Quelques vérités sur la Sécurité sociale

Dans un article publié par le Figaro « la face cachée de la TVA sociale », Jacques Garello, professeur émérite à l’Université d’Aix Marseille et administrateur de « l’Iref », remet en cause de façon radicale -comme il en a l’habitude- le système de la Sécurité sociale française, au motif qu’il serait à l’origine de la perte de compétitivité de nos entreprises.

A la lecture du libelle, la surprise ne vient pas du ton de l’auteur, qui avait il y a quelque mois et dans le même Figaro rapproché la Sécurité sociale de l’escroquerie développée par le financier Madoff. Non, la surprise vient de l’affirmation de faits présentés comme scientifiques, lesquels sont tout simplement erronés.

Si le débat sur les conséquences économiques des systèmes de protection sociale selon leur modalité de financement est légitime, les arguments utilisés par monsieur Garello sont d’une faiblesse telle qu’ils méritent dès lors d’être strictement corrigés .

Ainsi, et à titre d’exemple :

-         « les pensions de retraites françaises sont inférieures à celles de la moyenne des pays de l’OCDE (en terme de taux de remplacement par exemple) ».  Cette simulation des taux de remplacement repose sur le modèle OCDE, qui valorise les carrières ascendantes d’hommes toujours en pleine forme et jamais au chômage, lesquels sont suffisamment sages pour investir leur épargne dans des marchés dynamiques. Si on prend les chiffres constatés par Eurostat[1], qui, eux, reposent sur ce qui existe vraiment et non pas sur ce qui est annoncé comme devoir exister dans le-monde-merveilleux-de-la-projection reposant sur des modèles où-tout-le-monde-travaille, personne-n’est-malade, et où les-marchés-financiers-présentent-des-taux-de-progression-à-deux-chiffres, on constate que le risque de pauvreté pour des personnes en retraite est aujourd’hui et pour de vrai de 26,9% en Suisse, 22,9% au Royaume Uni, de 13,4% en Allemagne… et de 7,6% en France. Toujours selon le constat fait par Eurostat, une personne de plus de 60 ans a un revenu égal à 80% du revenu médian en Suisse, 81% en Grande Bretagne, 89% en Allemagne, et… 100% en France. Annoncer que nos retraites sont moins généreuses qu’ailleurs est donc faux, tout simplement, sauf si on se concentre sur le dixième le plus chanceux de la population.

-         « le système français […] de la répartition […] est ruineux dans une population vieillissante où les actifs cotisants sont moins nombreux ». On sait depuis longtemps que l’épargne retraite ne constitue pas une solution macroéconomique au vieillissement démographique, puisque le marché n’est qu’un intermédiaire, et que dans une société vieillissantes les jeunes sont soit moins nombreux à cotiser, soit moins nombreux à acheter ce que les vieux ont à vendre… sauf à vouloir investir dans des pays plus jeunes et prélever via les investissements en Chine sur le travail des ouvriers chinois la retraite des occidentaux vieillissants, en ajoutant au risque démographique un risque financier, et peur-être un risque politique. Il n’y a plus de débat universitaire sur le fait que la capitalisation n’est pas une solution au vieillissement démographique, et ce depuis le début des années 1980. Le Professeur Nicolas Barr, de la pourtant très libérale London School of Economics, l’a notamment développé dans l’ouvrage de référence myths my Granpa Taught me (1979).

-         « avec 60 euros par mois sur un compte épargne retraite, on a la même pension qu’avec 200 euros par mois versés à la Sécurité sociale » : Ici, Jacques Garello oublie tout simplement les retraites de nos aînés, qu’il faut continuer de payer ! Outre le fait qu’il serait intéressant de savoir ce que seront devenues nos économies dans plus de 45 ans lorsqu’elles auront été confiées à un groupe privé à qui on aura conféré le pouvoir d’en user comme d’un levier d’influence, l’assertion du professeur pourtant émérite revient à dire que l’Etat devrait prendre en charge les retraites actuellement versées. Or Comment financer l’Etat, qui payerait les retraites en cours, sinon par l’impôt, qui devrait augmenter ?

