ON EST EN DÉMOCRATIE, ON FAIT CE QU'ON VEUT

Récit très salé du rassemblement rue Vivienne, devant le Palais de Pierre-Jean Chalençon. Après ses déclarationscélébrant les dîners clandestins dans son hôtel particulier, c’est la goutte de champagne qui fait déborder le gobelet en plastique de l’opinion publique.

Hier matin comme beaucoup de français, je découvrais la polémique du reportage de M6 sur les diners clandestins. Le docu s’annoncait croustillant dans un tweet promo du 2 avril :  

«  Caviar, champagne, menus de grands chefs et retrait du masque obligatoire...Nos journalistes ont pu pénétrer dans ces fêtes clandestines de haut standing qui se tiennent actuellement à Paris.

— M6info (@m6info) » 

Normalement, vous devriez entendre l’intonation à la Bernard de la Villardière, typique des voix off télé, qui résonne en lisant ces lignes, pas vrai?

Dès la bande annonce (en lien ici pic.twitter.com/ClXpIWrVwZ), y’a pas que les covidés qui ont perdu l’odorat qui sentent comme une petite odeur piquante de moutarde. Des diners très confidentiels sur réservation ou co-optation - les journalistes s’entendent demander :  « Vous venez de la part de qui? », dont la fourchette de prix va de 90 à 400 euros, et dont les envoyés spéciaux observent que le personnel ne respecte pas les gestes barrières. 

Que M. Charençon raconte aller diner plusieurs fois par semaine dans ces etablissements secrets des beau quartiers passe encore, qu’il y croise des ministres, bon, ça cadre sans surprises avec les dorures et le portefeuille, mais lorsqu’il ajoute que le confinement « le fait doucement rigoler », on sent surtout arriver la punchline peau de banane du type qui doute de rien, sans doute d’ailleurs très fier de passer à la télé, et notre Gatsby version hexagonale ne decevera pas : il lache la purée. D'un ploutacratique "On est en démocratie, on fait ce qu’on veut », c’est la caca c’est la cata, et surtout c’est la goutte de champagne qui fait déborder le gobelet en plastique de l’opinion publique. 

Toute la journée à le voir recracher des éléments de langages fraichement préparé par les stagiaires de com’ de l’élysée sous sa coupe de cheveux de sosie de Michel Polnaref, il est tout chiffonné à base de « poisson d’avril, nan mais je déconnais en fait ». Indigestion. Il avait fait la même lors de sa photo avec dieudo, à l’anniversaire de JM Lepen (« je savais pas qui c’était »), il est aussi connu pour avoir souhaité la mort de Line Renaud sur twitter et il avait dévoilé sans hésiter son salaire sur Affaire conclue, présentée par Sophie Davant : "1000 euros HT. Ils m'ont doublé mon salaire. J'ai à peu près 8 jours de tournage par mois donc ça fait 10 000 balles qui tombent (...) C'est pas grand-chose pour moi, j'ai pas besoin de ça. »  

Alors quand je vois passer sur les réseaux la pomme de l’antipathique antiquaire de france 2 sur une invitation à se rejoindre en bas de chez lui pour prendre l’apéro, je me dis que j’ai envie d’aller observer qui sera là et prendre quelques photos, mais surtout essayer de chasser ce petit goût amer de tout est permit. Retour sur deux heures gênantes. Un récit très subjectif, et même si je me régale, garanti sans métaphore culinaire, promis.

