Radicaliser son action : l'urgence pour le mouvement climat

Pourquoi le mouvement pour le climat rejette l'action violente collective ? Sous quelles formes pourrait-elle s'exercer ? Le géographe et militant climat Andreas Malm répond à ces questions dans un essai percutant.

Comment saboter un pipeline,

Andreas Malm,

210p, La Fabrique, 14 euros.

Après 30 ans d’inactivité politique face au changement climatique, l'investissement massif du capital dans les infrastructures de combustibles fossiles ne tarit pas, rendant illusoire l'objectif d’un réchauffement climatique maintenu à 1,5°C ou 2°C. Quand l'urgence climatique se fait plus pressante, le mouvement pour le climat n'a pas réussi à inverser la tangente, ni à imposer son agenda écologique. Maître de conférences en géographie humaine en Suède, militant pour le climat, Andreas Malm propose dans son essai une analyse de cet échec, questionnant le répertoire d'actions pacifiques et l’« attachement à une non violence absolue » du mouvement climat.

La doctrine du pacifisme stratégique a monopolisé son imaginaire. Revendiqué principalement par Extinction Rébellion (XR), cette ligne de conduite militante établit que « la violence commise par les mouvements sociaux les éloigne systématiquement de leur objectif ». Cette vision idéalisée du pacifisme est influencée par une conception de l'histoire erronée qui veut que les grands combats sociaux et politiques du XXe siècle aient été remportés grâce aux pacifistes. Les théoriciens du mouvement pour le climat effacent de leurs analyses toutes les formes de mobilisations violentes qui ont participé à rendre victorieux les processus de libérations historiques (esclavage, suffragettes, décolonisation, Apartheid, lutte pour les droits civiques aux USA, etc.).

Andreas Malm rappelle que grâce à l'existence d'un flanc radical, les mouvements de libération ont pu obtenir gains de cause. Sans Malcom-X, pas de Martin Luther King (et vice-versa). Et si le mouvement des droits civiques a pu arracher le Civil Rights Act en 1964 mettant fin à la ségrégation raciale, c'est bien parce qu'aux yeux de l’État, ces militant·es pacifiques apparaissaient comme un moindre mal comparé à la menace représentée par les Black Panthers. Dans d'autres moments historiques, la constitution d'un flanc radical a permis de nombreuses avancées sociales ou politiques, comme ce fut le cas pour le mouvement ouvrier européen, ou la lutte victorieuse contre l'Apartheid en Afrique du Sud.

Le pire n'est pas certain

En comparaison, Andreas Malm souligne que le réchauffement climatique est un défi inédit pour l'humanité, et il lui reste peu de temps pour agir, car si « le pire n'est pas encore arrivé, il arrive, à plein vitesse ». Au-delà de tout discours catastrophiste démobilisateur, il rappelle qu'il est techniquement possible de limiter le réchauffement à 1,5°C, en instituant « une prohibition mondiale de tout nouveau dispositif émetteur de CO2 », et en réduisant les durées de vie des infrastructures existantes des combustibles fossiles. Tout le système de production doit disparaître. Aucun compromis n'est possible. L’État ne s'attaquera jamais à la propriété capitaliste, et ce n'est pas le mouvement climat dans sa configuration actuelle qui le poussera à agir. Seule solution : dépasser le pacifisme en intégrant dans son panel d'actions le sabotage des infrastructures climaticides.

Cette stratégie a deux objectifs : dissuader les investissements dans les combustibles fossiles et montrer qu'ils peuvent être mis hors service. Certes, les militant·es ne pourront pas mettre à terre, seul·es, tout le système énergétique mondial, mais peuvent pousser les États à proclamer la prohibition et la réforme du matériel existant. En sorte, il s'agit d'appliquer la théorie du flanc radical au mouvement climat, chose qui n'a jamais été réalisée aujourd'hui.

Résistance et sabotage

Surtout que le sabotage contre des infrastructures d'énergie fossile jouit d'une véritable tradition historique : la résistance palestinienne a été pionnière dans les années 1930, dégradant les pipelines britanniques et infligeant de lourdes pertes économiques. Le Congrès national africain (ANC) en Afrique du Sud contre l'Apartheid, la résistance irakienne contre l'occupant américain dans les années 2000, les révolutionnaires égyptiens pendant le Printemps arabe... Plus spectaculaire, en septembre 2019, l’attaque de drones explosifs contre les installations pétrolières saoudiennes par les rebelles Houhtis du Yémen, a mis à l'arrêt la moitié de la production du pays, soit 7% de l'approvisionnement mondial.

Si les motifs politiques d'actions de sabotage sont divers, jamais aucune action n'a été réalisée au nom du climat. Plusieurs facteurs à ça, pour Andreas Malm. Les pays du Sud ont une tradition de sabotage plus riche, du fait de la présence massive d’ infrastructures pétrolières sur leurs territoires. L’auteur note aussi un effondrement de l'idée révolutionnaire dans les pays du Nord, et une politisation insuffisante de la crise climatique dans nos pays.

En Occident, quelques épisodes isolés de destruction de biens tactiques ont empêché le fonctionnement ou la construction d'infrastructures émettrices de CO2 (N-D-des-Landes, la lutte contre la destruction de la forêt d'Hambach en Allemagne, contre le pipeline Standing Rock aux USA) mais de manière générale, cette stratégie reste largement inexplorée, alors même que les machines de l'économie fossile sont le problème principal du réchauffement climatique.

Militantisme en zone de confort

Andres Malm ne nie ni les niveaux d'engagements élevés et peu généralisables que la résistance violente exige, ni la tendance à la criminalisation et la répression des mobilisations sociales, politiques, écologiques. Mais, ça reste insuffisant pour expliquer la quasi apathie générale sur la mobilisation pour le climat : « à côté de ce qu'ont enduré les gens qui ont lutté au cours de l'histoire, le niveau de confort du militantisme pour le climat dans les pays du Nord peut être jugé passablement élevé, ce qui témoigne assez mal de l'importance du problème » note l'auteur, soulignant le fossé entre les mouvements écologistes et le répertoire d'actions des mouvements sociaux, usant parfois de la violence, de l'autodéfense comme les Gilets Jaunes.

« La question n'est pas de savoir si nous pouvons limiter le réchauffement, mais si nous choisissons de le faire » écrit-il en balayant tout fatalisme effondriste. Le mouvement climatique doit donc délaisser le pacifisme pour l'action directe combative contre les infrastructures du système énergétique. Après le moment gandhien, il faut entrer dans le « moment fanonien », en référence à Frantz Fanon, intellectuel engagé dans les luttes de la résistance algérienne pendant la décolonisation, qui dans les Damnés de la terre, légitime l'usage de la violence collective lorsqu'il est nécessaire de transformer la réalité et la société.

 

Recension initialement publiée dans le Combat Syndicaliste de novembre 2020

 

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