de peintre. Ce traité est une véritable révolution dans le milieu et va exercer une influence profonde sur les plus grands créateurs des générations à venir tels Léonard, Dürer, Raphaël ou encore Michel-Ange. Alberti explicite en détail la géométrie, l'optique, les reliefs, les thématiques et l'anatomie. Mais surtout, il accorde à la peinture un statut d'art « libéral » et la place sur le même plan que les mathématiques, la rhétorique et la poésie. Le peintre est en quelque sorte « requalifié ». Dans ce traité, Alberti fixe les premières lois de la perspective projective, c'est à dire la diminution de l'espace visuel à un seul point de convergence, et la projection de cet espace à l'infini. Cet opus, largement diffusé, deviendra la pierre d’angle de toute la peinture en Europe.

Illustration 3
L'Art d'édifier (De re ædificatoria) - Traité d’architecture ) Frontispice de l’édition de 1541.

Dans un autre domaine, celui de l'architecture, Alberti redessine les contours de la discipline en l'articulant autour du pouvoir en place dans le traité De re ædificatoria. Les constructions ont, ici, un rôle à jouer dans la promotion politique et le renouvellement de la fonction publique. Alberti examine en détail et approfondit la mesure des plans, les transcriptions techniques, les matériaux etc. L'édifice, chez lui, devient un corps paré « d'un dessin et d'une matière »[11]. Rien n’est laissé au hasard : la position des villes dans le pays, les conditions géographiques et climatiques, l'aspect défensif de la structure etc. Il analyse et précise sa pensée aussi bien sur la construction des enceintes que sur les murs ou les égouts. Outre l'aspect technique passé au crible, Alberti figure un monde. Un monde dans lequel l’art et l’homme vivent en pleine harmonie. Tous les plus grands architectes puiseront dans ces ressources inépuisables, au premier duquel l’architecte en chef de la basilique Saint-Pierre à Rome, Donato Bramante.

Illustration 4
Le palais Rucellai (palazzo Rucellai) - 1451

Après avoir livré le traité d’architecture, Alberti va passer de la théorie à la pratique. Il renouvelle ainsi le langage classique du style Roman Florentin avec le palais Rucellai, il décore également de marbre la façade principale de l’Église Santa Maria Novella puis repense totalement le Temple des Malatesta à Rimini en imposant l’idée d’une grande rotonde à coupole, influencé de l’antiquité.

L’unité de toutes les disciplines intellectuels est en réalité la préoccupation constante d’Alberti. Une organisation, un système de pensée ou tout fusionne, du simple détail à priori insignifiant à une totalité absorbant tous les aspects de la vie, de la science et de l'art. 

En 1441, Alberti organise Il Certame coronario, une compétition de poésie en vers libres sur le thème de « l'amitié véritable ». Premier du genre, point de départ du renouveau de la langue vulgaire, le concours va obtenir un vif succès avec la participation de pas moins de seize concurrents éclairés et triés sur le volet. Malheureusement, le second événement qu’il organise — consacré à l'envie— va se heurter d’une part, aux réserves émises par la Curie romaine qui considère le thème comme provocateur à l'heure des tensions politiques et, d’autre part, à celles de certains de ses confrères alors jaloux du succès retentissant. Même si l’impact fut bref, il convient de créditer l’humaniste dans ce combat unique mené seul pour cette nouvelle révolution linguistique.

On peut l’affirmer sans sourciller : Momus est bien le premier pamphlet politique de l’histoire rédigé en son âme et conscience contre l’ordre établi. Alberti se venge au travers d’un récit corrosif, virulent, orienté vers une condamnation du rôle de l'État et de la papauté dans la vie publique. Cette accusation sévère, déguisée au travers d’une fiction, entend dénoncer le culte de la personnalité et l’odieuse tyrannie exercée par le pouvoir en place par le biais de ce personnage mythologique. Ce récit  féroce, audacieux, risqué et aux visées philosophiques et politiques moralisatrices inédites va révéler au grand jour les velléités illusoires des puissants. Le pontife est ici clairement visé… On retrouve d'ailleurs cette diatribe acerbe contre l'Église dans certains morceaux choisis du De re ædificatoria ou l’humaniste — transformé en polémiste — crache son fiel contre les évêques ordonnant des mesures proprement inutiles, comme celle, par exemple, d’ajouter « des hôtels dans les églises, phénomènes considérés comme un abus »[12].