LES GREMLINS

Rdv à 17h, rue Vivienne. Mon chauffeur passe me prendre comme prévu à l’arrêt de bus du 74, direction Bourse. Derrière un camion de CRS à l’entrée de la rue, j’aperçois un maigre attroupement d’une cinquantaine de personne. Je ne comprends pas trop où est l’épicentre de l’action, c'est clairsemé de petits groupes de journalistes calmes qui discutent ou regardent dans le vide, check leur smarphone ou se roulent une clope; très vite je me demande s’il y a des gens qui ne portent pas d’appareil photo autour du cou. Je repère 4-5 jeunes dépourvus de materiel, peut-être. Un vlogueur au milieu de la rue demande fort si "y'a pas quelqu’un qui s’y connait en cryptomonnaies". Arrivé au niveau de l'hotel particulier de PJ - vu la suite on va lui donner un petit sobriquet de circonstance, celui où il plastronnait d’accueillir bientôt Gabriel Attal pour une de ses sauteries people, s’enfonçant d’ailleurs un peu plus dans un name dropping dangeureux en guise défense, bref y'a pas plus de gens ici ou là qu’ailleurs : au point que je me demande si je suis au bon numéro. Dans cette morne ambiance de buffet à volonté du Flunch de place de Clichy un jeudi midi, je me promène jusqu’à l’autre camion de crs de l’autre coté de la rue, ce qui frappe tout de suite c’est qu’elle est truffée de comptoirs d’achats et de revente d’or, ou multiples boutiques pour numismates. Ces adrenaline junkies aux hobbies passionnant qui aiment vivre des sensations fortes, mais au XVIIIème siècle. Une des vitrines attrape mon attention car elle présente un gros panneau reférencant le cour de l’or, du lingot, des pièces d’argent second empire etc., je ne finis pas de lire la liste : en face les ronds blancs censé donner leurs valeurs sont vierges; au pied du panneau sur la petite commode second empire où il repose (ça pourrait être Louis XV pour ce que j’en sais, mais de toute evidence ce n’est pas scandinave), sont disposés deux petits lingots. Pas de quoi faire un casse rentable hein, vous faites pas des idées impliquant parpaing et go fast tard dans la nuit noir, ils ont une petite fente sur le côté. Entre les deux tirlires, une peluche de Guizmo avec un chapeau de père noël. J’abandonne vite l’idée d’y voir une quelqconque allégorie sur la cupidité, ce serait trop inquiétant qu’un agent de change à l’esprit dérangé glisse dans ce décor une référence popculture à la satyre anticonsumériste de Joe Dante. Même si bon, Gremlins est une farce pour enfant qui parle de nos petits pervers polymorphes eux mêmes, et qui comme tout bon conte digne de ce nom, tient lieu de cruel avertissement éducatif. Ici du sur mesure pour les parents de l’ère Reagan et leurs têtes blondes laissées pour compte de l’oncle Sam. Mais si souvenez-vous, si on les laisse sans surveillance après minuit à bouffer devant la télé, la babysitter cathodique ne manquera pas de les transformer en petits monstres comme des gamins en sugar rush lachés dans un Jouéclub après avoir joué à GTA tout un mercredi après midi, les boules de poil sont plus du tout mimis et cèdent fullcomplet à leurs pulsions, même les plus cruelles. Cependant, comme dans le film c’est minuit le couvre-feu, pas 19H, ça n’a rien à voir avec ce qui nous occupe ici. 

ROMEO

De toute façon je suis tiré de ma rêverie cinéphile par un tonitruant « WOOOH Y’A PAS BEAUCOUP DE MONDE ICI!". Un chauve baraque fend le petit cordon de flics qui vient de se former en hurlant. Il avance d’un pas décidé le visage rougeot et son masque est sous son cou, il est vraiment carré. Il se plaint de la non ambiance, un petit fremissement réveille les journalistes qui n’attendaient plus rien, on l’observe mollement. Tout le monde se demande s’il est sévèrement cuit ou s’il est toujours comme ça. Et puis non, il est seul, aucun cortège insurectionnel ne surgit derrière lui, il tourne en rond... y’a le vlogueur de tout à l’heure qui tente bien une approche pour satisfaire ses fololos, mais très vite il abandonne le projet car le mec s’emporte tout seul sans le regarder, son instalive va pas faire un buzz avec ça mais il lui dit quand même gentiment de venir sur le trottoir pour laisser passer un vélib « on va pas se faire écraser quand même hein ». Là dessus le GJ chauffeur de salle se transforme en roméo du 2021. Remonté mais refroidit par l’accueil, il se laisse pas démonter et interpelle une des curieuses qui observe depuis la fenêtre d’un bureau dans l’immeuble en face. Il envoie une invitation cavalière, pourquoi pas après tout ce serait con de s’être déplacé pour rien, mais son invitation à diner se résume à « Avec moi tu payeuh rien! » ce qui ne semble pas séduire la Juliette de son dévolut, silecieusement perchée au dessus d'une agence de voyage sobrement baptisée B42. Ca sonne comme un nom de bombardier américain, mais ce qui me surprend le plus c’est surtout que les agences de voyages aient pas toutes été liquidées par opodo et les autres concurents 2.0 comme feu Thomas Cook par exmple. « T’AS QUEL AGE?? » tente-t-il une dernière fois en direction de sa dulcinée. Personne ne sait trop quoi faire. Mais c’est sans compter que notre playboy ne veut pas rester sur une veste, il se reprend comme s’il s’était resouvenu du pourquoi de sa venue, et c’est là que tout prend une autre tournure. 

