Céline Pina, ou le danger de la propagande islamophobe.

Pour éviter que vous ayez besoin de vous laver les yeux à la soude, j'ai lu pour vous la tribune de Céline Pina publiée dans Marianne, concernant la nomination par M. Macron du comédien Yassine Belattar au conseil présidentiel des villes. Une avalanche de mensonges, de délire paranoïaque, d'affirmations diffamatoires sans le moindre fondement et surtout, plus grave, de propagande islamophobe.

Lorsque les mouvements fascistes se formèrent en Europe dans les années 1920 et 1930, ils proliférèrent tout naturellement sur un terrain que leur avait soigneusement préparé la droite réactionnaire par des décennies de propagande, et qui avait contaminé une grande partie de la société d'alors: celui de la haine raciale. En l'occurence, la haine antisémite. Aujourd'hui, alors que dans les principaux pays d'Europe l'extrême-droite est à son plus haut niveau électoral depuis 1945, des groupes d'influences et individus se prétendant démocrates et républicains reprennent les arguments islamophobes formés dans le creuset haineux des réactionnaires.

Il serait temps je crois de mettre des mots sur cette pratique bien rodée de la presse française: la propagande islamophobe. Elle sert bien entendu en premier lieu à vendre du papier, et Céline Pina, essayiste et fondatrice du mouvement Vivre la République en profite allègrement en surfant sur la vague. Les histrions du Printemps Républicain (autre groupe d'influence laïciste) et de Vivre la République ont toujours un livre à vendre, un article à promouvoir, et s'embourbent allègrement dans ce ramassis de mensonges délibérés qui leur est aimablement offert sur un plateau par l'extrême-droite, par le biais de ses nouveaux alliés, la presse laïque. De laïque, ces groupes et individus n'ont que l'adjectif, ne sachant que pratiquer une laïcité dévoyée et haineuse, et, dans la lignée de la loi de 2004, y masquer difficilement leur haine des arabes et des musulmans.

Cette haine identitaire ne mènera pas à une société apaisée et pacifique, nous le savons.

Nous le savons car nous l'avons déjà vécu : la haine antisémite, qui couvait depuis des décennies en France, explose lors de l'affaire Dreyfus, donnant une légitimité aux tenants à venir du complot juif, avec les conséquences que l'on connaît. Aujourd'hui, l'antisémitisme est retourné à son état originel, à savoir une rancœur mal déguisée par certains, et dont les occurrences donnent lieu à chaque fois à une condamnation unilatérale, ce dont on ne peut que se réjouir.

Il est souvent question "d'idiots utiles" dans ce genre de discours, et effectivement les identitaires peuvent se réjouirent d'avoir des Céline Pina pour mener leurs combats. Les laïcards du Printemps Républicain et de Vivre la République, emportant avec eux toute une partie de la gauche dans une tentative d'alliance avec l'extrême-droite, sont en train de paver la voie au fascisme, même s'il ne devait s'agir que d'une version « adoucie » du fascisme, modernisée, et dont les conséquences pour les musulmans français seraient sans commune mesure avec celles subies par les juifs européens, ainsi que les tziganes, les homosexuels et les communistes.

On me reprochera, sans aucun doute, d'agiter le spectre du fascisme à tort, et de tracer une malhonnête convergence d'opinions entre Céline Pina et Adolf Hitler ou Charles Maurras : ce n'est nullement le cas ici. Déjà, Yassine Belattar n'est pas le capitaine Dreyfus, et il n'y a pas eu à probablement parler "d'affaire Belattar". Mais il y a eu une affaire Diallo, ainsi qu'une affaire Mennel. Nous sommes heureusement loin des camps d'extermination, mais il ne s'agirait pas d'oublier qu'en 1894, au moment de l'affaire Dreyfus, ainsi que lors de la parution du faux Les Protocoles des Sages de Sion en 1901 (et cité par Hitler dans Mein Kampf), nous étions également loin de la Conférence de Wannsee. Il ne faudrait pas faire l'erreur non plus de négliger le contexte de l'époque, et notamment la prolifération des pogroms, bien que les plus violents d'entre eux aient eu lieu en Russie. De notre côté de l'histoire, le contexte n'est pas au meurtre de masse, mais plutôt à la discrimination et à la violence verbale, physique ou symbolique (comme en témoignent les nombreux témoignages recueillis par le CCIF), ainsi qu'au racisme d’État brillamment dénoncé par des journalistes et militantes telles que Rokhaya Diallo, Sihame Assbague ou Widad Ketfi, pour ne citer qu'elles. L'islamophobie se normalise, charriant avec elle une idéologie d'extrême-droite qui ne se cache plus (des déclarations d'Isabelle Morini-Bosc dans l'émission Touche pas à mon poste suite à l'affaire Mennel à l'utilisation de l'expression honteuse « française de papier » par l'ancienne ministre Nadine Morano).