-         « le coût de la santé pourrait aussi être diminué d’un bon tiers si l’on s’alignait sur les contrats proposés à l’étranger par les compagnies d’assurance privée ». Ici, on érige le modèle de concurrence entre compagnies d’assurances privée en exemple à suivre. C’est déjà le cas par exemple aux Etats-Unis. Pourtant, dans le classement mondial des systèmes de santé réalisé par l’OMS en 2010[2], la France arrive première, l’Allemagne, citée en exemple par monsieur Garello, vingt-septième, et les Etats-Unis d’Amérique, trente-septième. Ce n’est pas tout, lorsque l’on regarde la part du PIB investie dans les dépenses de santé, on constate, que la France, dont l’assurance maladie trop chère est dénoncée par le professeur, consacre seulement 11,4% du PIB national à ses dépenses de santé, tandis que les Etats-Unis dépensent, eux 17,4% de leur PIB pour un système largement privé[3] et qui pourtant ne couvrait pas correctement 80 des 350 millions d’américains en 2009.

Ces différentes données sont libres d’accès. Le professeur Garello doit donc les connaître. S’il ne sait pas ce que les économistes appellent les jeux d’agences ou les problématiques d’asymétrie d’information, il peut s’en référer à des économistes nobélisés comme Georges Akerlof et Joseph Stiglitz : ils l’aideront à comprendre comment cette asymétrie a été utilisée par des opérateurs privés qui ont maîtrisé le marché grâce aux économies collectives qui leur ont été confiées par les épargnants du monde libre. Tout en gommant ces dysfonctionnements, il néglige volontairement les externalités positives que notre système permet à moindre coût, au moment où même les Etats-Unis s’interrogent : Pourquoi une compagnie américaine comme Général Motors, par exemple, demande-t-elle à ce que la charge des retraites américaines soit répartie sur l’ensemble de la population ? Parce que sa main d’œuvre vieillissante constitue un souci pour son fond de pension et son bilan comptable, et que sans cette charge elle n’aurait pas eu à faire faillite. Des travailleurs en bonne santé sont des travailleurs plus productifs, ce qui est le cas des travailleurs français qui sont parmi les plus productifs au monde : l’administration Obama en a conscience, qui cherche à généraliser une protection médicale pour tous…

En matière de Sécurité sociale, la vraie question du coût, c’est celle des coûts frictionnels, qu’on peut aussi appeler les frais de fonctionnement. Or chacun sait que les groupes privés en concurrence ont des frais de fonctionnement plusieurs fois supérieurs à ceux des systèmes monopolistiques : parce qu’ils doivent dépenser beaucoup d’argent en publicité, en rémunération de leurs cadres dirigeants, en dividendes… Et aussi en financement de leur influence : Car on peut être un peu étonné de voir ce genre d’argument relayé encore et encore, notamment par la presse dite « sérieuse », en dépit de leur invalidation universitaire, non ? Alors, à qui profitent-ils, ces arguments ?

Dans mon pays, la France, la protection sociale relève d’un pacte entre les citoyens de différents âges et conditions. L’idée de la Sécurité sociale française, bâtie par ceux qui avaient résisté au sortir de la deuxième guerre mondiale avec le soutien du général de Gaulle, est d’assurer la solidarité entre les plus aisés et les plus fragiles, afin de corriger les inégalités et permettre une société plus forte et plus stable. Cet objectif faisait consensus dans un pays clivé par l’expérience d’une guerre d’occupation. L’on peut ne pas partager cette vision, mais pas avec des arguments fallacieux, surtout quand ils sont présentés comme des faits irréfutables par un universitaire. L’IREF se veut lobby européen : le lobbying ne se réduit pas à la propagation de fausses vérités, comme on le voit aisément réfutables : il y va de la crédibilité du lobby en question.

Respectons-nous pour œuvrer, ensemble, par le dialogue et par la raison, au mieux-être commun.

 

[1] , consultable sur le site de l’Institut d’analyse européen :  (http://epp.eurostat.ec.europa.eu/portal/page/portal/employment_social_policy_equality/omc_social_inclusion_and_social_protection/pension_strand) 

[2] http://www.who.int/whr/2010/en/index.html

[3] http://www.who.int/whr/2010/en/index.html

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