ON VA DEGUSTER

« PIERRE JEAN ON A FAIM!! VENEZ TOUS AVEC MOI, ON TAPE SUR SA PORTE TOUS ENSEMBLE!! HEY PIERRE JEAN JSUIS SDF, OUVRE ON A FAIM. MAIS VENEZ ELLES SONT OU VOS COUILLES LÀ! » Une demi douzine de voix anonymes entonnent un slogan improvisé « ON A FAIM ON A FAIM » qui retombe timidement au bout de trois ou quatre reprises. Et une demi douzaine de photographes et cameramen s’agglutinent devant la scène sur le péron du 86, tandis que monsieur GJ fait des doigts d’honneurs. A coté de moi un type camera à l'epaule dit :  "La représentation que ça donne c’est horrible ». Son collègue lui répond: «  S’il continue à taper comme ça il va finir par désaouler… ». Le cameraman ne film pas. « HEY LA POLICE, VENEZ MANGER AVEC NOUS!!! ». Bizzarement c’est sur ces paroles, comme interpellées personnellement, que les forces de l’ordre decident de se masser devant la porte, tandis que leur collegues levent les boucliers en avaçant doucement du coté gauche de la rue alors que le gars beugle depuis au moins dix minutes, inoffensif. Très vite il se fait chahuter par des renforts qui tentent une extraction, mais patiement : ils se savent filmés, alors ils y vont pas trop fort. Je m’éloigne un peu vers la droite dans l’idée de partir. Ça y est, c’est dans l’air, cette electricité qui monte le long du dos instinctivement et qui chatouille la zone reptilienne dans la matière grise, ça pue la nasse, même si c’est toujours aussi mou qu’il y a 20mn à mon arrivée. C’est à se moment là que j’entends un autre type crier dans mon dos. Je pense à un autre GJ sorti de nulle part en ninja pour reprendre le flambeau, mais non pas du tout, c’est un type qui vient de faufiler sa tête par la porte du 36. Il invective les gens, il est énervé, mais je n’entends pas ce qu’il dit. Je suppose qu’à l’interieur c’est complet et qu’il gueule poliment parcequ’il aurait fallut réserver? 

En quelques secondes une vingtaine de flics s’emballent, juste devant moi le chef de section vient de donner un ordre, en criant à fond façon Sergent instructeur Full Metal Jacket comme si sa vie en dépendait « ALLEZ LES GARS ON BLOQUE ON BLOQUE ON BLOQUE!!!! ». Je n’oublierai jamais ce visage. Il est passé soudainement d’une paleur souffreteuse au pourpre violacé en un instant, aussitot avoir crié deux mots l’afflux sanguin a déformé son visage en grimace porcine. Je suis saisis parceque je me disais qu’il avait un air sympa de Dominique Farrugia. Mais là je l’imagine plus du tout chier en képi chez ses voisins, j’ai subitement l’impression d’être dans la scène du restaurant dans Chihiro, quand l’héroine detourne le regard un instant pour découvrir subitement que son père s’est métamorphosé en cochon baveux gargantuesque la tronche pleine de bouffe dégoulinante, les gestes saccadés renversant tout brusquement autour de lui. Jamais vu autant de hargne bouillante à servir son maître, un tel élan de détermination pavlovienne; et pour s’interposer entre qui et quelle menace? Je me demande s’il se rêve en spartiate viril dans 300 la nuit venue, tant son ardeur sent le time to shine un peu trop exagérée. Le GJ et un second excité, pas plus farouche, ont été embarqués je ne sais où il y a de longues minutes déjà.

