La dette est la même pour tous

 

la parole est d’argent ...

« Le silence, voué par définition à passer inaperçu, laisse le champ libre à l’inanité sonore de la fausse science » disait Pierre Bourdieu dans sa leçon inaugurale au collège de France, le 23 avril 1992.

C’est pourquoi il ne faut pas rester silencieux.

On l’entend tous les jours, l’heure est à la réduction de la dette publique. A partir du constat que la dette est une charge indue laissée à nos enfants, le discours européen majoritaire confirme cette tournure malthusienne[1] et appelle à la retenue les Etats aux systèmes sociaux jugés trop dispendieux.

La dette publique, notamment sociale, doit légitimement être résorbée. C’est un fait, fixé comme objectif par le traité de stabilité monétaire adopté par le Conseil européen du 2 mars dernier, rappelé par son président (récemment reconduit) Herman Von Rompuy, et confirmé par la Commission dans son livre blanc sur les retraites, lequel appelle à épargner plus.

Mais si l’excès de dette est un abus, pourquoi se limiter à la seule dette publique ?

En France, les déficits cumulés de la Sécurité sociale depuis 12 ans correspondent à 140 milliards d’€, lesquels ont intégré la dette publique (située à 83% du PIB) dont plus de 70% des titres sont à échéance supérieure à 5 ans.  

Qu’en est-il des modèles « alternatifs » à la protection sociale publique ? Quelles sont notamment les conséquences de la gestion privée de l’épargne collective à des fins de protection sociale ?

Fin 2011, le Morgan Stanley Research Institute soulignait le mésusage de l’effet levier de la dette par les investisseurs institutionnels (dont  les assurances privées et les banques) pour augmenter leur retour sur investissement de court terme. Ce mésusage a conduit à ce que la seule dette financière du Royaume Uni ait dépassé en 2011 600% de son PIB.

L'effet levier de la dette, c'est : "j'achète une entreprise qui vaut 100, mais pour ce faire je ne mets que 10 à moi et j'emprunte 90 que je refourgue à l'entreprise une fois que je l'ai acquise... Comme ça, quand je revend l'entreprise qui entretemps aura du cracher les liquidités nécessaires en faisant des économies sur ses salariés, je surentabilise les 10 que j'ai mis et je peux me targuer d'un taux de retour à deux chiffres auprès de mes actionnaires". Le problème, c'est que ça ne marche qu'à court terme, car celui qui achète après moi fait pareil... C'est tout particulièrement vrai en matière de capital investissement.

En effet, le cabinet d’avocat britannique Linklater est récemment revenu sur l’effet levier de la dette dans les opérations de capital risqueLes entreprises européennes ayant été achetées ainsi au cours des dernières années auront à faire face très vite -avant 4 ans- à une « montagne de dette » de 418 milliards d’€, principalement en Grande-Bretagne, en France, et en Allemagne[2].

La dette, quelle que soit sa nature, consiste à faire payer par ses enfants les abus du jour : il est donc vrai qu’il faut en éviter l’emballement, On voit bien ici que la dette privée, notamment constituée (pour leur intérêt propre) par les gestionnaires de l’épargne collective à des fins sociales est considérable… Bien plus considérable que la dette cumulée de la Sécurité sociale, qui en attendant a profité à tous.

Pourquoi ne parle-t-on pas de ces travers, au moins autant que de ceux de la dette publique ?... Parce que le silence est d’or ?

 

[1] Thomas Robert Malthus, traduit par MFS Constancio, Principe d’économie politique considérée sous le rapport de leur application pratique, Tome Second, p. 147 et suivantes, Paris, 1820

[2]http://issuu.com/linklaters/docs/5368_lin_wall_of_debt_final_spreads?mode=window&viewMode=singlePage

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