HARMATIA TURCO-EUROPÉENNE

Ce reportage tente de réveler le revers de l’accord politique sur la question migratoire et les sacrifices d’ordre moral et humain tolérés par nos sociétés contemporaines. Plusieurs migrants, victimes de la confusion internationale et de détention arbitraire, ont accepté de nous livrer un témoignage poignant de leur quotidien de réfugiés à Istanbul.

L’accord UE-Turquie : entre acclamation et accusation

Alors que l’Europe, «continent le plus tolérant du monde»1 décrète que la Turquie est non seulement «un pays tiers sûr» mais aussi «le meilleur exemple»2 sur la question du traitement des réfugiés, Amnesty International dénonce les actes illégaux perpétré par l’État turc, dont les expulsions illégales administrées à des centaines de réfugiés syriens vers la Syrie. Amnesty accuse la Turquie de contraindre des populations entières à retourner en zones de conflits et ainsi d’enfreindre le principe de «non-refoulement». Ce principe international interdit tout renvoi d’une personne, de quelque manière que ce soit, vers un lieux où elle court le risque d’être persécutée et d’être victime de graves atteintes aux droits humains. L’ONG dévoile également plusieurs cas de détention arbitraires appliquées dans des cellules aéroportuaires à Istanbul. La République de Erdogan dément formellement toute accusation à l’égard de sa politique migratoire, tout en déplorant l’Union de ne pas respecter sa part du marché. Pendant que le gouvernement islamo-conservateur turc revendique ses droits au vieux continent, la désolation migratoire se banalise.

 

Dans les pas d’un français, témoin des atrocités passées sous silence.

photo aéroportuaire © J.H photo aéroportuaire © J.H

La nuit du 3 au 4 mars 2016, de retour d’un séjour professionnel en Allemagne, J.H*, un ressortissant français vivant à Istanbul depuis un an, se fait refuser l’entrée en Turquie aux contrôles des frontières à l’aéroport Atatürk d’Istanbul. Il est transféré dans une pièce close où il apprend qu’un arrêté a été prononcé contre lui depuis la capitale, Ankara et qu’il est désormais banni du sol Turc. La police des frontières lui confisque son Ikamet3 ainsi que son passeport sans lui fournir d’explications. On lui remet un papier lui expliquant que sa présence sur le territoire turc n’est plus tolérée. Les forces de l’ordre qui transfert J.H de l’espace aérien international à une cellule spéciale, dérivent sur un comportement arrogant et vont jusqu’à l’accuser de terrorisme et de complot contre l’État Turc.Il est placé en détention provisoire dans une cellule qui abrite déjà près d’une trentaine d’hommes de nationalités différentes, avant d’être renvoyé vers la France avec le premier avion le lendemain matin.

«Vous n’êtes pas chez vous ici, ici c’est la Turquie!» lui lancent les policiers. 

J.H, commissaire d’expositions internationales, résidait à Istanbul depuis un an pour y développer des projets culturels en connexion avec l’Union Européenne. Il décide de témoigner non seulement de son étonnement concernant le traitement expéditif et brutal administré par les forces de l’ordre, mais également de ce qu’il a vu et vécu cette nuit. Dans sa cellule d’une nuit, il rencontre des réfugiés syriens, mais fait également la connaissance de ressortissants afghans, irakiens, maliens, somaliens, etc. J.H, Narcisse, Fadi Mansour et K.K.I* ont accepté de témoigner sur les conditions de détention qui relèvent de la torture physique et morale, et livrent en exclusivité des images de la salle des «passagers à problèmes» de l’aéroport d’Atatürk.

cellule des passagers à problèmes masculins © J.H cellule des passagers à problèmes masculins © J.H

cellule des passagers à problèmes masculins © J.H cellule des passagers à problèmes masculins © J.H

Un enfer pour un autre.

Les deux cellules «passagers à problèmes» de l’aéroport Atatürk d’Istanbul jouxtent les comptoirs de la police aux frontières. Elles abritent les hommes d’un côté, les femmes et les enfants de l’autre. Les familles sont séparées mais subissent le même traitement. La plupart des personnes détenues dans ces cellules ont été victimes des atrocités de la guerre et sont désormais à la recherche de la protection internationale. L’exile vers l’Europe reste leur seule alternative, ils appréhendent les terres européennes comme une ode à la joie, un périple motivé par l’hymne officiel européen:

« Que les hommes se rassemblent dans l’égalité des droits. Nous pouvons tous vivre ensemble, la charité nous unira. Que pas un de nous ne tremble la fraternité viendra.»

Cependant, une fois arrivés à l’aéroport d’Atatürk, point relais pour rejoindre l’Europe par voies officielles, ces individus aux profils et origines multiples sont jugés comme des personnes à risques, des «passagers à problèmes» de la part des autorités turques. Les réfugiés sont alors placés en détention pour une durée indéterminée, le temps que l’État turc décide du sort qui va leur être administré. Prit au piège dans une impasse administrative, privés de leurs papiers et de leur liberté, ils attendent un verdict pendant 15 jours, 3 mois, 6 mois, 1 an dans des conditions pires que la prison.