La comparaison comme dénonciation, l'opprobre par association à la honte éternelle de l'Europe, n'ont pas lieu d'être, et nous devons nous garder d'y chuter. Mais cette prudence ne doit pas nous empêcher d'observer des similitudes troublantes, notamment dans la rhétorique utilisée par ces défenseurs de la laïcité. On retiendra par exemple que Céline Pina, dans son article, reprend sans le moindre guillemet l'une des insultes préférées de l'extrême-droite : "islamo-gauchiste". A ce sujet, on se rappelle par exemple qu'Adolf Hitler, dans ses textes et discours, exprimait sa haine des juifs et de leur prétendu complot mondial, mais également son dégoût de leurs supposés alliés, et principalement les sociaux-démocrates de la République de Weimar. Selon Céline Pina, le danger islamiste, incarné par Yassine Belattar et sa "proximité avec l'islam politique et les Frères Musulmans" (accusation diffamatoire dont nous attendons la preuve), se niche dans tous les recoins de la "frérosphère" (terme qui serait risible s'il n'était pas aussi dangereux). Citant des noms qu'elle jette en pâture aux identitaires, elle adhère de facto aux théories conspirationnistes des adversaires auto-proclamés de "l'islamosphère", mises en lumière par Valeurs Actuelles et Le Figaro et défendues depuis des années par les groupuscules les plus honteux que l'extrême-droite "dédiabolisée" tentait de nous cacher, et qui aujourd'hui fleurissent de tous bords. Une partie de la gauche française aurait adhéré par aveuglement au "totalitarisme politico-religieux" (dixit Céline Pina) que représentent Mennel, Yassine Belattar, Rokhaya Diallo, l'association féministe Lallab, Edwy Plenel, Pascal Boniface et Jean-Louis Bianco. On retrouve ici ce thème cher aux écrivains et journalistes antisémites du début du XXe siècle, l'infiltration des pensées par le biais d'élites ou de personnalités corrompues.

Ce qui ressort de ces articles haineux, et des conséquences de ces affaires récentes, est l'ancrage dans l'esprit d'une partie de la population française de la croyance en l'existence d'un complot musulman, dirigé par des lobbies qui auraient pignon sur rue en France, et destiné, on ne sait pas vraiment comment et on ne peut que l'imaginer, soit à prendre le pouvoir en détruisant la civilisation "franco-chrétienne", soit à imposer la charia partout dans le pays, ce qui reviendrait probablement au même. La propagande d'extrême-droite, mensongère et paranoïaque, s'appuyant sur les peurs de la population (dont certaines, légitimes, liées au terrorisme), a gagné et contaminé le discours républicain.

Dans le contexte actuel de montée des nationalismes européens, nous ne pouvons plus nous offrir le luxe d'ignorer ce constat. Il reste cependant un pas qui n'a pas encore été complètement franchi par Céline Pina, Vivre la République et le Printemps Républicain, c'est l'alliance effective avec la droite catholique réactionnaire, vivier originel de l'islamophobie française, comme elle était celui de l'antisémitisme du XIXe siècle. Les tenants du ni-ni, ardents défenseurs d'une laïcité qui n'existe que dans leurs fantasmes paranoïaques, ne peuvent bien entendu s’accommoder d'une proximité avec Civitas et la Manif pour tous. Leur prétendue descendance directe de l'esprit des Lumières volerait en éclat s'ils se mettaient à soutenir les élucubrations des identitaires civilisationnistes.

Mais le jour où les cathos ultras auront compris qu'il leur suffira d'enlever la croix de leur compte Twitter et d'arrêter de crier "un papa, une maman", pour se retrouver de facto dans le camp des républicains laïcistes islamophobes (de gauche et de droite), ce jour-là, le danger sera immense.

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