Maintenant à l’angle de la rue à une cinquantaine de mètre du rassemblement, je constate que la rue s’est remplie d’une dizaine de camion de police, une guirlande de girophares bleus clignotte. Au croisement une demi douzaine de policiers regardent indifferent leur collègues nasser une trentaine de gens. Les prudents autour de moi qui ont prit de la distance font tous la même blague : « Mais il reste qui là bas en fait? Y a que des journalistes! ». 

Entre temps j’ai rencontré un collègue photographe (@whatsupyvref), comme c’est la première fois qu’on se croise, ben on fait un peu connaissance. Malheureusement pour nous, c’est là que quelques secondes plus tard une troupe de flics se déploient en courant, sournoisement, pour barrer les trois rues du petit carrefour où nous nous trouvions, pourtant bien loin de la non-action. Prit au dépourvu, il est de toute façon trop tard, même si deux trois courageux tentent de senfuir en courant, il ne passeront pas tous, et puis il y a si peu de monde qu’on n’imagine pas un instant que les agents de Darmanex vont nous parquer pendant une heure. Avec une poignée des gens dubitatif on attend sagement. Beaucoup de monde demandent à pouvoir partir pour avoir le temps de rentrer avant le couvre feu, carte d’identité à la main. Tout le monde est correct, les flics sont polis et nous répètent : « Ca va se degager dans cinq minutes. », « Bientot »…Même les habitants de la rue ne peuvent passer que sur presentation d’un justificatif de domicile. L’un d’eux gueule parcequ’il n’habite pas le quartier: il a juste laissé son scooter ici, il habite a Garches et ses enfants sont tous seuls. Ca laisse entrer et sortir un peu nimporte comment, en gros si tu as une tête de père ou de mère de famille pas de problèmes, ils finissent par arrêtter de pinailler. Il ne se passe absolument rien. Et le temps passe. Quand on comprends que le cordon de flic de la rue vivienne se rabat sur nous pour nous nasser avec les même individus qui étaient restés devant le 36, un ado me demande « Tu sais ce qu’il va se passer ? », j’espère au fond de moi avoir tort, mais je lui repond sans reflechir « Ils vont tous nous coller une amende ». Bordel, à 15 secondes près, je me tirais tranquille pour aller arroser les plantes chez ma mère à trois patés de maison de là. 

LES VIRUS

Quelques minutes passent, une fois tous parqués, je crois, car il y a si peu de monde, une femme agée à coté de moi remarque certains policiers sortir du gel hydro alcoolique, elle murmure alors : « Ils vont toucher les gueux ». Et de continuer, laconique « Les gueux c’est sale, on a les mains propres nous, c’est bien. Qu’est-ce qu’ils ont les gueux? peut-être le scorbut? » avant d’égrainer une petite liste de maladie moyen ageuse rebutante dont je ne me souviens que du dernier, lorsqu’elle sifflera toute fière de son ultime trouvaille de maladie grave « La syphilissssss », comme pour illustrer la perfidie des forces de l’ordre. Elle est fière d’elle je le vois dans ses grands yeux bleux rieurs, quand même etrangement durs aussi. 

L’armurier au coin du carrefour tire le rideau sur la vingtaine de fusil de chasse tout neufs qui ornent sa vitrine, le plus agé des flics du cordon qui nous bloque file un coup de coude à son collèguen avec un sourire et jette un coup de menton vers le magasin, « Tiens regarde, lui il ferme ». Ça les fait marrer. 