Les passagers jugés à problèmes sont entassés dans une cellule qui manque de couchette, sans fenêtre, privés de la lumière du jour où plusieurs spots lumineux sont allumés 24h sur 24. À noter que la privation de sommeil par l’éclairage permanent peut être considérée comme un instrument de torture. La lumière artificielle les empêche non seulement de dormir, mais créée un dysfonctionnement du cycle naturel provoquant des troubles visuels, auditifs, et une instabilité psychomotrice. À l’instar de Meursault, le héros tragique de Camus qui, sous le poids de la torture physique et psychologique de la lumière, commet l’irréparable, les passagers à problèmes ne braquent pas leur revolver sur l’Étranger, mais attendent encore et toujours une aide imaginaire.

Témoignages

J.H retrace le destin de Fadi Mansour, un jeune syrien diplômé en droit qui a été détenu dans cet isoloir lugubre pendant une année entière sans voir la lumière du jour, avant d’être transféré dans un centre de réfugiés dans le sud de la Turquie. Dans son témoignage livré à J.H, Fadi déclare qu’il perd la vue au fil des jours. Il se plaint également de la dégradation des tissus de sa peau, dû à la lumière permanente. Amnesty International avait eu connaissance de son cas et avait publié un communiqué d’urgence pour éveiller les consciences internationales à lui venir en aide. Depuis son transfert dans le camp de Adana nous n’avons plus aucune nouvelles de Fadi.

Dans une lettre adressée au Ministre des affaires étrangères française et remise à J.H avant sa sortie, Narcisse un détenus d’origine camerounaise craint d’être envoyé de force dans son pays d’origine. Il demande la protection internationale à la France «je vous prie de bien vouloir vous penchez sur mon cas car les conditions de détention ici sont inhumaines». Sa lettre manuscrite aux tracés tremblants, témoigne des dégradations ophtalmologiques et des pressions morales que le jeune camerounais, âgé de 32 subit.

K.K.I, détenu malien âgé de seulement 19 ans, déclare ne plus supporter la fumée de la cigarette stagnante dans la cellule. Il affirme que les policiers viennent fumer dans leur douche commune à n’importe quel moment de la journée et de la nuit, laissant derrière eux des masses flottantes de fumée. Dans un élan de confidence saccadé par des spasmes provoqués par la peur, le jeune malien se plaint de son état de santé et de douleurs au ventre causées par la mal nutrition et la nourriture uniquement à base de pain. K.K.I, comme le reste «des détenus», déplore le non accès aux soins médicaux de base : «nous n'avons pas droit aux soins médicaux, quand quelqu'un est malade, il doit donner de son propre argent aux policiers pour avoir des médicaments, mais la plupart des personnes qui sont ici n’ont presque pas d’argent, voir plus du tout. Le traitement est le même pour les femmes et les enfants». K.K.I, qui a été menacé à plusieurs reprises par les forces de l’ordre d’être renvoyé au Mali, nous fait part de sa solitude profonde et de ses angoisses «je ne veux pas qu’on me renvoi de force dans mon pays, je risque ma vie au Mali, mon père a été tué là-bas et moi aussi je risque de mourir si j’y retourne, s'il vous plaît faites tout votre possible pour me venir en aide». Nous n’avons pas eu de nouvelles de K.K.I pendant plusieurs semaines. Il y a quelque jours à peine, le 8 mai, KKI reprend contact pour nous annoncer sa libération. Après avoir passé 5 mois de détention arbitraire à l’aéroport d’Atatürk, KKI est laissé pour compte dans les rues d’Istanbul, sans le sous, sans abris, voué à l’errance dans un pays qu’il ne connait pas et dont il ne parle pas la langue. Le cas de KKI n’est surement pas isolé, la Turquie accomplie sa tâche en dressant un barrage infranchissable entre le Moyen Orient et les portes dorées de l’Europe, favorisant la mise en place de réseaux illégaux vers lesquels ces hommes et ces femmes contraints à stagner sur le sol turc vont s’orienter. Dès sa libération, KKI nous parle des passeurs qui rôdent autour de lui. Une contre-bande parallèle qui pullule dans les rues stanbouliotes à la recherche d’être fragiles, prêt à tout pour quitter cet enfer. Il appel l’Europe en aide or les européens ont choisit leur camp en acceptant de bloquer les réfugiés et demandeurs d’asile sur le sol turc. La détresse réelle de ces individus ne transperce pas les frontières.

«L’absurde naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde»4.

poussette / cellule des passagers à problèmes femmes © K.K.I poussette / cellule des passagers à problèmes femmes © K.K.I

enfant endormi / cellule passagers à problèmes femmes © K.K.I enfant endormi / cellule passagers à problèmes femmes © K.K.I

enfants endormis / cellule passagers à problèmes femmes © K.K.I enfants endormis / cellule passagers à problèmes femmes © K.K.I

Entrave aux libertés individuelles vs repli religieux

L’existence de ces cellules est contraire aux conventions des droits de l’homme. La détention arbitraire est interdite. La protection internationale et l’accès aux soins médicaux de bases est une obligation. Les conditions sanitaires sont catastrophiques et les écarts autoritaires des forces de l’ordre qui n’hésitent pas à user de la violence pour faire régner un état de soumission sont une atteinte directe à la dignité de ces personnes. Après avoir menée une enquête plus approfondie et consulté les communiqués d’Amnesty International, nous nous sommes rendu compte que des cas similaires existaient à l’aéroport international Sabiha Gökçen d’Istanbul.

