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Billet de blog 4 juillet 2024

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Législatives 2024 : les leçons du Brexit

De nombreuses similitudes existent entre la campagne de 2016 qui a conduit le Royaume-Uni hors de l’Union Européenne, et la campagne actuelle pour les législatives. Il faut en tirer les leçons.

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En Juin 2016, le Royaume-Uni décida de son futur au sein de l’Union Européenne (UE). Ce référendum était une promesse de campagne de David Cameron, réélu en 2015. Cameron avait accédé au pouvoir une première fois en 2010, devenant le plus jeune Premier Ministre britannique depuis 1812, après avoir modernisé son parti et formé une coalition avec un parti centriste. Il promit le référendum pour des raisons de politique interne, dans le but d’asseoir son pouvoir une fois pour toutes sur son aile droite. 

Difficile de ne pas voir un parallèle avec Emmanuel Macron, jeune Président élu une première fois sur une base centriste et modernisatrice, dérivant progressivement vers la droite, et déclenchant très tôt dans son deuxième mandat une élection à haut risque alors que rien ne l’y obligeait. Plus généralement, la campagne française actuelle ressemble en de nombreux aspects à celle du fameux référendum outre-Manche. 

Adouber son adversaire 

Emmanuel Macron cherche depuis quelques années à faire de Renaissance versus RN le principal clivage de la vie politique française, droite libérale pro-UE contre droite illibérale nationaliste, pour s’ériger en rempart contre l’extrême droite. Son approche est erronée, pour deux raisons illustrées par le précédent du Brexit. 

La première est la légitimation du parti honni. David Cameron, en appelant au référendum, donna une plateforme inédite aux eurosceptiques. Il s’efforça, certes, de mettre en scène des négociations avec l’UE destinées à obtenir des concessions spéciale. Mais tant qu’à se battre pour « reprendre sa souveraineté », pourquoi ne pas aller jusqu’au bout et en sortir, rétorquèrent les Brexiters ? 

De même Macron a cherché en 2022, avec un certain succès puisqu’il fut réélu, à s’ériger en rempart contre le RN – quitte à le légitimer en tant qu’adversaire. L’exemple le plus criant de cette stratégie, poursuivie depuis la réélection, fut l’organisation par le service public d’un débat à l’occasion des élections européennes opposant les seuls Gabriel Attal et Jordan Bardella. 

La distinction entre thèmes et prismes analytiques est importante. En effet, les problématiques de politiques publiques n’existent pas que de façon objective : elles existent aussi et surtout par la manière dont elles sont conceptualisées, formulées, débattues. Par exemple, le chômage peut être vu comme un problème individuel dont le chômeur est la cause, ou comme un phénomène structurel dont le chômeur est victime. Pour revenir à nos sujets, David Cameron n’a pas juste contribué à faire de l’UE un thème de débat important, il a analysé l’UE et proposé des solutions sous le prisme du soi-disant manque de souveraineté britannique imposé par ses adversaires Brexiters.

De même, Emmanuel Macron et ses ministres pourraient parler des succès, en termes de mobilité sociale, des descendants d’immigrés , ou de la richesse musicale, littéraire, sportive, en un mot, culturelle, que les mouvements de population ont toujours apporté à la France. Ils pourraient parler de tous les métiers difficiles et essentiels, sans lesquels le pays ne tiendrait pas, que les immigrés occupent. 

Mais non – Macron a choisi de suivre les termes de débat du RN, mêlant volontairement immigration, islam, et sécurité. Le débat de février 2021 sur France 2 entre Marine Le Pen et Gérald Darmanin, lors duquel ce dernier accusa la présidente du RN d’être « trop molle » sur l’islam, revient en mémoire. 

La politique asymétrique 

Cette approche conduit à la deuxième erreur fondamentale. Elle consiste à penser que l’on peut éternellement convaincre les électeurs avec des arguments négatifs, fondés sur des bases rationnelles : « votez Remain parce que ce ne sera pas le Brexit aux conséquences négatives sur l’économie », « votez Macron parce que ce n’est pas le RN au programme économique irresponsable ».

Cette approche est erronée, parce que le camp adverse ne cherche pas à convaincre par les faits. Il vend une « narration », en dépit, précisément, des faits. En 2016, les Brexiters promettaient de « take back control » lors de la campagne, slogan aussi flou qu’accrocheur, et paradaient avec un bus affirmant que la contribution britannique au budget de l’UE serait réallouée au système public de santé. Peu importe que Nigel Farage, l’un de leurs leaders, se soit dédit sur ce point dès le jour des résultats, ou que l’immigration nette vers le Royaume-Uni ait atteint des niveaux records en 2023. Cette vérité ne compte que peu si en face, on continue de chasser sur ces terres sans définir de vision alternative. 

En France, qui peut imaginer que beaucoup d’électeurs du RN vont changer d’avis parce que leur politique budgétaire est jugée « irresponsable » par Bruno Le Maire ? Ce genre d’arguments peut marcher à court-terme, pour mobiliser la coalition hétéroclite d’électeurs qui a mené Macron au pouvoir. Mais ils ne font rien pour empêcher les idées d’en face de prospérer, et leurs pouvoirs de mobilisation diminuent avec les années, à mesure que Macron ignore une partie des gens qui l’ont élu. 

Cette politique asymétrique, faits contre narration, rationalité contre slogans, bénéficie de plus en plus au RN. L’époque renforce ça, une époque où les réseaux sociaux permettent à chacun de se construire une « réalité alternative », où les contre-vérités ont pignon sur rue dans les chaines d’info en continue, où les leçons économiques alimentent le procès en élitisme – « ce pays en a marre des experts », avait dit Michael Gove, un prominent Brexiter. La même musique apparaît en France. 

Le vote RN se construit sur une sociologie similaire à celui du Brexit – un vote de protestation teinté de racisme, alimenté par des questions sociales telles l’accès aux services publics, avec l’immigré comme bouc-émissaire tout désigné. Lutter contre ne peut plus se limiter à « rejeter le RN, parce que ». Il faut offrir un projet, une narration alternative, pour emmener les gens avec soit. Ce projet, en particulier, doit sortir de la course derrière le RN sur l’immigration et assumer d’en offrir une vision positive – sans angélisme. 

Il ne s’agit pas d’abandonner la rationalité, les analyses objectives, mais de s’en servir pour alimenter cette offre alternative. La campagne à succès de Place Publique lors des élections européennes peut être un exemple, se définissant d’abord par rapport à soi, établissant clairement ses valeurs – pro-européenne, de gauche, écologique – plutôt qu’en opposition à d’autres. 

Il est peut-être déjà trop tard. Mais, si le RN ne gagne pas la majorité absolue en Juillet, il faudra bien penser à construire ces projets définis de manière positive plutôt que négative si l’on veut l’éviter en 2027.

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