Alors que la deuxième vague épidémique de dermatose nodulaire contagieuse sévit dans le Sud-Ouest, la crise sanitaire devient un problème public majeur, bien au-delà de la seule santé animale. Contrairement au début de la pandémie de Covid-19, les moyens de lutte contre la DNC sont connus, mais le défi politique demeure complexe et contingent. Cette situation s’inscrit dans une période de fortes tensions pour l’élevage français, malgré la hausse des prix des productions bovines. Les accords commerciaux internationaux, notamment le Mercosur, fragilisent le modèle d’élevage français. L’été 2025, marqué par l’adoption de la loi Duplomb, a polarisé une relation de plus en plus conflictuelle entre élevage et société.
Nos travaux d’analyse lexicale des articles de presse parus lors de l’épisode estival de DNC montrent que trois controverses se superposent autour de l’abattage des bovins.
La première est scientifique. Elle porte sur l’efficacité des stratégies de gestion: pourquoi abattre, et quelles alternatives? La France privilégie aujourd’hui une logique d’éradication rapide afin d’éviter d’avoir à « vivre avec » la DNC. Toutefois la présentation univoque du gouvernement occulte l’existence de débats scientifiques bien réels: les opposants aux politiques d’abattage revendiquent eux aussi une approche fondée sur la science, en s’appuyant notamment sur les enseignements tirés des épidémies passées dans les Balkans. L’efficacité des alternatives dépend de facteurs largement contraints: disponibilité des vaccins, capacité des vétérinaires à conduire les campagnes, adhésion des éleveurs, accès aux diagnostics et qualité du pilotage public. Si l’État ne s’est pas désengagé financièrement de la santé animale – plus d’un milliard d’euros versés lors des crises de grippe aviaire –, les moyens nécessaires pour rendre une stratégie alternative réellement efficace ne sont à court terme pas réunis. La question du « quoi qu’il en coûte » se pose différemment pour une maladie animale non transmissible à l’homme.
La deuxième controverse est économique. Au nom de quoi abat-on? Elle révèle une coalition inédite entre la Coordination rurale et la Confédération paysanne, pourtant idéologiquement opposées. Toutes deux contestent un modèle d’élevage orienté à l’export et la compétitivité à tout prix, au nom de la défense du patrimoine génétique, des appellations d’origine et d’une production répondant d’abord aux besoins locaux.
La troisième controverse est politique. Elle concerne le mode de gestion étatique de l’épidémie et la question du bien-être animal. Pour la Coordination rurale, proche de l’extrême droite, la crise s’inscrit dans une série de décisions perçues comme imposées « d’en haut », sans concertation réelle. Pour la Confédération paysanne, plus proche de la gauche, elle renvoie à une lecture en termes de luttes sociales et de répression des mobilisations. Dans les deux cas, c’est l’exercice de la « violence légitime » de l’État qui est interrogé. En décembre 2025, le débat s’emballe, les responsables politiques appelant à un changement de cap sans formuler de trajectoire alternative crédible.
Dans ce contexte, le débat ne peut se réduire à un arbitrage technique entre abattage et alternatives sanitaires. Il renvoie plus fondamentalement au financement et à la robustesse des infrastructures du système de santé animale. Les coûts liés aux maladies réglementées reposent sur un empilement de dispositifs – budgets publics et contributions des filières – qui privilégient l’indemnisation a posteriori plutôt que l’investissement dans la prévention, la surveillance et les capacités opérationnelles. Cette architecture entretient une tension structurelle entre recherche d’efficience budgétaire et nécessité de résilience face aux crises.
Cette fragilité est accentuée par l’ouverture commerciale. Les accords internationaux, tels que le Mercosur, mettent en concurrence des modèles soumis à des exigences sanitaires sensiblement différentes. Sans reconnaissance explicite de ces écarts, les contraintes imposées aux éleveurs se transforment en désavantage compétitif, fragilisant un modèle fondé sur la qualité, la traçabilité et l’ancrage territorial. Il est essentiel de rappeler que les formes prises par la contestation sont étroitement liées aux territoires et aux types de production qui s’y déploient et par extension, aux traditions syndicales agricoles qui les structurent. L’efficience du système sanitaire ne peut donc être dissociée des conditions de mise en concurrence des productions. Dans ce cadre, le financement des infrastructures de santé animale relève d’un enjeu collectif. Les impératifs de sécurité alimentaire et de santé publique devraient soutenir un modèle de production territorialisé, rémunérateur pour les éleveurs, plus sobre en ressources et respectueux du vivant. Clarifier les responsabilités financières suppose d’envisager un modèle hybride, articulant financements publics et contributions privées contractualisées, à l’échelle nationale et européenne.
Enfin, la crise de la DNC rappelle que l’efficacité des politiques sanitaires dépend aussi de leur acceptabilité sociale. Loin d’être marginale, la désinformation observée sur les réseaux sociaux doit alors être comprise comme à la fois le symptôme et l’un des vecteurs de la défiance à l’égard des institutions sanitaires en charge de la crise. Le risque d’ingérence étrangère ne peut être écarté. Les ignorer reviendrait à sous-estimer leur capacité à peser sur les choix publics, y compris lorsque les options retenues sont scientifiquement fondées. Toute stratégie sanitaire durable suppose donc un investissement explicite dans la crédibilité de l’information.
La DNC révèle la détresse des éleveurs, et interroge la résilience d’un secteur exposé à des risques multiples. Sortir de l’impasse suppose de concilier exigences sanitaires, viabilité économique et acceptabilité sociale, tout en luttant contre la désinformation et en renforçant la concertation.
Guillaume Lhermie
Docteur en Médecine Vétérinaire, PhD
Professeur associé à l’École Nationale Vétérinaire de Toulouse
Membre de l’Académie Vétérinaire de France
Professeur en économie de la santé animale, Université de Calgary
Directeur du Centre Simpson pour les politiques agricoles, Université de Calgary
Directeur science et politiques publiques, United Nations University Hub, Université de Calgary
Titulaire de la chaire de recherche en santé des bovins Simpson Ranching, Université de Calgary
Joséphine Eberhart
Docteure en sciences sociales de la santé
Agrégée en sciences économiques et sociales
Sociologue au laboratoire IRISSO (Université Paris Dauphine, CNRS, INRAE)
Chercheuse associée au Cermes3 (CNRS, Inserm, Université Paris Cité)