Dans ces zones de non-droit, la dégradation mentale et physique pousse au replis sur soit et à l'exaltation des croyances. La plupart des personnes regroupées dans ces pièces sont d’origines musulmanes et de confession islamique. Le cas de K.K.I sur le sujet de la religion est très révélateur des mouvements de pensées parallèles qui se déploient dans ces espaces clos : n’étant pas pratiquant, K.K.I est rapidement rattrapé par l’esprit de la foi collective et se sent contraint de se joindre aux autres pour la prière matinale quotidienne. La prière à l’aube pour narguer l’ennui, le seul moment où les hommes se regroupent pour partager un instant de complicité en marge de leur malheur. Pendant sa détention, J.H assiste à une prière nocturne qui s’étale sur plusieurs heures. La paranoïa se noie dans les textes sacrés, et touche plus aisément les jeunes esprits. Dans cette cellule se trouve un garçon de 13 ans, isolé et seul, il parle avec sa mère à travers le mur qui sépare leurs cellules et prie. Des scènes quotidiennes filmées par les dizaines de caméras qui immortalisent la détresse.

 

signalétique cellule passagers à problèmes hommes © J.H signalétique cellule passagers à problèmes hommes © J.H

Les Héritiers de nos Républiques

En hommage à Mustafa Kemal, fondateur de la République laïque de Turquie, le premier aéroport de Turquie arbore fièrement son patronyme : Atatürk. Telle une statue édifiée sur les ruines d’un ancien empire à bout de souffle, Atatürk instaure les bases d’une république laïque turque en 1923, en vertu du poids des traditions ottomanes. Symbole d’une période d’ouverture sur le monde occidental, les représentations du leader républicain abondent les espaces publics et administratifs turc. Preuves incontestables du paradoxe régnant dans le pays : déchiré entre un héritage républicain et une montée en force de l'islamisation accompagnée de restrictions des libertés individuelles. L’initiateur de la jeune et fragile République qui menace aujourd’hui de s’écrouler déclarait :

«L’homme politique qui a besoin du secours de la religion pour gouverner n’est qu’un lâche. Or, jamais un lâche ne devrait être investi des fonctions de chef de l’État.»

Une phrase qui ne trouve plus sa place dans un pays enclin à l’obscurantisme du régime de Recep Tayyip Erdogan. Le nouvel homme fort de la Turquie s’octroie les droits absolus sur les libertés de ses citoyens mais aussi des réfugiés placés sous son protectorat. Il a enterrée l’âme de sa République sous une tombe de 6 milliards d’euros qu’il fait bâtir par l’Union. Le constat d’une négation des valeurs humanistes prônées par l’Europe s’impose. Des valeurs qui sont désormais fossilisées sur des manuels scolaires et des discours politiques obsolètes. Nos pensées vos vers les déclarations de Jacques Chirac lors de son célèbre discours de 1995 qui reconnais officiellement la responsabilité de la France dans la déportation vers l’Allemagne des juifs français : «La France, patrie des Lumières et des Droits de l’Homme, terre d’accueil et d’asile, la France, ce jour-là accomplissait l’irréparable». L’Union de la tolérance formée par les états membres de l’U.E, ferme les yeux sur les actes commis contre le respect des droits de l’homme perpétré par le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan. Ce n’est pas la première fois que l’Europe fait face à un régime qui chavire vers une dictature, or l’histoire nous apprend qu’il est difficile de soigner les traumatismes causés aux générations à venir. Qu’adviendra-t-il aux enfants et orphelins, premières victimes des conflits ? Les villes orientales et occidentales ne savent plus comment cacher les enfants errants dans les rues, héritiers de nos républiques. L’Europe fait face à une crise de valeurs dont les retombées s’étaleront sur plusieurs décennies si elle ne revendique pas ses fondements progressistes et humanistes. Les frontières ne tiennent plus et l’enfant qui vacille aux portes de l’Europe va grandir.

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Donald Tusk, lors du sommet UE-Ankara le 19 mars 2016.

Donald Tusk lors d’une visite dans un camp de réfugiés à Gaziantep, dans le sud de la Turquie 

3 Permis de séjour en Turquie.    

Albert Camus, le mythe de Sysiphe 1942.

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*Noms masculins : J.H*,K.K.I* (les vrais noms des personnes ne sont pas révélés pour des raisons de sécurité)

**Les liens établis avec les «passagers à problèmes» se sont fait grâce à la connexion internet qui est mise à leur disposition (payante et à la charge du réfugié). Ainsi, J.H et moi-même avons entretenu une communication avec K.K.I pendant sa détention et après da libération, nous avons pu suivre son quotidien tragique depuis la France. 

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