Il faut absolument que tu lises Baleine paysage & Passée par ici

Deux textes de Maryse Hache sont parus chez Publie.net en avril. Deux livres posthumes : Maryse Hache est morte en 2012 (octobre). Je n’ai pas connue autrement qu’en la lisant dans le silence et dans l’anonymat, le long de ses mises en ligne régulières. Elle écrivait quotidiennement au semenoir, son site, encore ouvert à ce jour. Depuis, Joachim Séné a concocté une intelligence artificielle qui fait tourbillonner les mots de Maryse Hache dans la sphère du web.

 

 

Pris au début de Passée par ici, je cite : il n’y a pas de dernier mot. Il n’y a pas de point final, rien que ces sept isolés sur la page. La maquette de Passée par ici est très belle : version papier ou numérique, le silence a carte blanche. C’est un livre qui a été écrit à l’hôpital Cochin, publié initialement par l’hôpital Cochin, à la suite d’une hospitalisation là-bas pour l’ablation d’un rein. C’est une maladie traversière ce livre, mais après tout on va bien en maladie comme on va quelque part. Les yeux ouverts. Et, donc, sans dernier mot.

 


 

 

Baleine paysage est né d’une écriture quotidienne et habitée, au semenoir, le lieu d’écriture de Maryse Hache ; ces mots proviennent des derniers mois de sa vie. Chaque jour Maryse écrivait au semenoir ses Baleine, des fragments de journal poétique écrit en vers justifiés et (donc) en Courier New. Je me souviens que l’on disait, il y a quelques années, sur les réseaux immatériels, qu’en numérique on ne ferait pas de vers justifiés, probablement que techniquement alors c’était trop complexe ou que le jeu n’en valait pas la chandelle, qui sait. Et voilà qu’aujourd’hui ce Baleine paysage sort des mers, beau comme tout, numériquement parfait, en Courier New, incarné. En numérique, des brins de lecture à voix haute sont insérés dans les textes, entre les textes, par dessus les textes : ils vivent. Baleine paysage est un journal des sens non tels qu’ils sont mais tels qu’ils devraient être (qu’ils devaient être chez Maryse quand elle prenait le commandement de l’écriture, tôt le matin sans doute, puis au fil de la journée, chez elle, face au jardin comme on dirait face au large, à la proue). Chaque jour, et donc chaque entrée, chaque fragment, chaque torrent sinueux et chaque arc de lierre sauvage, se termine sur le corps échoué d’une baleine en pensée. Ce n’est pas la baleine de Gadenne, ce n’est pas Moby Dick et ce n’est pas la fameuse Baleine-monde d’un épisode SF de Doctor Who qui disparaît au loin. C’est une baleine immatérielle ou translucide ou échouée dans le vert naissant ou au bord de l’hospitalité. C’est un point de vue sur le monde et c’est une perspective à la fois (c’est beau).

Il n’y a pas de tabou dans ces livres et la mort est partout, non pas comme une énigme, non pas comme une angoisse mais comme une donnée chimique ou un élément du tableau de Mandelïev ou le nom d’un pigment enfoui dans le paysage. Dans Passée par ici, Maryse souhaite « que les mots qui nous servent à nous parler laissent la place à la confiance, à la douceur, et s’il s’agit de parler de choses qui nous effraient, que nous le disions, juste, sans en rajouter » car « le chemin de la bienveillance / c’est aussi / de veiller sur la langue ». Passée par ici est une balade avant la mort et Baleine paysage son pendant chuchoté sur les pentes de l’après. C’est bouleversant parfois. Mais ce n’est jamais loin de nous, ce n’est jamais à part, tout se mélange. Voilà : s’il faut retenir quelque chose de l’écriture offerte par Baleine paysage, par Passée par ici, c’est que tout se mélange.

tout baigne

larmes
bétadine

et soie sauvage

Le reste des mots tournoie ou virevolte ou grésille dans un océan de fleurs et de couleurs aux noms parfois réels (parfois pas). L’observation et la transformation poétique des choses quotidiennes, souvent régulières (les incursions du chat roux dans le champ de vision, celles des avions dans le ciel ou dans l’espace sonore, l’ondulation de la lumière, l’aller-vient du soleil, les va-et-venues des uns et des autres), s’emmêle souvent avec les mots issus des écrans et des réseaux. Ce sont parfois des bouts de conversations Twitter ou des échos venus d’autres publications, d’autres lectures issues d’autres sites que l’on suit fidèlement et dont le reflet s’imprime, aussi, en filigrane, sous l’ombre de la baleine, dans le paysage régulier du journal (tout se mélange). Les paroles rapportées sont incorporées au texte elles aussi, on ne sait pas d’où elles viennent et on s’en fiche, ça ne fait rien, par exemple « quelqu’un dit dans le paysage il y a grande lecture » (c’est vrai).

 

Encre de Maryse Hache © Maryse Hache & Roxane Lecomte Encre de Maryse Hache © Maryse Hache & Roxane Lecomte

 

hier
aujourd’hui

jaune et rouge

le soleil levant
s’est posé
dans l’urine

jamais couleur
du jour naissant
n’a été aussi

liquide

C’est un bout de Passée par ici. L’imbrication légère (toujours légère, sans heurt, sans amertume, sans tension) d’un autre monde dans un autre. C’est une baleine d’un gramme posée délicatement sur le bord du jardin. Ici, c’est le soleil levant, liquide, et une larme d’un rein malade dans les urines réelles. C’est « le craquement des âmes dans une armoire dans un radiateur en fonte » et c’est la scansion des heures ou des dates au sein du texte, comme un compte-à-rebours, à l’envers, en construction, en appel d’air, en élan vers demain. C’est « encore un morceau de nuit découpé par une fenêtre », tu sais, comme l’infraréaliste Cesárea Tinajero, poétesse mythique et personnage issu des Détectives sauvages de Roberto Bolaño. À la fin de ce livre, auquel je repense ici par hasard, comme une imbrication légère d’une autre langue dans une autre, on peut lire Je revois le dos de Cesárea Tinajero comme la poupe d’un navire qui émerge d’un naufrage d’il y a des centaines d’années. Puis, cette question répétée, qu’y a-t-il derrière la fenêtre ? et les poèmes mystérieux de Cesárea Tinajero, qui n’ont, vers la fin, plus de langue, plus de mot, qui se construisent en courbes, en traits, en graphie. Ou en rosée de roses.

 

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Ô vous qui laissez ouvert le passage entre nos territoires humains, 
soyez louangés de roses.

On en arrive toujours au geste le plus pur : le geste qui s’écoule lentement dans ces livres, c’est une courbe traversière qui va de là à là ( : Maryse Hache et  : nous autres ou bien encore  : le corps physique, la maladie et  : une langue chaleureuse matinée d’infraréalité). À présent il fait nuit au semenoir et, comme chez Ivar Ch’Vavar, les étoiles sont un alignement infini de bouteilles de butane, elles sont pleines de paupières, pleines de cils, de crêts velus. Oui, nous sommes proches : les mondes se mélangent. Raison pour laquelle, j’en suis sûr, entre autres, et combien d’autres, il faut absolument que tu lises ces livres.

 

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