Alberti, en homme de savoir accompli, est productif et compte bien d'autres cordes à son arc. Il se distingue notamment dans l'éthique avec son texte I Quattro libri della famiglia dont le principe repose sur la formulation de nouvelles règles de vie pour toute la famille ; un livre qui se révèlera important pour toute cette génération encore profondément attachée à l’idée du règne et de la dynastie. Ce livre a pour vocation de transmettre des valeurs saines au peuple. Alberti nous enseigne, entre autres, à faire le partage des rôles de chacun, à bien se comporter en société et à diriger un cadre économique pour sécuriser le foyer. Cette formulation du bien vivre ensemble se transforme en bien-être dans son traité, Eloge de la tranquillité de l'âme, dans lequel Alberti donne de sages conseils afin d’échapper aux tractations de l’âme et aux inquiétudes de la vie quotidienne, néfastes selon lui pour la réflexion intellectuelle. Au détour d'une véritable éthique du comportement, Alberti cherche en réalité à éduquer les siens et à établir des priorités. Les plaisirs futiles sont ainsi bannis pour la santé de l’âme. Alberti rédigera d’autres textes importants dans le même registre, comme son Discours sur l'art d'aimer, Ecatonfilea ou encore les Intercoenales, des propos de table dénonçant la bêtise humaine et préfigurant le célèbre Eloge de la folie d'Erasme.

À une époque où le savoir ne divise pas encore les arts, la science et la technique, Alberti s'illustre et fait valoir ses hautes capacités intellectuelles. Une grande part de son temps est consacrée à la recherche des mécanismes sur la mesure du temps, aux questions de traction de poids et à d’autres problèmes liés à l’assainissement, la topographie, la topométrie etc. Inventeur du premier hodomètre — un instrument de mesure des distances parcourues—, premier théoricien de la perspective linéaire, créateur d'un nouveau système d'écriture chiffré établi sur une opération de combinaison linguistique — à l'origine de la cryptographie —, les ambitions d'Alberti sont vastes et ne se limitent pas qu'à l'art.

Il serait vain d'apporter plus de précisions sur la place d'Alberti dans l'histoire des idées, dans un format qui, in fine, ne le permet pas. Mais cette première approche permet néanmoins de mesurer son importance. Sa fortune critique se jauge à l’intérêt que lui portent les plus grands créateurs de l’histoire. Ce sera notamment le cas de Léonard de Vinci. L’influence de Léon Battista Alberti sur le peintre de Mona Lisa et de la Vierge au rocher est manifeste. Une enquête qui mérite d’ailleurs d’être bientôt menée...

[1] La maison d’édition des Belles-lettres, courageuse, a décidé de pallier à cet absence en s'attelant à un vaste programme autour de la figure de l'humaniste, aboutissant sur la publication de ses principaux ouvrages traduits
[2] Leon Battista Alberti, De la Peinture, De Pictura, (1435), éd. Macula, Paris, 1992, p. 23.
[3] Landino lui reconnaissait aussi sa vaste connaissance des disciplines du trivium : « grammaire, rhétorique et dialectique », et sa faculté à rédiger en latin et à traduire les textes antiques en langue vulgaire.
[4] Ibid., De la Peinture, p. 26.
[5] Franco et Stefano Borsi, Alberti, une biographie intellectuelle, préface d’Hubert Damisch, éd. Hazan, 2006, p. 5.
[6] Ibid., De la Peinture, p. 31.
[7] Idem.
[8] Alberti lui dédiera même son œuvre Trinita senatorion. P.26
[9] Cité par Pierre Jodogne dans l’article « La figure et l'œuvre de Leon Battista Alberti dans le regard français », Bulletins de l’Académie Royale de Belgique, 1995, p. 260.
[10] Ibid., De la Peinture, p. 69.
[11] Ibid., Alberti, une biographie intellectuelle, p. 132.
[12] Idem., p. 29.

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