Finalement ça se chauffe un peu entre les équipes télé de RT et d’une autre chaine que j’identifie pas, ça negocie, ça sort les cartes de presse. Un quinqua photographe garde un sourire penaud mais fatigué face à la scène, il embraie la conversation avec une collègue de l’AFP de l’autre coté du cordon qui vient d’arriver. Elle essait de rentrer et le flic agé lui dit tranquillement «  Vous pouvez, mais si vous faites un pas de plus vous ne pourrez pas sortir. Mais enfin je suis journaliste, quel est le problème je viens juste travailler. C’est comme ça madame j’ai des ordres, moi j’obéis ». Le quiqua murmure « Avec une carte de presse on devrait avoir le droit d’aller et venir, c’est normal. », il a de la bouteille on sent qu’il est habitué, il a le calme de l'expérience, c’est pour ça qu’il n’est pas excédé, mais je sens que sa patience est résignée... ce n’est pas la première fois qu’il vit ça, mais il a connu un autre temps moins absurde, plus respectueux. La nana AFP renonce après s’être assurée qu’elle ne loupait rien, une des equipe monte le ton et semble sortir du cordon, encadré par des policiers. A mon niveau lequipe de RT  presente ses cartes pour enfin sortir, nous emboitons le pas avec mon camarade photographe. 

Il presente des papiers, soudain un type severe au masque noire avec l'écusson francais cousu au coin, le même modéle que Farrudj’fassbender, me regarde derriere ses lunettes de soleil, et m’interpelle « Monsieur, allez-y » en me dirigeant vers à sa collegue. Le mien de collegue s’eloigne, il est passé. Mais c’est pas la même chanson quand vient mon tour, « monsieur vous allez être verbalisé veuillez présenter votre pièce d’identité. ». Je demande à la policiere pourquoi et je n’ai pas de réponse car elle se contente d’enchainer avec un laius sur le fait que je pourrai contester la verbalisantion plus tard, et qu’en raison du covid elle ne peut pas me faire signer electroniquement sur sa machine mais que c’est pas important, je lis en gros au bas de son document numérique écrit en rouge « SIGNATURE REFUSÉE ». Je lui dis « Bien ecoutez c’est pas comme si j’avais le choix. Si, vous avez le choix de contester. » Je croyais que quelquepart, c’était pour ça que j’étais là en quelquesorte, mais je tente pas le parrallèle fragile ça fait analogie de fumeur de joint babylon-tu-m’auras-pas, enfin je pense surtout à cet ami qui s’est embrouillé avec l’administration pour une contravention à 11H00 alors que le droit de stationnement était permit jusqu’à 11H00. Il me confiera plus tard dans la soirée que sa demande a été rejetée. C’est l’épisode absurde du papier bleu L-chaispas-combien qu’on doit obtenir pour avoir le papier rose, quon obtient, vous vous doutez, avec le même papier bleu Lmachin initial dans Les 12 Travaux d’Astérix, jusqu’à finir avec un entonnoir sur la tête.

CIRCONSTANCE AGGRAVANTE

Quand je demande pourquoi on nous a nassé avec les manifestants alors que nous partions tous il y a une heure, elle me répond les yeux dans les yeux « Monsieur vous n’êtes pas ici par hasard, et cette manifestation n’était pas autorisée, d’ailleurs elle n’était pas déclarée. Cette manifestation n’a jamais existé ». J’enregistre l’aveu de déni de réalité qui viens de claquer, avec presque une gratitude malsaine d’avoir pu assister rien que pour moi à un moment de stand-up hyper rare, démonstration pataphysique virtuose, syllogisme technocratique sorti d’un esprit raisonnable ou malde je ne sais plus, ça fait sens et pourtant ça dépasse l’entendement. C’est marquant, cette formule, c’est d’une violence absolue, ce refoulement du réel, c’est beau comme du Giraudoux, même ça sonne comme sa pièce : « La Guerre de Troie n’aura pas lieu ».  

Elle ajoute « D’ailleurs vous avez un appareil photo : c’est une circonstance aggravante».

 

Puis elle me demande d’enlever mes mains engourdies par le froid de mes poche «  C’est pour des raisons de sécurité monsieur… ». Je les y remet plusieurs fois mecaniquement. Elle reitèrera avec insistance. Ennemi public numéro un.

Qu’est-ce qui est le plus genant dans cette histoire? Je ne sais pas si c’est d’avoir à aligner 135e pour un non évènement, ou si c’est justement que ce fut un non-évènement en soi. Parcequ'à la colère du moment se substitue un sentiment de honte, la honte qu’aujourd’hui l’indignation d’un reportage M6 n’a réunit personne. 

Après 3 ans de LBD, une amende c’est pas si cher payé evidement pour une manif sauvage, ce n’est même pas le bon mot pour décrire ce moment flottant, après un an de confinement, de lois sécuritaires et anti presse, de flics qui arrêtent les photographes arbitrairement pour nous empecher sous de faux pretexte de ne pas accéder aux manifs, de coups de matraque aveugles évités de justesse, c’est surtout le sentiment qu’il ne suffit même plus de se tenir sage (oui la ref au docu de David Dufresne, revoyez son discours aux césars. C’était bien les césars moi j’ai ris de ouf, Masiero de contes de fées mi-femen mi-peau d’âne, et la blague sur Corine qui pouvait pas venir parcequ’elle Touzet. Mais bref, on ségare pas. Il faut qu’on ait pas existé. Il faut qu’on interdise le réel, et pour ça qu’on empêche a tout prix ceux qui en témoigne. Légalement. Le titre de la pièce de Giraudoux est prophétique parceque son titre c’est que la Guerre n’aura pas lieu », pas « elle n’a pas eu lieu ». C’est écrit en 1935, ça parle d’éviter une guerre juste pour conserver la paix, jusqu’à la lacheté. Bim Blitzkrig, Pétain,  Travail-Famille-Touche-pas-à-mon-Poste, ou truc du genre, tu connais. Quand il n’y aura plus personne pour demander des comptes à ceux qui ont tout, le story telling du pouvoir dilluera-t-il sa croisade contre le peuple dans la propagande de l’info continue? Et le nombre de cinémas indépendants qui ont du fermer, de théatres et de compagnies qui disparaissent à jamais? Qui nous racontera d’autres histoires quand on il ne nous restera plus que Pascal Praud sur grand écran géant dans un multiplexe privé?

Je pars avec d'autres photographes (@palicejekowski @theophile_photo_) qui ont prit le même tarifs. L’un d’eux me dit que c’est la deuxième fois que ça lui arrive, il n’a pas l’air inquiet. La prochaine fois théoriquement il y aura comparution immédiate avec une amende bien plus salée. Mais il n’a pas l’air intimidé, encore moins dissuadé et ça me rassure. J’apprendrai plus tard que mon autre collègue s’en est sorti sans rien, c’est bien.

Le grotesque du fait divers dont Chalençon est le visage aujourd'hui ferait sourire, s’il ne cachait pas la vraie détresse que produit l’isolement sur la population, il est le masque ridicule de l’indifference qui ne dissimule plus l'indifference d’une haute bourgeoisie au dessus des lois, il la révèle. Les plus jeunes dans leur minusucule studio du crous, les plus vieux dans le triangle des bermudes de leurs ephad, ou même la situation kafkaienne des SDF enfermés dehors, verbalisés pour non respect des règles de confinement, et j’en oublie. Eux, respectent le règles, ça leur en coûte, ils suffit d’écouter les psys. Je pense surtout aux restaurateurs. qui découvrent que certains d’entre eux font du biz quant ils n’arrivent plus à payer les traites. Ce soir PJ et ses potes dormiront bien tranquille, même qu’il parlera de la petite montée d’adrénaline d’aujourd’hui, comment il a su rester stoique quand les gueux sont venus à sa porte, et qu’il ecrira son histoire de vainqueur dans un tome 2 cathartique de son autobiographie, puisque lui ne connais pas la honte. Ils rééditeront probablement le même quatrième de couverture pour l’occasion, « Il est Pierre-Jean Chalençon, dit « L’Empereur ». Vous croyez le connaître? Il va encore vous surprendre… » (paru en mars 2020, 464p., 19euros aux editions Harper Collins).

Marx a dit : «Tous les évènements ou personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois, la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce».

Nous en sommes au troisième confinement. À quoi ressemblera ce dernier acte? 

La fin de cette pièce semble s'écrire dans un état d’urgence permanent, et si le monde d’après c’était déjà maintenant?

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bo-bo-bonus.

https://books.google.fr/books?id=Qz_BDwAAQBAJ&printsec=frontcover#v=onepage&q&f=false

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